tribune

L’art de se remettre en question

Co-fondateur de Recovr et membre du Groupe du Vendredi

L’espoir d’un retour à la normale au terme de la campagne de vaccination est sans doute vain. Pour faire aboutir des solutions alternatives, il faut accepter de remettre en question notre paradigme avant/après.

Vous connaissez probablement la fable de la grenouille. Elle raconte que si l’on plonge une grenouille dans l’eau bouillante, elle s’en extirpe immédiatement. Alors que plongée dans une eau tiède portée graduellement à ébullition, elle s’engourdit et se laisse mourir.

En pratique, cette fable est totalement fausse. Une fois dans l’eau bouillante, la grenouille ne peut se mouvoir et meurt. À l’inverse, une fois plongée une eau tiède portée graduellement à ébullition, elle s’extirpe du pot dès qu’un sentiment d’inconfort survient. Ce n’est pas la grenouille qui manque de capacité de remise en question. C’est nous. Une fois que l’on nous a raconté cette histoire et que nous l’acceptons comme vraie, nous ne la questionnons plus.

Adam Grant nous relate ce paradoxe dans son dernier ouvrage « Think Again », dans lequel il souligne l’importance du "désapprentissage", compétence essentielle dans un monde en perpétuel changement[1].

Dans un monde traversant des changements rapides et bouleversants, nous nous raccrochons donc à ce que nous connaissons: le monde "d’avant". Cet "avant" devient alors la norme à atteindre, l’objectif ultime des politiques de gestion de la pandémie. Et parce que nous sommes tous sujets à toutes sortes de biais cognitifs, il nous arrive parfois de nous focaliser sur cette norme imaginée, un passé qui ne peut revenir, sans vouloir voir une réalité qui est tout autre.

Cet "avant" devient la norme à atteindre, l’objectif ultime des politiques de gestion de la pandémie.

Ces biais pourraient-ils expliquer la politique de gestion de la pandémie actuelle?

Ce monde d’avant qui ne reviendra pas

Revenir à un monde sans coronavirus est tout aussi illusoire que de croire en la fable de la grenouille. Mais désapprendre ce monde d’avant pour nous plonger dans un avenir incertain est un exercice compliqué pour chacun d’entre nous, ainsi que collectivement.

Ne sommes-nous pas en effet condamnés à vivre avec des pics de résurgence du virus, puisqu’on ne sait si on arrivera un jour à s’en départir ? Les raisons laissant croire à ce scénario sont nombreuses: arrivée de nouveaux variants insensibles aux vaccins, nécessité de faire des rappels réguliers des vaccins existants, population ne pouvant être vaccinée…

Il faudrait s’émanciper de la conviction que le vaccin va nous permettre un retour à une normale imaginée

Pour rebondir face à cette perspective, il faudrait s’émanciper de la conviction que le vaccin va nous permettre un retour à une normale imaginée, et adapter notre politique en conséquence. Mais le voulons-nous vraiment?

Voici quelques mois que nos dirigeants affichent la volonté de passer d’une "gestion de crise" à une "gestion des risques". La première évocation de cette formule date de l’accord de gouvernement conclu en septembre 2020. Le but annoncé était de mettre en place une stratégie à long terme contre le coronavirus et les futures pandémies. Ce changement de paradigme tarde à venir. À chaque nouveau sursaut des chiffres de la pandémie correspond une nouvelle gestion de crise court-termiste.

Alessandro Drappa.

Ces nouveaux pics, et ce malgré la vaccination qui avance, ne devraient pourtant pas remettre en cause la transition à une "gestion des risques". Au contraire, ils ne font que souligner son importance. Car c’est cette gestion qui nous permettra d’enfin nous projeter dans le monde "d’après".

Un plan (B)ienvenu

Une remise en question est possible et saine. Mais pour quel plan B?

La création d’un label "covid-safe", tel que suggéré par des experts récemment, a été rapidement évoquée lors du dernier comité de concertation, mais avec peu de conviction. Il est vrai que créer des protocoles et former des agents de contrôles prend du temps.

De nombreux acteurs de la société civile ont prouvé leur inventivité et leur capacité à trouver des solutions créatives lors de la première vague.

Ne serait-il pas opportun de se pencher sur cette proposition plus sérieusement, et ce en concertation avec les différents secteurs impliqués? De nombreux acteurs de la société civile ont prouvé leur inventivité et leur capacité à trouver des solutions créatives lors de la première vague.

Sollicitons-les pour simuler l’imagination collective de ce que notre nouveau monde pourrait être! Les événements tests dans le secteur culturel sont d’ailleurs un excellent exemple allant dans ce sens. 

Que de la période actuelle, on ne retienne pas que les restrictions, mais également les premières ébauches du plan qui nous permettra de revivre, avec, et même peut-être sans, le virus

Par Alessandro Drappa, co-fondateur de Recovr et membre du Groupe du Vendredi

[1]Grant, A. (2021). "Think Again". Van Haren Publishing.

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