Investir dans la forêt: une vocation plus qu'un placement

©Ressources Naturelles Développement

Au sud du pays, la forêt privée occupe encore une place importante dans le paysage. Les propriétaires en retirent-ils pour autant un grand profit? C’est surtout la plus-value sur la valeur du fonds qui importe, mais comme personne ne vend…

Les propriétaires forestiers privés, qui détiennent 52% de la forêt au sud du pays, gagnent-ils encore de l’argent en exploitant leurs parcelles? Ils sont un peu moins de cent mille à se partager 286.300 hectares: chacun d’entre eux possède donc en moyenne moins de trois hectares. Pour tenter de répondre à la question de la rentabilité, nous avons interrogé quatre propriétaires présentant des profils diversifiés.

Plus de débouché pour le hêtre et le chêne

3%
C’est le rendement annuel maximum espéré par les propriétaires forestiers interrogés.

La forêt wallonne recense moins de résineux (épicéas, douglas, mélèzes, etc.) que de feuillus (chênes, hêtres, frênes, etc.), mais "produit" actuellement plus de résineux. En aval, depuis une vingtaine d’années, l’industrie de la transformation préfère le résineux. Du coup, les propriétaires se sont adaptés. Ils préfèrent conserver le gros de leurs feuillus, dont les prix ont chuté, pour couper et replanter des résineux, surtout du douglas et de l’épicéa. "Je ne plante que du douglas, à raison de 2.000 par hectare, souligne Philippe d’Otreppe. Son rendement est de 30% supérieur à celui de l’épicéa sur la même période. C’est l’essence la plus rapide de toutes à produire du bois: le douglas met 35 ans à donner son premier mètre cube, puis produit un m³ supplémentaire tous les cinq ans." Bernard Deumeur, lui, plante un tiers de douglas pour deux tiers d’épicéas: "L’épicéa sert à éduquer le douglas, dit-il, afin qu’il pousse plus droit."

Albert David

Albert David gère une vingtaine d’hectares de forêt situés près de Marche-en-Famenne. Fils de fermier, il a hérité de quelques hectares laissés par ses parents, puis a agrandi son domaine par rachats successifs. Il emploie du personnel quelques jours par an pour nettoyer ses bois. Pour chaque vente, il fait appel à quatre ou cinq candidats, des marchands de bois et des scieries. Pensionné après avoir travaillé dans le commerce de bétail, Albert David exploite des gîtes et ses forêts.

Philippe d’Otreppe

Philippe d’Otreppe est juge de paix en Gaume, où il possède 150 hectares de bois. Répartis en 80 hectares de feuillus et 70 de résineux, ceux-ci jouxtent l’abbaye d’Orval. Il recourt de façon ponctuelle aux services d’une société spécialisée pour broyer le terrain et à ceux d’un pépiniériste pour planter les arbres. Le reste, il le fait lui-même. "Ce sont mes vacances, à raison de trois semaines par an", dit-il.

Quand il a des arbres à vendre, il fait appel à la Socofor, une coopérative qui organise deux à trois ventes par an, en automne et en hiver. La Socofor répertorie les arbres, contacte les marchands de bois et organise les ventes qui se font par soumission cachetée. La coopérative prélève une commission d’environ 3% (dégressive), mais offre l’avantage au propriétaire qu’elle exige une garantie bancaire de la part des acheteurs.

" Il n’y a plus d’industrie de transformation du feuillu en Belgique, explique Philippe d’Otreppe. On ne produit plus de meubles massifs, ni de traverses de chemin de fer. Le seul marché pour les feuillus qui reste aujourd’hui est l’Asie: via le port d’Anvers, les grumes partent vers la Chine ou l’Inde par containers de retour qui, sinon, repartiraient vides. Aujourd’hui, on nous achète le hêtre à 60 euros le m³, alors qu’il se vendait à 250 euros à la fin des années 1990. Cette industrie-là a disparu de nos contrées en raison du coût de la main-d’œuvre."

Frédéric Castaings, de l’ASBL Ressources Naturelles Développement qui soutient la filière bois au sud du pays, confirme le diagnostic: "Le feuillu avait son marché, qui était le haut de gamme, notamment en meubles. Cette filière de transformation ne s’est pas posé les bonnes questions technologiques quand le marché a changé. Les mentalités ont évolué et le marché du meuble massif a disparu. La demande pour le résineux, elle, est très forte." La construction, l’industrie papetière et la fabrication de panneaux sont les trois principaux débouchés actuels pour les résineux.

Rendement incertain

Chaque année, ces sylviculteurs mettent en vente une partie de leurs arbres, essentiellement des douglas et des épicéas. Mais enregistrent-ils un bénéfice, compte tenu de tous les frais qu’ils subissent par ailleurs? "Le privé place son argent dans le bois comme instrument de diversification, à côté des produits bancaires et de l’immobilier, répond Bernard Deumer. Si son bois est bien géré, il réussira à dégager un rendement d’environ 3% par an." Mais cela suppose une fine maîtrise des coûts, notamment de la main-d’œuvre et des replantations, ajoute Philippe d’Otreppe qui n’est pas certain de parvenir lui-même à 3%. "Je connais un sylviculteur qui emploie deux personnes à temps plein toute l’année: il faut en faire, du volume, avant de rentabiliser l’affaire!" Même scepticisme chez Albert David, qui réinvestit néanmoins chaque année dans l’achat de fonds de bois.

Alain Orts

Alain Orts est ingénieur agronome. Avec sa sœur et son frère, il a hérité d’un domaine de 200 hectares de forêts dans la région de Fauvillers, à la frontière du Grand-Duché, composés à trois quarts de résineux, le solde en feuillus. La fratrie a créé un groupement forestier, dans lequel elle a logé ces actifs. Cette formule facilitera les choses lorsque leurs enfants prendront le relais: ceux qui voudraient se dégager pourront revendre leurs parts aux autres. Alain Orts utilise ponctuellement de la main-d’œuvre locale pour les plantations et les "dégagements". Chaque année, le groupement vend des feuillus en lots pour servir de bois de chauffage. Pour les grumes, il s’adresse au bureau Bemelmans, un cabinet d‘ingénieurs forestiers qui marque les arbres, évalue les cubages et organise les ventes par appel d’offres auprès des marchands.

Bernard Deumer

Bernard Deumer était administrateur d’une entreprise de travaux publics, qu’il a vendue il y a trois ans. À la différence des trois autres propriétaires cités, il a acquis lui-même les 270 hectares de forêts qu’il possède. La grande majorité (250 hectares) est constituée de résineux.

"Je prône le résineux pour une question de rentabilité, mais j’ai replanté un peu de feuillus pour l’aspect paysager."

Il "sort" quelque 2.000 m³ par an en bois d’éclaircies, qu’il met en vente en contactant lui-même des marchands de bois, qui font leur offre par soumission cachetée.

Il sous-traite le travail de plantation à un pépiniériste. Pour les tâches de dégagements et d’élagage, il fait appel à des travailleurs de la région. Un de ses principaux soucis est le dégât causé aux jeunes plants par le gibier, surtout les cerfs.

"La valeur des bois a fortement augmenté ces dernières décennies, ajoute Deumer. Sur quarante ans, elle a quintuplé." De 1.000 euros l’hectare, on est passé à 5.000. Un constat partagé par tous. Seul problème: les propriétaires privés ne revendent quasi jamais leurs bois. Ils y sont attachés, comme les paysans tiennent à leurs terres. "C’est sentimental et c’est d’autant plus fort que souvent, la forêt leur a été transmise par leurs parents", observe Castaings. "Les transactions sont très rares", confirme Albert David. Alain Orts a créé un groupement forestier précisément pour assurer que la propriété restera dans la famille au fil des générations.

Catastrophe juridique

"La faible rentabilité des bois a eu pour conséquence que les propriétaires privés n’ont plus tablé là-dessus pour assurer leur quotidien, explique Philippe d’Otreppe. Du coup, comme leur forêt n’est plus qu’un ‘extra’ pour eux, ils ne sont plus obligés de le vendre. C’est devenu davantage un agrément qu’une activité professionnelle."

Déjà fragile, voire hypothétique, la rentabilité de la sylviculture privée est encore menacée par trois types de "catastrophes", ajoute d’Otreppe: naturelles (tempêtes), écologiques (maladies frappant certaines essences) et juridiques. Parmi ces dernières, il songe au classement de parties de forêts en zones Natura 2000 par la Région wallonne. Selon les niveaux de classement, il est tantôt interdit d’encore planter des essences "exotiques" (donc des résineux), tantôt de couper quoi que ce soit ("réserve intégrale").

Dans ce dernier cas, "c’est comme si on était exproprié", s’insurge le propriétaire.

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