L'appel d'Erdogan résonne-t-il jusqu'ici?

En 2015, le président Erdogan, alors en campagne, est accueilli par une foule en liesse à l'Ethias Arena de Hasselt ©BELGA

Six mois après le coup d’Etat manqué, la croisade du président Erdogan contre ses ennemis n’est pas terminée en Turquie. Au travers de différents relais, elle s’est aussi prolongée chez nous.

Depuis la tentative de putsch avortée il y a tout juste 6 mois, plusieurs faits sont venus rappeler que les répercussions des événements politiques turcs dépassent les frontières. La Belgique, avec ses quelque 200.000 citoyens d’origine turque, n’a pas été épargnée par le mouvement de purge mené par un président Recep Tayyip Erdogan appelant à plusieurs reprises les autorités étrangères à lui livrer les "terroristes" partisans du prédicateur Fethullah Gülen, qu’il accuse d’être derrière le coup d’Etat. Mais les autorités turques peuvent également compter sur plusieurs relais en Belgique pour donner un écho à leur discours. Lesquels?

Diplomatie et cultes

Tout d’abord, certaines institutions diplomatiques, comme le consulat d’Anvers, ont elles-mêmes contribué à la chasse aux gülenistes en désignant sur les réseaux sociaux des associations considérées comme proche du mouvement Gülen. "(L’organisation terroriste) Feto s’est structurée en Belgique sous le nom de Fedactio", explique par exemple une infographie retweetée par le consulat, passant en revue les différents points d’ancrage des gülenistes en Belgique.

Plusieurs sources s’accordent également sur le rôle de certaines mosquées turques dans la stratégie du gouvernement d’Erdogan. Au mois dernier, l’hebdomadaire Knack révélait qu’un rapport sur les activités des partisans de Gülen en Belgique avait été envoyé à Ankara par l’antenne belge de la Diyanet.

"Plusieurs cultes qui sont liés de manière plus ou moins directe à des structures étrangères, pas juste le culte islamique, ont traditionnellement servi à contrôler un peu la diaspora, selon des ampleurs variables."
Jean-François Husson
Chercheur au Craig, spécialisé dans le financement des cultes

En Turquie, cette institution héritée de Mustafa Kemal (le fondateur de la Turquie moderne) fait office de ministère des Affaires religieuses, et son champ d’action s’est passablement élargi depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2002. Si le réseau belge (qui compte 67 mosquées et centres culturels) se dit indépendant de la maison mère turque, les imams qui y prêchent sont néanmoins envoyés directement par Ankara. Suites aux accusations d’espionnage, la Diyanet belge a dénoncé par voie de communiqué de nouvelles manipulations gülenistes. Mais pour Jean-François Husson, chercheur au Craig, spécialisé dans le financement des cultes, il n’y a pourtant rien de très surprenant à ce que ces pratiques fassent plutôt partie de la norme. "Plusieurs cultes qui sont liés de manière plus ou moins directe à des structures étrangères, pas juste le culte islamique, ont traditionnellement servi à contrôler un peu la diaspora, selon des ampleurs variables."

 

Avec 3.000 membres au sein de son antenne belge, l’Union européenne des Turcs démocrates (UETD) semble également être une importante caisse de résonance auprès de la diaspora européenne. Sur le papier, il s’agit d’une organisation non-partisane, œuvrant pour la promotion culturelle et l’intégration européenne. Mais dans les faits, elle sait aussi se montrer plus politisée. Elle a notamment invité en septembre dernier le parlementaire Metin Külünk (un des bras droits du président turc) pour un meeting à Beringen dans le Limbourg. Celui-ci a profité de son discours pour appeler la Belgique à fermer les écoles gülenistes.

Si elle n'est nullement mentionnée dans les statuts de l’UETD, la proximité avec l’AKP semble bien réelle. "L’UETD a été créée par Erdogan quand il était Premier ministre. C’est lui qui a fondé l’association en Allemagne, d’où elle est partie", admet d’ailleurs cet ancien membre qui souhaite rester anonyme. Il relativise toutefois sur les liens financiers qui lient l’organisation et Ankara. "C’est une association neutre qui tient debout par des dons de la communauté belgo-turque", assure-t-il. Un discours difficile à croire pour un observateur proche du milieu turc. "Ce groupe-là, ASBL qui a deux balles, comment arrive-t-il à inviter des gens de Turquie? Il y a des billets d’avion et des séjours d’hôtel à financer, il y a des salles à louer, des repas..."

"Des cas isolés"

Peut-on, dès lors, parler d’une importation des enjeux et des tensions politiques turcs en Belgique? La réponse à la question dépend surtout de la personne à qui on la pose.

"Il y a un malaise général au sein de la population belgo-turque, parce qu’il y a une très forte polarisation, qui résulte directement du discours du président"
Hüseyin Cakmak
Porte-parole de la plateforme Fedactio

Ainsi, au cours des derniers mois, plusieurs institutions ayant des liens avec le mouvement Gülen ont été prises pour cible. C’est notamment le cas de Fedactio, plateforme associative turque située à Schaerbeek. La nuit du 15 juillet, ses bureaux ont été attaqués à coups de pavés. "Il y a un malaise général au sein de la population belgo-turque, parce qu’il y a une très forte polarisation, qui résulte directement du discours du président", témoigne Hüseyin Cakmak, porte-parole de la plateforme. La directrice de l’Ecole des Etoiles de Haren dit, quant à elle, avoir appris que son nom figurait sur une "liste de morts". "Je ne peux plus aller à Schaerbeek toute seule", affirme-t-elle. Plus récemment encore, des gradés turcs de l’Otan et du Shape, sommés de rentrer au pays, ont demandé l’asile à la Belgique. Eux aussi, figuraient sur des listes.

La communauté kurde n’est pas en reste. Son Institut culturel à Saint-Josse a été la cible d’une manifestation musclée en novembre, tandis qu’à Charleroi, un centre culturel a été vandalisé. "On a l’impression que quelqu’un a poussé sur le bouton", explique Orhan Kilic, porte-parole de l’organisation pro-kurde Navbel. Plus récemment enfin, un engin potentiellement explosif a été retrouvé devant la Fédération turque à Schaerbeek, lieu parfois associé au parti nationaliste MHP.

Hormis ces événements qu’elle juge isolés, la porte-parole de la zone de police Bruxelles-Nord tient à relativiser la situation dans les quartiers de la capitale où vivent de nombreux Belgo-Turcs: "C’est vrai qu’on va trouver des tensions un peu plus fortes qu’avant le coup d’Etat. Maintenant, on n’a pas de menaces particulièrement importantes, en tout cas au niveau de notre zone."

Faisant valoir sa connaissance du terrain, la députée bruxelloise (ex-cdH) Mahinur Özdemir tempère aussi les choses. "Il n’y a pas de fracture", affirme-t-elle à propos de la communauté turque.Et si des voix ont appelé à s’en prendre aux ennemis du gouvernement,elle estime qu’il ne s’agit pas d’appels généraux, "mais plus d’individus isolés, qui n’ont pas de tissu associatif".

©vadot

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