chronique

L'expert, gilet pare-balle du politique

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Le gouvernement fédéral fait appel à une armée d'experts dans la gestion de la crise du coronavirus. Il doit faire attention, toutefois, à bien s'entourer. Et à ne pas faire glisser ses responsabilités politiques sur les épaules de personnes qui n'ont pas été élues.

On ne les compte plus: les "task forces" et les groupes d’experts se multiplient pour gérer la crise du coronavirus. Rien qu’auprès du gouvernement fédéral, on trouve ainsi le RAG (Risk Assessment Group), l’ERMG (Economic Risk Management Group), le GEES (Groupe d'experts en charge de l'exit stratégique) et on en passe… Un point commun: l’influence des experts auprès des décideurs politiques. Se faire conseiller par des personnes qui maîtrisent leur sujet – un virologue, par exemple – est évidemment de bon aloi. C’est ce que la Première ministre Sophie Wilmès appelle, à juste titre, "miser sur l’intelligence collective". 

L’appel à des personnalités extérieures cache toutefois un objectif moins avouable: faire mieux passer des décisions difficiles et se prémunir contre toute critique éventuelle. "Nous suivons les recommandations des scientifiques" est devenu un leitmotiv commode de certains politiciens depuis un mois.

Un expert n’est pas forcément "neutre" ou "indépendant". Il a, comme tout individu, ses propres convictions et ses intérêts.

La raison, c’est la dévalorisation totale du monde politique aux yeux de l’opinion publique alors que l’expert garde une aura de savant compétent. Bien souvent, un responsable politique est considéré comme suspect. Il le sait. Il le voit. Il a peur d’assumer des décisions impopulaires ou de commettre un faux-pas qui l’exposerait à la vindicte. Ainsi, l’expert est devenu le gilet pare-balle du responsable politique, sa protection pour sortir "couvert". Quitte à y laisser un peu de pouvoir, quitte à se dédouaner d’une partie de sa responsabilité.

Personne n'est neutre 

Pourtant, un expert n’est pas forcément "neutre" ou "indépendant". Il a, comme tout individu, ses propres convictions et ses intérêts. Et il aura tendance à analyser la situation sous le prisme de sa spécialité. Un épidémiologiste va se concentrer sur la lutte contre l’épidémie. C’est important évidemment, mais ça n’en fait pas une politique de santé publique.

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Exemple: le confinement imposé à la population a un effet positif pour endiguer la propagation du virus. C’est ce que l’expert épidémiologiste va voir. Mais il ne va peut-être pas voir – ou en tout cas pas de la même manière – les effets néfastes de ce confinement sur la santé, qu’ils soient directs (psychologiques, notamment) ou indirects (la hausse du chômage a aussi des répercussions graves à long-terme sur la santé).

Bien choisir ses experts

Par ailleurs, chaque domaine d’expertise n’est pas exempt de tensions. La connaissance scientifique n’est pas forcément univoque. Prenez, par exemple, les avis divergents sur l’utilité ou non du port généralisé du masque. C’est encore plus vrai dans des disciplines comme l’économie ou les sciences humaines.

Le rôle d’un expert, tout aussi brillant qu’il soit, devrait se limiter à apporter ses connaissances, à éclairer le politique, à le conseiller, mais pas à prendre les décisions à sa place.

Des rivalités personnelles peuvent aussi jouer. Sans parler que certains ne se gênent pas pour s’affubler du titre d’expert dans des matières qui sortent pourtant de leur champ d’études. C’est pourquoi le choix des experts qui l’entourent n’a, pour un politicien, rien d’innocent. Il peut orienter durablement la direction d’un pays. Cet acte-là, éminemment politique, s’effectue pourtant généralement en totale opacité et sans grand débat.

Ainsi, le scénario qui sera finalement retenu pour une sortie du confinement ne revêt pas uniquement un aspect scientifique. Le choix, qui dépend de considérations sanitaires, mais aussi sociales et économiques, est en partie au moins idéologique, donc politique. Ce n’est pas aux experts de trancher. Le rôle d’un expert, tout aussi brillant qu’il soit, devrait se limiter à apporter ses connaissances, à éclairer le politique, à le conseiller, mais pas à prendre les décisions à sa place. Ni à assumer les choix devant les citoyens.

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