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Isolés et précarisés, les étudiants sont plus exposés que jamais au risque de décrochage

©Ephameron

Loin des caricatures d'une jeunesse désinvolte qui ne respecterait pas les mesures sanitaires, les étudiants souffrent particulièrement de la diminution des contacts sociaux. L'isolement, l'incertitude vis-à-vis de l'avenir et les problèmes de précarité augmentent le risque de décrochage scolaire en ce temps de pandémie.

Pas de chars, pas de lancer de farine, d’œufs et de bière dans les rues de Bruxelles ce vendredi 20 novembre. Point d'orgue du folklore estudiantin bruxellois, la Saint-Verhaegen qui célèbre la naissance du fondateur de l'ULB n'a pas pu avoir lieu en raison du contexte sanitaire. Le mois dernier, ce sont les étudiants de l'UCLouvain qui étaient privés des 24 heures vélos, une course folklorique qui marque généralement la fin des activités de baptême. Cette année, des centaines de bleus devront patienter jusqu'au second quadrimestre pour être officiellement intronisés dans un cercle. "Beaucoup d'étudiants sont touchés par le manque d'activités. Les débuts d'année sont normalement marqués par les baptêmes, les nombreuses soirées et les activités organisées par les cercles et les régionales. Ça fait un vide. On n'a pas eu les 24 heures vélos ni le bal des bleus ni le bal aux lampions... Cela peut générer des frustrations chez certains, car ce sont des moments difficilement rattrapables", constate Nicolas Dourt, président du groupement des cercles louvanistes.

"Les cercles, les conférences, les kots à projet, les activités culturelles et sportives, c'est aussi ce qui permet aux étudiants de forger leur identité d'adulte et de s'épanouir."
Chems Mabrouk
Présidente de la FEF

Au-delà du folklore, c'est l'ensemble des activités qui rythment d'habitude la vie sur le campus qui ont été mises entre parenthèses. Le passage en code rouge le 24 octobre dernier a provoqué à nouveau un quasi-confinement des activités d'enseignement et un recours massif aux cours à distance. "On a tué le fun de l'enseignement supérieur", résume Chems Mabrouk, présidente de la Fédération des étudiants francophones (FEF). "Les cercles, les conférences, les kots à projet, les activités culturelles et sportives, c'est aussi ce qui permet aux étudiants de forger leur identité d'adulte et de s'épanouir."

80%
Des étudiants sondés par la FEF se sentent partiellement ou totalement fragilisés psychologiquement par le contexte.

Si la pandémie et les restrictions qui en découlent nuisent au moral de l'ensemble de la population, la règle s'applique d'autant plus aux étudiants et aux travailleurs du secteur horeca dont le mental serait encore plus affecté que durant la première vague, selon la grande étude corona de l'Université d'Anvers publiée mardi dernier. Un constat qui n'est pas neuf puisqu'il ressortait de la 3e enquête de santé Covid-19 de Sciensano que les jeunes de 18-24 ans et les étudiants sont de loin les plus touchés par l’anxiété et la dépression. L'enquête de la FEF qui a interrogé 7.700 étudiants pour connaître les effets de la deuxième vague fait aussi état d'un chiffre inquiétant: 80% des sondés se sentent partiellement ou totalement fragilisés psychologiquement par le contexte. Le manque de contact social et la solitude arrivent en tête des raisons évoquées.

L'isolement social, première cause de stress

Le sentiment d'isolement est la principale source de stress des étudiants, confirme la directrice du service d'aide aux étudiants de l'UCL qui s'appuie sur l'enquête psychosociale effectuée cet été par l'observatoire de la vie étudiante. Parmi les répondants, 64% disent avoir ressenti un sentiment d’isolement tandis que 46% ont vécu comme stressant le confinement en famille. "Les chiffres de la deuxième enquête seront sans doute un peu différents, car davantage d'étudiants sont restés dans leur kot. Mais le sentiment d'isolement reste un facteur qu'ils continuent à nous communiquer. Le manque de lien social est ressenti d'autant plus fort chez les étudiants internationaux et ceux de 1ère année", détaille Florence Vanderstichelen.

"Nous avons été très durs avec les jeunes, nous avons beaucoup parlé d'activités essentielles sans toujours réaliser qu'avoir des contacts entre eux, c'est une activité essentielle."
Benoît Van Tichelen
Psychologue au sein du service de santé mentale de la Clinique Saint-Pierre Ottignies

Les jeunes souffrent davantage de la diminution des contacts sociaux que le reste de la population, c'est une évidence pour Benoît Van Tichelen, psychologue au sein du service de santé mentale de la Clinique Saint-Pierre Ottignies. "C'est toute leur vie sociale qui est mise sous couvercle. Or, on se rappelle tous qu'au même âge, c'était surtout cela qui nous faisait vivre au-delà du programme officiel de cours à l'université. Nous avons été très durs avec les jeunes, nous avons beaucoup parlé d'activités essentielles sans toujours réaliser qu'avoir des contacts entre eux, c'est une activité essentielle. La génération d'avant, déjà installée dans un couple, une vie de famille, une situation professionnelle, souffre moins que la génération d'étudiants pour laquelle tous ces projets sont encore en construction."

Pour ce psychologue, le retour chez leurs parents d'étudiants qui vivaient en kot peut avoir suscité un sentiment de régression. "Ils se retrouvent chez papa-maman, dans une situation infantilisante alors qu'ils étaient occupés à construire leur avenir. Les jeunes sont désormais inquiets pour leur propre avenir. Or, pour bien investir le présent, savoir qu'on aura sa place dans la société, c'est central!"

À l'origine d'une étude sur la détresse psychologique durant la pandémie, Fabienne Glowacz a identifié l'intolérance à l'incertitude comme un élément déterminant de l'état psychologique de la population. "Mais c'est d'autant plus flagrant chez les jeunes et les étudiants. Il apparaît très nettement que ces incertitudes qui portent sur le présent avec les examens, les stages, le mémoire, mais aussi sur le futur sont une grande source d'anxiété", rapporte cette professeure de la Faculté de psychologie de l'ULiège.

Pas de stage, pas de job?

Le rapport d'enquête de la Fédération des étudiants francophones démontre en effet que l'incertitude est présente à tous les étages. En dehors des études en infirmerie et en médecine, 30% des sondés n'ont ainsi pas pu effectuer pleinement leur stage. On retient aussi le témoignage de cet étudiant qui déclare ne pas vouloir faire cinq ans d'étude pour rien alors que beaucoup d'employeurs seront réticents à embaucher des diplômés des années Covid. Isolement, anxiété, manque de matériel adéquat pour suivre les cours à distance, incapacité à se projeter dans l'avenir: tous les ingrédients du décrochage scolaire sont réunis. Pas moins de 60% des étudiants interrogés par la FEF se sentent complètement ou partiellement en décrochage scolaire.

60%
Pas moins de 60% des étudiants interrogés par la FEF se sentent complètement ou partiellement en décrochage scolaire.

Les problèmes de précarité n'y sont pas étrangers. Près d'un tiers des étudiants ont perdu leur job, ce qui impacte directement leur capacité à payer les frais scolaires, leur loyer ainsi que les frais alimentaires et de santé. Ceux qui bénéficiaient de la solidarité familiale peuvent aussi être impactés par la perte de revenus des parents. "Tout est lié! Si l'on n'a pas mangé, si l'on a tout le temps la charge mentale de savoir si l'on arrivera à payer son loyer et terminer le mois, évidemment que l'on a des difficultés à se concentrer et que l'on est en décrochage scolaire. Le gouvernement a débloqué 3 millions d'euros mais ce n'est pas assez", soutient Chems Mabrouk qui réclame un plan de lutte contre la pauvreté portant sur toute la législature.

"La société a tout intérêt à soutenir les étudiants dans leurs études, étape préalable à l'insertion professionnelle qui permettra à cette génération de contribuer plus tard à la sécurité sociale."
Alain Vaessen
Directeur-général de la Fédération des CPAS de Wallonie

Lors de la première vague, plus de 400 étudiants avaient obtenu un remplacement financier pour des jobs perdus via le service d'aide aux étudiants de l'UCL. Les étudiants en difficulté financière peuvent aussi se tourner vers les CPAS. "Nous avons reçu au total 125 millions d'euros du Fédéral pour des aides accordées en fonction de l'état de besoin des personnes. Cela peut servir à payer un loyer, une facture internet, du matériel informatique...", rappelle Alain Vaessen, directeur général de la Fédération des CPAS de Wallonie. Selon lui, trop d'étudiants ignorent encore l'existence de ces aides. "Il y a peut-être aussi un frein psychologique. Il n'y a pourtant aucune honte à avoir! La société a tout intérêt à soutenir les étudiants dans leurs études, étape préalable à l'insertion professionnelle qui permettra à cette génération de contribuer plus tard à la sécurité sociale."

Solidarité et engagement

C'est une certitude: la génération Covid ne doit pas être une génération sacrifiée. Stigmatisés suite aux écarts de quelques-uns, les étudiants interrogés évitent les complaintes et relativisent leurs difficultés. "Des jeunes qui n'ont pas eu droit à leur voyage de rhéto l'an passé ont loupé la Saint-Nicolas des étudiants cette année. Cela peut donner l'impression qu'on leur vole leur jeunesse. Mais c'est juste une année de privations. Nous sommes tous suffisamment éclairés pour prendre du recul par rapport à tout cela, surtout au vu des difficultés vécues dans les hôpitaux", témoigne ainsi Théophile Schwaiger, président de la régionale liégeoise à l'UCL.

"Des jeunes qui n'ont pas eu droit à leur voyage de rhéto l'an passé ont loupé la Saint-Nicolas des étudiants cette année. Cela peut donner l'impression qu'on leur vole leur jeunesse. Mais c'est juste une année de privations."
Théophile Schwaiger
Président de la régionale liégeoise à l'UCL

Dans ce cercle, des initiatives ont été prises pour ne pas perdre le lien avec les bleus que l'on nomme intégrants cette année. "On leur a attribué à chacun trois parrains, si possible dans les mêmes études qu'eux. Cette semaine, sur Teams, on les a écoutés chanter les yeux bandés. Mais tout le monde chantait avec eux. On évite le moindre bizutage cette année, car on sait qu'il y a une certaine précarité psychologique", explique Théophile Schwaiger.

Parfois au centre de polémiques à cause des baptêmes et de leurs dérives, certains cercles d'étudiants ont donc surtout veillé à maintenir leur mission principale de sociabilisation. Ce qui nous renvoie à la réflexion de Fabienne Glowacz qui insiste pour que l'on n'occulte pas le versant positif de la crise. "Les jeunes s’éveillent aussi à des aspects auxquels ils n’auraient pas prêté attention autrement. Ils se posent des questions existentielles, ils veulent trouver du sens, s'engager, participer à la société. Ils ont pris conscience des fortes inégalités générées par la crise, notamment au niveau scolaire en fonction des ressources. C'est un potentiel qui pourra être mobilisé dans l'après-crise."

La caricature d'une jeunesse peu soucieuse des mesures a occulté les initiatives de solidarité et l'implication bénévole des étudiants, estime Chems Mabrouk qui ne doute pas que la crise fasse éclore une génération particulièrement engagée. "Depuis que je m'intéresse à la politique et aux questions de société, j'entends tellement souvent dire qu'on ne peut pas faire autrement. Mais c'est une explication qui ne passera plus. On veut une société qui garantit l'accès au logement, à la santé, à l'éducation et à la culture. Ce n'est pas idéaliste, c'est juste normal."

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