carte blanche

L’action publique au révélateur du coronavirus

Economiste et consultant indépendant

Les Etats les plus avancés, qui représentent ou ont représenté un modèle de société, ont géré la crise sanitaire en obéissant à des réflexes pavloviens.

La propagation et la virulence du Covid-19 ont pris de court tous les gouvernants de la planète. Au fil de 2020, ceux-ci ont adopté des stratégies variées pour limiter la transmission du virus, préserver l’activité économique, développer (si possible) un vaccin et enfin procéder à une vaccination à grande échelle.

Norbert Gaillard. ©doc

On est aujourd’hui capable de tirer certaines conclusions des politiques sanitaires menées depuis un an. Examinons les politiques des États qui au cours du XXe siècle ou depuis l’entrée dans le XXIe siècle ont pu être érigés ou s’ériger eux-mêmes en puissance économique et industrielle ou en modèle économique et social.

Si on passe en revue les politiques sanitaires de la Chine, de la Russie, des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de la France et de la Suède, on observera que ces six pays ont opté pour des mesures qui s’enracinent dans leur tradition politique. Or, il se trouve qu’ils ont globalement peiné, voire échoué, à combattre efficacement la Covid-19, en particulier si on les compare à des pays voisins qui font figure de « challenger » ou de « contre-modèle » (comme Taïwan vis-à-vis de la Chine, l’Allemagne vis-à-vis du Royaume-Uni et de la France ou la Norvège vis-à-vis de la Suède).

Bérézina quasi générale

Commençons par la Chine. Malgré un premier cas détecté début décembre 2019 à Wuhan, les autorités minimisent le danger durant plusieurs semaines et l’Organisation Mondiale de la Santé ne déclare l’urgence de santé publique internationale qu’à la fin janvier 2020. Au prix d’un confinement très strict, d’une limitation accrue des libertés publiques et d’une répression contre les lanceurs d’alerte (journalistes et médecins), Pékin sort de la crise fin mars 2020. Le bilan de 4.634 décès du coronavirus est très largement sous-estimé, mais permet au président Xi Jinping de renforcer son pouvoir.

La Russie atteint les 300.000 cas de contaminations en mai 2020 puis 1 million en septembre et 2 millions en novembre. Le nombre de morts est alors officiellement inférieur à 60.000. Néanmoins, les reportages sur les hôpitaux moscovites dépassés et transformés en véritables mouroirs obligent, fin décembre, le Kremlin à réviser du jour au lendemain le bilan des décès dus au coronavirus (186.000). Cette bérézina n’empêche pas le président Poutine de vanter son vaccin Spoutnik sur la scène internationale.

Le contraste le plus incroyable est aux États-Unis. Dans un mélange de démagogie, d’anti-scientisme et de libertarianisme, le président Trump moque les conseils des médecins et épidémiologistes. La pandémie est aujourd’hui hors de contrôle et plus de 360.000 Américains sont décédés de la Covid-19. Pourtant, c’est bien aux États-Unis que les deux principaux vaccins (Pfizer et Moderna) ont été élaborés. La clé de la réussite est bien connue: une «recherche et développement» intense, appuyée sur une finance intelligente et surpuissante.

"La détresse britannique est indigne d’un pays développé."
Norbert Gaillard
Économiste et consultant indépendant

La détresse britannique est indigne d’un pays développé. À l’heure actuelle, on compte plus de 78.000 morts, avec un rythme de près de 1.000 décès par jour. Le gouvernement Johnson paie des décennies de coupes dans le budget de la santé, amorcées sous l’ère Thatcher. Face à des services de réanimation saturés depuis des semaines, le Royaume-Uni s’est engagé dans un nouveau confinement qui va déprimer encore plus une économie qui devrait connaître une récession de plus de 11% en 2020 (la pire performance des pays européens après l’Espagne).

Qu’il s’agisse des masques, des tests ou de la stratégie en matière de vaccination, la France demeure quant à elle empêtrée dans de sempiternels débats sur les blocages bureaucratiques et le bon équilibre institutionnel à atteindre entre déconcentration et décentralisation. Rappelons que "La société bloquée" (l’ouvrage de référence du sociologue Michel Crozier consacré à la France) a été publié il y a cinquante ans!

Réflexes pavloviens

Reste enfin le «cas» suédois. Au printemps 2020, alors que les informations sur le coronavirus sont encore limitées, Stockholm juge que le confinement, en vigueur ailleurs, est inadapté et défend du coup le principe de l’immunité collective… Étrange avatar d’une social-démocratie ressuscitée. Cette stratégie vaut à la Suède d’avoir un taux de mortalité par habitant 10 fois supérieur à celui de la Norvège.

"Les mesures prises pour lutter contre la pandémie ont semblé avant tout guidées par des croyances et des pratiques fortement ancrées dans l’histoire et la culture nationales."
Norbert Gaillard
Économiste et consultant indépendant

Le constat que l’on vient de dresser est incroyablement troublant. Les Etats qui disposent du plus grand prestige à l’international, qui représentent ou ont représenté un modèle de société, ont géré la crise sanitaire en obéissant à des réflexes pavloviens.

Les mesures prises pour lutter contre la pandémie ont semblé avant tout guidées par des croyances et des pratiques fortement ancrées dans l’histoire et la culture nationales. Les piètres résultats observés suggèrent que les leaders politiques dans ces pays ont été trop présomptueux. Ils ne sont certes pas les seuls à avoir failli, mais le «statut» de leur État et les moyens humains et financiers dont ils étaient censés disposer exigeaient certainement plus de réalisme et de pragmatisme.

Norbert Gaillard
Économiste et consultant indépendant

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