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analyse

L'hôpital sort doucement de la pandémie, pas de la crise

En mai 2020, la Première Sophie Wilmès essuyait un accueil glacial au CHU Saint-Pierre. Fortement relancée en 2019, la contestation des blouses blanches a été mise sous cloche par l'épidémie. Pour combien de temps encore? ©ISOPIX

Le coronavirus a mis sous cloche la contestation sociale qui faisait rage en 2019 dans les hôpitaux. Les défis restent entiers, et nombreux. D'autant que l'épidémie a laissé des traces.

Sur papier, les signaux sont au vert. La troisième vague de l'épidémie se meurt lentement et le vacarme du ressac s'estompe. Les admissions à l'hôpital ne cessent de chuter depuis début avril et la mainmise du Covid-19 sur les soins intensifs se relâche petit à petit. Partout, il est question de déconfinement, de réouvertures et de libertés retrouvées.

236
Patients covid aux soins intensifs
La Belgique ne compte "plus que" 236 lits de soins intensifs monopolisés par le Covid-19. Loin du pic de 947 atteint à la mi-avril 2021. Et, bien évidemment, des 1.474 de novembre 2020.

Soulagement et liesse dans les hôpitaux? Pas vraiment. Ce jeudi, le feu qui couvait a retrouvé de la vigueur. La grogne sociale a repris, sur fond d'épuisement, de pénurie de blouses blanches, de négociations sociales ardues et de craintes salariales.

Les problèmes de fond refont surface

Tout sauf étonnant. Foi de mardis des blouses blanches, le monde hospitalier était en ébullition en 2019; à force d'avoir tiré dessus, les coutures craquaient de partout. Et si le coronavirus a mis tout le monde d'accord, union sacrée contre l'envahisseur inconnu, ces failles béantes ne pouvaient que se rappeler à nous, dès lors que l'épidémie ne monopolise plus l'attention.

"La charge de travail des infirmières et infirmiers est nettement plus lourde qu'il y a vingt ans. Le système veut cela: plus le patient reste longtemps, plus l'hôpital perd de l'argent. Un même lit voit donc défiler nettement plus de patients, tous en phase aigüe."
Renaud Mazy
Administrateur délégué des Cliniques universitaires Saint-Luc

"La charge de travail des infirmières et infirmiers est nettement plus lourde qu'il y a vingt ans, rappelle Renaud Mazy, administrateur délégué des Cliniques universitaires Saint-Luc. Le système veut cela: plus le patient reste longtemps, plus l'hôpital perd de l'argent. Un même lit voit donc défiler plus de patients, tous en phase aigüe."

À ce mode de financement inflationniste, poussant à la (sur)consommation, s'ajoute une norme d'encadrement obsolète et étriquée, le nombre moyen de patients par blouses blanches figurant parmi les plus élevés d'Europe. "Le ras-le-bol est profond", ramasse Renaud Mazy.

Épuisement et fatigue émotionnelle

Et puis a déboulé la déferlante du coronavirus. Qui a laissé des traces. "Après cette année éreintante, le personnel est épuisé et aspire à pouvoir souffler durant les vacances", résume Julien Compère, administrateur délégué du CHU de Liège.

"Aux soins intensifs, malgré le soutien psychologique, ils sont au bout du rouleau. Telle est ma grande crainte. J'espère que l'été permettra de souffler; je comptais déjà sur une accalmie durant les vacances de Noël, mais la troisième vague ne nous en a pas laissé le temps."
Philippe Leroy
Directeur général du CHU Saint-Pierre

"Aux soins intensifs, malgré le soutien psychologique, ils sont au bout du rouleau, enchaîne Philippe Leroy, directeur général du CHU Saint-Pierre. J'espère que l'été permettra de récupérer; je comptais déjà sur une accalmie durant les vacances de Noël, mais la troisième vague est passée par là."

Les dégâts sont visibles. "L'absentéisme est en hausse, relève Renaud Mazy. Ce genre de traumatisme, on ne s'en remet pas grâce à une revalorisation salariale ou parce que l'on peut retourner au restaurant. On voit une série de burn-out a posteriori; je le remarque à travers tout l'hôpital." Ce qui fait dire à la fédération Unessa, représentant une partie des hôpitaux, que là se situe une des leçons à tirer. "Sans doute faudra-t-il mettre en place un monitoring continu de l'état psychosocial du personnel de soins aigus", avance Aline Hotterbeex, responsable du secteur des hôpitaux généraux.

"Tout le monde a envie de revenir à une activité normale, de retrouver son unité de soin d'origine, d'exercer dans une forme de sérénité."
Didier Delval
Directeur général du Centre hospitalier de Wallonie picarde

Souffler un coup serait certes bienvenu, mais l'aspiration est plus globale. Un retour à la normalité, voilà ce dont il s'agit. "Tout le monde a envie de revenir à une activité normale, de retrouver son unité de soins d'origine, d'exercer dans une forme de sérénité", explique Didier Delval, directeur général du Centre hospitalier de Wallonie picarde.

Un retard partiellement résorbé

L'équation est complexe. Un personnel à bout et un retard accumulé dans des hôpitaux partiellement envahis par l'épidémie. "L'équilibre est délicat à trouver, confesse Julien Compère. Surtout qu'à l'heure actuelle, le CHU est plein comme en décembre, qui est la période la plus difficile de l'année."

Cela étant, la situation est moins dramatique qu'au sortir de la première vague, durant laquelle tout ce qui n'était pas urgent avait dû être postposé. "Durant les autres vagues, nous avons pu maintenir des filières parallèles", se réjouit Julien Compère. Oui, retard il y a, assure Benoît Hallet, directeur général adjoint d'Unessa. "Mais celui-ci est en voie de résorption."

"Tout ce qui était urgent ou important a été pris en charge."
Didier Delval
Directeur général du Centre hospitalier de Wallonie picarde

Bien sûr, l'état des lieux diffère d'une institution à l'autre. Une constante se dessine cependant. "Tout ce qui était urgent ou important a été pris en charge", affirme Didier Delval. "Et pour le reste, nous nous adaptons en fonction de la disponibilité du personnel, détaille Renaud Mazy. Cela ne sert à rien de mettre la pression. Des unités sont fermées faute de bras. Et ces dernières semaines, deux des vingt-cinq salles d'opération ne tournaient pas."

Subsiste une inconnue. "En 2020, la fréquentation des urgences a été moindre, souligne Philippe Leroy. On y a vu moins de pathologies cardiovasculaires ou neurovasculaires. Sans que l'on sache encore si les cas ont été moins nombreux du fait de cette sorte de repos forcé ou si les personnes légèrement atteintes ne se sont pas présentées et devront être récupérées plus tard. En attendant, pour l'heure, on ne voit guère d'afflux de gens mal soignés."

Quel plan pour la rentrée?

Ici et là, c'est la même rengaine. Une nouvelle vague à la rentrée, personne n'en veut, tout le monde s'y prépare. "Les hôpitaux ont appris de chaque vague, assure Benoît Hallet. Le cas échéant, ils seront prêts." Le matériel, la logistique, les procédures: tout reste en état, fait valoir Didier Delval. "Et l'on connaît les étapes pour relancer la machine."

"La troisième vague n'est pas terminée pour nous. Nous sommes toujours en mode 'gestion de crise'. Dès lors, on suit les indicateurs et on s'adapte au fur et à mesure. C'est ce que l'on fait depuis cinq trimestres, d'ailleurs: s'adapter."
Renaud Mazy
Administrateur délégué des Cliniques universitaires Saint-Luc

Seule légère divergence, le point de départ. Au CHU de Liège, on table sur deux scénarios, l'un optimiste et l'autre, nettement moins. Aux Cliniques Saint-Luc, ni plan A, ni plan B. "Avec encore 18 patients covid aux soins intensifs, la troisième vague n'est pas terminée pour nous, explique Renaud Mazy. Nous sommes toujours en mode 'gestion de crise'. Dès lors, on suit les indicateurs et on s'adapte au fur et à mesure. C'est ce que l'on fait depuis cinq trimestres, d'ailleurs: s'adapter."

Pénurie de blouses blanches

Tout ceci avec une inquiétude en toile de fond. Pas neuve, peut-être plus saillante. "Le vrai problème, pointe Renaud Mazy, c'est la pénurie d'infirmières et d'infirmiers. De l'argent a été débloqué, mais il n'y a pas assez de monde qui sort de l'école. Actuellement, à Saint-Luc, nous avons 100 intérimaires sur 2.200 blouses blanches. Ce n'est déjà pas assez et si je pouvais engager 100 personnes, je le ferais. Et comme on ne voit venir aucune stratégie afin de doper l'attractivité du métier, je nous prédis encore des années difficiles."

402
Millions d'euros
Le principe du fonds blouses blanches est né à la fin 2019, où l'on dégage une première tranche de 67 millions. L'idée générale? Consacrer une enveloppe de 402 millions à la formation et l’engagement du personnel soignant. Un accord est noué durant l'été 2020 afin de dégager cette somme. Le mécanisme est pérennisé en mai 2021.

Préoccupation partagée par Philippe Leroy. "La formation initiale pour les soins intensifs dure cinq ans, et il n'y a personne sur le marché." Ce pourquoi le directeur de Saint-Pierre suggère de s'appuyer sur les acquis de la crise. "Il serait possible de tirer profit de l'expérience engrangée par le personnel venu prêter main forte sur le front du covid. Via la formation continue, constituer une sorte de réserve interne." Sauf que cela cale, côté finances. "Former vingt à trente personnes durant un mois, cela revient à les remplacer par de l'intérim, soit 250.000 euros à la grosse louche. Or nous sommes financièrement exsangues."

Une béquille financière suffisante?

Ce qui nous mène à la question des "gros sous". Qui s'est imposée dès la première vague: en sabrant dans les recettes, le coronavirus allait-il mettre en péril l'équilibre financier des hôpitaux, déjà plus que précaire? À pandémie exceptionnelle, réponse exceptionnelle: l'État a dégagé une batterie d'aides afin que ceux-ci encaissent le coup et continue à tourner.

"Sans les aides, 2020 se serait clôturée sur un trou d'environ 30 millions. Merci aux autorités, donc, mais il est capital que des compensations soient également prévues pour 2021."
Renaud Mazy
Administrateur délégué des Cliniques universitaires Saint-Luc

Suffisant? C'est la saison de la clôture des comptes 2020 – juste trop tôt donc pour disposer d'une vision globale pour le secteur. Les coups de sonde effectués laissent toutefois présager un exercice au ras des pâquerettes – pas catastrophique non plus. "Nous devrions rester à l'équilibre", glisse Julien Compère, grâce à quelque 40 millions d'aides pour 2020. "On s'en sort tout juste", enchaîne Didier Delval. Rejoint par un Renaud Mazy, aussi à l'équilibre. "Sans les aides, 2020 se serait clôturée sur un trou de 30 millions. Merci aux autorités, donc, mais il est capital que des compensations soient également prévues pour 2021." Philippe Leroy se montre plus circonspect. "La crise aura coûté environ 25 millions au CHU, compensés par 20,5 millions d'aides."

Le résumé

  • Partout, il est question de déconfinement, de libertés petit à petit à petit retrouvées. L'ambiance n'est pourtant pas à la fête dans les hôpitaux.
  • Qui ne sont pas encore totalement sortis de la crise. Où le personnel est sur les genoux. Et qui ne savent pas à quelle sauce la rentrée va les manger.
  • Ajoutez à cela des finances précaires, un système de financement à revoir de fond en comble, ou encore une pénurie de blouses blanches.
  • Sans oublier le grand retour de la grogne sociale.

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