Julien Lahaut a-t-il été assassiné sur ordre de la haute finance belge?

Julien Lahaut en 1934 ©Photo News

"Vive la République!". Ce cri, venu troubler la prestation de serment du roi Baudouin le 11 août 1950, allait coûter la vie, une semaine plus tard, à Julien Lahaut, le président du Parti communiste de Belgique.

Ce qui précède est considéré, par le grand public, comme un événement historique. Donc globalement non discutable. Or, ce qui précède se compose de deux erreurs. Selon les archives de l’époque, ce n’est pas Julien Lahaut qui aurait crié "Vive la République". Et ce n’est pas ce cri qui aurait provoqué son assassinat. En effet, l’ouvrage "Qui a tué Lahaut? Les dessous de la guerre froide en Belgique" propose une autre lecture des événements.

Anticommunisme

Trois chercheurs mandatés par le Centre d’étude sur la Seconde guerre mondiale (Ceges) sont arrivés à une autre conclusion. Et si le lien n’est pas clairement établi, cet assassinat pourrait avoir un rapport avec la haute finance belge de l’époque, farouchement anticommuniste. C’est l’une des nouveautés apportées par cet ouvrage rédigé après quatre ans de recherches par les historiens Emmanuel Gerard, Françoise Muller et Widukind De Ridder.

Un ouvrage rédigé par trois historiens amène un nouvel éclairage sur l’assassinat de Julien Lahaut.

Le chef du commando qui a tué le président du Parti communiste avait des liens avec la haute finance belge.

D’entrée de jeu, les trois historiens balaient l’idée d’un règlement de compte entre communistes. Tout comme ils rejettent la possibilité d’un acte commis par des supporters du roi Léopold III soucieux de voir revenir ce dernier sur le trône. L’affaire, dévoilée après une enquête basée sur la lecture attentive des archives disponibles, démontre que le réseau anticommuniste d’André Moyen est responsable de l’assassinat. Et François Goossens, un assureur identifié comme la tête pensante du commando qui a tué Julien Lahaut, faisait clairement partie du réseau d’André Moyen.

Pour les historiens, le financement du réseau d’André Moyen par les grandes entreprises ne fait aucun doute. Les sociétés citées par les auteurs de l’ouvrage sont la Société générale de Belgique, l’Union minière et le holding Brufina. On le répète, il n’est pas question de pointer ses sociétés du doigt comme étant les commanditaires de l’assassinat du président du Parti communiste. Il n’empêche. "La question des commanditaires est-elle encore importante dès lors que l’on prend en considération la portée du réseau et la protection dont il bénéficiait? Les grandes sociétés n’ont pas cessé leur financement après l’attentat du 18 août et personne n’a dénoncé Moyen auprès de la Justice", écrivent les auteurs de l’ouvrage.

La période de l’après-guerre est aussi celle de la guerre froide. Les grandes entreprises voient le communisme comme une menace. Et posséder et alimenter financièrement une organisation susceptible d’évaluer cette menace semblait normal. D’après les auteurs de l’ouvrage, le réseau d’André Moyen a commencé à suivre cette menace communiste à partir du mois d’août 1945.

D’après le travail présenté au Sénat, un attentat contre Julien Lahaut avait déjà été envisagé par le réseau en 1948. Au fil des années, la situation internationale n’a fait que se tendre, débouchant sur le déclenchement de la guerre en Corée en juin 1950. A ce moment, beaucoup pensent qu’une troisième guerre mondiale est proche. Certains agissements peuvent trouver leur explication dans cette croyance.

La question est de savoir si le réseau d’André Moyen était un réseau stay-behind censé résister à une potentielle invasion venue du bloc de l’Est. Ce réseau était-il financé par les grandes entreprises peu enclines à vivre une telle menace? On peut sérieusement se poser la question à la lecture des principales conclusions livrées par les trois auteurs de l’ouvrage.

"Qui a tué Julien Lahaut?", éditions Renaissance de Livre, 24,90 euros. ©BELGA

Ce livre, qui retrace le parcours d’André Moyen pendant la Seconde guerre mondiale et lors de la construction de son réseau après la libération, livre un nouvel éclairage sur l’assassinat de Julien Lahaut. Le travail des historiens révèle que le chef de ce réseau était convaincu de l’imminence d’une guerre avec l’Union soviétique. Des archives jusqu’alors inexploitées dévoilent les liens d’André Moyen avec les services de sécurité, mais également le soutien dont il bénéficiait dans les cercles de la haute finance et de l’industrie, "inquiets des changements sociaux qui se profilent".

"Qui a tué Julien Lahaut?", éditions Renaissance de Livre, 24,90 euros.

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