interview

Jean Stéphenne: "Tous les Belges ne seront pas vaccinés avant la fin de 2021"

Jean Stéphenne a travaillé de nombreuses années dans l'univers des vaccins. ©Tim Dirven

Jean Stéphenne, fringant septuagénaire et vétéran du secteur pharmaceutique, a été aux premières loges de la crise sanitaire en tant que président du développeur allemand de vaccins CureVac. "Je ne crois pas à une protection à vie", dit-il.

À 71 ans, Jean Stéphenne est, parmi tous les experts belges de réputation internationale, de loin celui qui compte le plus d’années de service dans l’univers des vaccins. Il a joué un rôle clé dans la mise en place de la division "vaccins" du groupe britannique GlaxoSmithKline à Rixensart (Brabant Wallon), qui emploie des milliers de personnes.

Depuis qu’il a quitté son poste de CEO en 2002 – avec un mot de remerciement de Bill Gates lors de sa fête de départ – Stéphenne ne s’est pas reposé sur ses lauriers. En Wallonie, il est investisseur et président de nombreuses entreprises de biotechnologie, et depuis avril, il préside la firme allemande CureVac, qui participe à la course au vaccin contre le coronavirus.

Étant donné qu’à son âge, l'expert fait partie du groupe à risque et qu’il se remettait tout juste d’une opération au moment de l’éclatement de la pandémie, il est particulièrement prudent. "Lorsque je vois mes petits-enfants, ils portent un masque de protection et nous parlons autant que possible à l’extérieur", confie-t-il. "Je fais mes courses une fois toutes les deux semaines et je travaille surtout par vidéoconférence. Je ne vais ni au restaurant, ni dans les musées. [Il rit]. Je cours un risque plus important, même si Trump dit qu’il ne faut pas avoir peur du Covid-19."

Qu’avez-vous d'ailleurs pensé de cette déclaration?

C’est une erreur monumentale. C’est facile pour lui de parler ainsi. Il a bénéficié des meilleurs soins et a reçu un cocktail de médicaments, dont certains sont encore au stade expérimental.

Vous prenez vos précautions, mais vous restez très actif. Est-ce selon vous la période la plus chargée de votre carrière?

Tout de même pas. Chez GSK, je travaillais sept jours sur sept, de 14 à 15 heures par jour. Actuellement, je ne travaille que trois ou quatre jours par semaine. Par ailleurs, je n’assume aucune fonction exécutive chez CureVac. Je participe à l’élaboration de la stratégie.

La technologie ARNm se trouve au cœur de cette stratégie. Il s’agit d’une discipline en plein essor dans le monde médical, entre autres dans le développement de vaccins et de traitements contre le cancer. Dans le cas du vaccin contre le coronavirus, via l’ARNm (ARN messager), on injecte aux patients une partie de matériel génétique qui donne instruction aux cellules de fabriquer une protéine spécifique, caractéristique du virus. Le corps considère la protéine comme une intruse, se lance dans la bataille et s’arme pour la prochaine – et réelle – attaque virale.

Les trois entreprises – CureVac, Biontech et Moderna – qui sont à l’avant-garde d’un vaccin ARNm, sont cotées sur le Nasdaq et affichent une valeur boursière totale de près de 60 milliards de dollars.

Depuis votre entrée en bourse sur le Nasdaq en août dernier, les choses se sont accélérées. Le cours a pratiquement été multiplié par quatre et la valeur boursière se monte à près de 9 milliards de dollars. Comment voyez-vous les choses?

Quand je compare cette situation avec les grands groupes pharmaceutiques, je trouve que c’est difficile à comprendre. Mais c’est ça la bourse!

Pardon? Vous devez être le premier patron à dire que le cours de bourse de son entreprise est excessif…

C’est un fait que la technologie ARNm est très prometteuse. En juillet, GSK a investi 150 millions d’euros pour collaborer avec nous à une série de vaccins contre des maladies infectieuses. C’est significatif. Mais j’estime que la valorisation des entreprises axées sur l’ARNm est excessive, même si celle de CureVac est plus raisonnable que celle des autres. La technologique va certainement aboutir à des avancées, mais elle n’est pas non plus sans risque.

Où en est le développement de votre vaccin?

À la fin du mois, nous communiquerons les résultats de la phase 1 et nous venons de lancer la phase 2 au Pérou et au Panama, sur 690 individus, dont des personnes âgées. Dans ces études, nous analysons la réaction immunitaire: la quantité d’anticorps neutralisants et l’immunité cellulaire, la mémoire nécessaire pour activer immédiatement le système immunitaire si de nouveaux virus refont surface. En novembre, nous commencerons nos tests de phase 3 à grande échelle, qui portera sur des dizaines de milliers de personnes. C’est pourquoi nous cherchons des volontaires en Belgique, en Allemagne et surtout en Amérique du Sud, parce que le virus y est cinq ou dix fois plus présent que chez nous.

"En novembre, nous commencerons nos tests de phase 3 à grande échelle, qui portera sur des dizaines de milliers de personnes."

Entretemps, d’autres candidats vaccins sont déjà depuis un certain temps en phase 3. Ne craignez-vous pas d’arriver trop tard?

Nous avons trois à quatre mois de retard, mais cela ne m’inquiète pas, car la demande est énorme. Il y a aura de la place pour de nombreux acteurs. Un bon vaccin doit protéger contre l’infection, la transmission et les atteintes graves. Et personne ne sait aujourd’hui quelle sera la meilleure technologie. C’est aussi la raison pour laquelle l’Europe et les États-Unis ont misé sur plusieurs chevaux et ont conclu des contrats d’achats avec plusieurs entreprises. Par exemple, la technologie vaccinale du duo Sanofi/GSK est la plus connue et a déjà permis de développer plusieurs autres vaccins. Elle peut donc être considérée comme le meilleur pari. Vu que la technologie ARNm n’a pas encore permis de développer un vaccin enregistré, les autorités se montrent plus prudentes. Nous pensons être en mesure de conclure un contrat avec l’Europe (225 millions de doses, et une option pour 100 millions de doses supplémentaires, NDLR) au cours des prochaines semaines.

"Nous pensons être en mesure de conclure un contrat avec l’Europe (225 millions de doses, et une option pour 100 millions de doses supplémentaires, NDLR) au cours des prochaines semaines."

Quand le vaccin de CureVac sera-t-il disponible?

Au cours du deuxième trimestre 2021. En juin, j’avais évalué nos chances de succès à 80%. Aujourd’hui, je les évalue à 90% parce que j’ai vu les résultats des tests sur les singes et les hamsters. Nous publierons ces données dans deux semaines, mais je peux déjà dire qu’elles vont dans la bonne direction.

Avez-vous déjà commencé à produire et à constituer des stocks de vaccins, comme bon nombre de vos concurrents?

Nous commencerons en novembre. Je compte sur une capacité de 200 à 300 millions de doses en 2021, et deux fois plus en 2022. Pas à un seul endroit, mais sur différents sites avec un réseau de partenaires européens.

"Je compte sur une capacité de 200 à 300 millions de doses en 2021, et deux fois plus en 2022."

Cette année, CureVac a levé près de 1 milliard d’euros de liquidités, en partie grâce un investissement de GSK, et à son introduction en bourse. Le gouvernement allemand a investi 300 millions d’euros et compte mettre 250 millions d’euros supplémentaires à la disposition de l’entreprise. Un contrat avec la Commission Européenne pourrait rapporter plusieurs centaines de millions d’euros. Une partie importante du coût de la mise au point de votre vaccin est financée avec de l’argent public, alors que CureVac engrangera les bénéfices. Trouvez-vous que cela correct?

L’Europe assume une partie des risques de production via ce que l’on appelle des "Advance Purchase Agreements". C’est nécessaire parce que les choses doivent aller vite et que nous constituons des stocks d’un produit qui ne sera peut-être jamais commercialisé. En échange de ce soutien, nous nous sommes engagés à mettre notre vaccin à la disposition de l’Europe à un prix raisonnable et à le proposer également à des pays moins développés.

Pour vous, qu’est-ce qu’un prix "raisonnable"? Un "break-even" pour CureVac ou avec une marge bénéficiaire?

L’entreprise a elle-même investi pendant des années dans la technologie ARNm, avec notamment des fonds d’autres actionnaires comme Dietmar Hopp (un milliardaire connu via le géant du logiciel SAP et propriétaire du club de football de Hoffenheim, NDLR) et Bill Gates. Vous devez d’une manière ou d’une autre en tenir compte pour fixer un prix raisonnable. La Commission avance un prix entre 5 et 15 euros par dose. C’est une fourchette très large, mais beaucoup dépendra de la technologie. Avec la technologie ARNm, nous devrions nous retrouver dans la partie supérieure de la fourchette.

CureVac est-elle aussi en train de négocier un contrat avec les États-Unis?

Non, nous ne vendrons aucun vaccin contre le Covid-19 aux États-Unis et ce pour deux raisons: tout d’abord la complexité des réglementations américaines et ensuite le fait que le pays dispose de nombreux producteurs de vaccins.

"À partir du deuxième trimestre, de nombreux vaccins arriveront sur le marché, mais cela ne signifie pas que nous pourrons mettre de côté nos masques de protection."

Quand les Belges et les Européens pourront-ils tous être vaccinés?

Je pense que nous devrons attendre la fin 2021, début 2022. À partir du deuxième trimestre, de nombreux vaccins arriveront sur le marché, mais cela ne signifie pas que nous pourrons mettre de côté nos masques de protection. L’an prochain, il y aura suffisamment de doses pour vacciner tous les Européens, mais il faudra que tout le monde le veuille. Nous savons qu’il existe certaines réticences dans une partie de la population. En Belgique, c’est encore relativement limité, mais ce n’est pas le cas en France.

En tant que "personne à risque", êtes-vous prêt à vous isoler pendant encore un an?

J’espère bien être sur la liste des groupes prioritaires qui auront rapidement accès au vaccin.

"Je ne suis pas certain que ce vaccin apporte une immunité suffisante pour que nous soyons protégés à long terme. Avec notre technologie, ce sera possible, même si je ne crois pas à une protection à vie."

Le premier vaccin disponible sera probablement celui d’Astrazeneca-Oxford. Accepterez-vous de vous faire injecter un produit de la concurrence?

Je vais d’abord jeter un œil aux données de leurs études, après je déciderai. À l’époque, avec GSK, nous avons également envisagé de développer cette technologie, mais nous n’étions pas convaincus. Je ne suis pas certain que ce vaccin apporte une immunité suffisante pour que nous soyons protégés à long terme. Avec notre technologie, ce sera possible, même si je ne crois pas à une protection à vie. À l’heure actuelle, personne ne peut le prédire avec certitude.

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