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interview

Jean-Jacques Jespers (CDJ): "On assiste à un abaissement inquiétant du niveau de consensus"

Alors que s'ouvre le procès de l'attentat du 7 janvier 2015, dans lequel la rédaction de Charlie Hebdo avait été massacrée, l'hebdomadaire satirique republie en Une les caricatures de Mahomet encadrées du titre "Tout ça pour ça". ©doc

Tendance à l'autocensure dans les médias, émiettement du sens commun... Cinq ans après le traumatisme de Charlie Hebdo, Jean-Jacques Jespers, président du Conseil de déontologie journalistique (CDJ), pose un regard inquiet sur ce que nos sociétés font de la liberté d'expression.

La rédaction de "Charlie Hebdo" marque l'ouverture du procès de l'attentat du 7 janvier 2015 en republiant les caricatures de Mahomet qui en avaient fait la cible de fanatiques. Plus de cinq ans après le massacre, la liberté d'expression navigue en eaux troubles, observe Jean-Jacques Jespers, président du Conseil de déontologie journalistique (CDJ).

Est-il nécessaire aujourd’hui qu’un journal réaffirme de cette manière le droit au blasphème?

Je pense qu’il est nécessaire de réaffirmer le droit au blasphème, de réaffirmer le droit à la liberté d’expression. Le blasphème n’est interdit que dans le cadre d’une croyance, d’une religion ou de l’appartenance à une communauté. Si on ne fait pas partie de cette communauté, si on n’est pas adhérent à son dogme, on ne peut par essence pas être accusé de blasphème. Il est absolument inacceptable que les autorités publiques, l’État, relayent cet interdit religieux. Maintenant je crois qu’il n’y a plus un seul pays de l’Union européenne où le délit de blasphème existe encore.

"Il y a une certaine tendance sans doute à l’autocensure de la part des responsables, des éditeurs, qui est induite par ce climat de tribunal populaire permanent."

Mais on a entendu encore récemment des appels d’autorités à la "responsabilité"...

Charlie Hebdo fait abondamment appel à un deuxième niveau de langage, à l'ironie, au discours dissimulé: il dit des choses qui ont l’air absolument épouvantables, et il les dit évidemment dans le but de dénoncer. Il y a un contrat de lecture qui s’établit avec le public habituel de l’organe de presse, et chacun comprend très bien de quoi il est question. Mais aujourd’hui, ce genre de contenus peut se retrouver sur Internet, lu par des millions de personnes qui n’ont aucune connaissance de ce contrat de lecture. Je pense que dans les conditions actuelles, les médias ont intérêt lorsqu’ils livrent un contenu à livrer aussi le mode d’emploi, à faire connaître d’une manière ou d’une autre le code de lecture que le public doit adopter.

"Le sens commun, le consensus sur un certain nombre de valeurs, s’émiette."

Cinq ans après, y a-t-il eu un "effet Charlie" sur la manière dont on utilise la liberté d’expression?

Si on regarde le monde, il n'y a qu'une cinquantaine de pays dans lesquels la liberté de la presse est une réalité, et seize où elle est respectée de manière satisfaisante – parmi lesquels la Belgique mais pas la France. Chez nous, la censure n’existe plus, mais il y a, avec les réseaux sociaux, de plus en plus d’intimidations, de menaces, de réactions qui peuvent conduire à l’autocensure. Et il y a une certaine tendance sans doute à l’autocensure de la part des responsables, des éditeurs, qui est induite par ce climat de tribunal populaire permanent.

Dans un contexte de cloisonnement des convictions, des identités ?

C’est la "boucle de renforcement": comme à cause des algorithmes les réseaux sociaux nous abreuvent en général en contenus qui vont dans le même sens que ce que nous pensons et aimons, on a très vite le sentiment qu’on a raison. Cela polarise l’opinion. Le sens commun, le consensus sur un certain nombre de valeurs, s’émiette. C’est un phénomène assez inquiétant.

Exemple avec le Covid-19: on était pour ou contre l’hydroxychloroquine sans attendre les observations cliniques, des milliers de manifestants "antimasque" défilent à Berlin…

Ce que ce développement a donné comme effet, c’est qu’il y a une décrédibilisation très grande des autorités, scientifiques, politiques, morales, judiciaires, on a plus confiance dans les pairs que dans les experts. On assiste à un abaissement inquiétant du niveau de consensus.

"Je pense qu’on va à un moment donné toucher le fond de la piscine et remonter un petit peu."

Comment favoriser une liberté d’expression qui nourrisse un débat riche et nuancé?

En tout cas, ce qui ne me paraît pas une bonne solution, c’est l’idée de légiférer contre les soi-disant fake news: ce serait inutile et dangereux. Une des pistes qu’on essaye de faire avancer au niveau des organes d’auto-réguation de déontolgie journalistique, c'est que les éditeurs se labellisent pour garantir qu'ils produisent une information digne de foi, recoupée, quitte à ce que ce label soit retiré si on ne le mérite plus. Quant aux espaces d'expression des médias, la plupart du temps on les transfère sur Facebook, et là il y a une progression: les grands réseaux se rendent de plus en plus compte qu’ils ont une responsabilité éditoriale, surtout sur les contenus haineux, et de plus en plus sur les fake news. Je pense qu’on va à un moment donné toucher le fond de la piscine et remonter un petit peu.

Est-ce à dire que vous êtes optimiste sur l’avenir du débat public ?

Ce n’est peut-être pas le mot qui convient. Parce qu’à  côté de ça, il y a aussi des officines de propagande qui se développent, des gens qui essayent de nuire à la démocratie libérale occidentale. Il faut rester vigilant.

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