chronique

L’injustice ne peut être un alibi à l’inaction environnementale

Cofondateur et économiste, Orcadia Asset Management

Bien entendu que ceux qui polluent le plus, et tout en ayant les poches les plus profondes, devraient être les premiers à changer de comportement, mais laisser penser que cela suffira est dramatiquement trompeur.

Les riches polluent plus que le reste de la population. Sur la base de l’enquête sur le budget des ménages en Belgique, et comme nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, les individus du quartile de revenu le plus élevé consomme de 3 à 5 fois plus de ce qui pollue beaucoup (chauffage, carburants, voyages en avion) que le quartile le moins nanti. Cela donne à la taxation de la pollution un potentiel hautement redistributif. Concilier fin de mois et fin du monde est donc parfaitement possible.

Etienne de Callataÿ. ©Tim Dirven

Si les riches polluent plus, les très riches encore davantage, et les « hyper-riches » font pire encore. On ne sait pas très bien définir un hyper-riche mais on imagine yacht et jets privés ou, plus simplement, multiples déplacements touristiques, garde-robes qui débordent, voitures à grosse motorisation, mets exotiques, ou que sais-je encore.

Hyper-pollution choquante

Et cette « hyper-pollution » est choquante. C’est choquant car elle a trait à une consommation totalement « dispensable ». C’est choquant car les hyper-riches savent pertinemment bien qu’ils polluent beaucoup plus que leur part, sans que cela les réfrène. C’est choquant car ils ont les moyens, financiers et culturels, pour adopter un style de vie plus respectueux de l’environnement. Qu’il s’agisse d’isoler sa maison, de consommer local et circulaire, d’acquérir panneaux photovoltaïques et voiture électrique, cela n’est pas un souci pour eux. Et le plus choquant est que les premières victimes de leur comportement, ce sont les plus malchanceux des malchanceux, au Bangladesh et ailleurs.

Pointer ainsi un petit groupe et lui attribuer tous les maux qui nous accablent est une grave erreur factuelle doublée d’une coupable déresponsabilisation des 99,99% de la population.

Dans son excellent ouvrage « Aimer le Vivant » (2021), qui nous confronte au caractère irréversible et dramatique des dégâts que nous avons occasionnés à l’environnement, Pierre Courbe évoque un texte de Jean Ziegler où ce dernier pourfend « les seigneurs de la guerre économique », présentés comme les grands coupables de la dégradation catastrophique du climat et de la biodiversité.

Erreur factuelle

Il ne s’agit en rien ici d’exonérer les « puissants », qui ont certainement une part de responsabilité particulière, mais pointer ainsi un petit groupe et lui attribuer tous les maux qui nous accablent est une grave erreur factuelle doublée d’une coupable déresponsabilisation des 99,99% de la population qui ne se perçoivent pas comme seigneurs de la guerre économique.

Aujourd’hui, il ne faut ni être un « hyperriche » ni un « seigneur de la guerre économique » pour devoir changer son comportement qu’il s’agisse de billets d’avion dits low cost, de consommation alimentaire, de l’usage d’Internet ou de l’achat d’appareils électroménagers.

Confortable démagogie

En fait, il faudrait qu’il y ait énormément plus d’hyper-riches qu’il n’y en a en réalité pour que la réduction de leur pollution au niveau qui est celui de la classe moyenne ait un impact majeur sur nos atteintes à l’environnement. Ramener les exigences de la transition environnementale à ce seul groupe indéfini est donc céder à une confortable démagogie, qui permet de différer l’heure des efforts de ses proches. Ou de son vivier électoral.

Il est donc malheureux de voir Paul Magnette pointer “ces hyperriches dont le style de vie est largement responsable des souffrances humaines et du saccage de la planète”.

Il est donc particulièrement malheureux de voir Paul Magnette * pointer « ces hyperriches dont le style de vie est largement responsable des souffrances humaines et du saccage de la planète ». Les chiffres sont imparables, indique-t-il : « les 1% les plus riches du monde émettent à eux seuls plus de carbone que la moitié la plus pauvre du monde. "

Urgence climatique vs calculs politiques

Mais une telle statistique, si elle dit beaucoup sur l’inégalité, ne dit rien de la contribution des hyper-riches à la pollution. Si la moitié la plus pauvre pollue pour 100 unités, les 1% les plus riches pour 200 unités et les 49% restants pour 1.700 unités, ramener les émissions des hyper-riches au niveau de celle des 49% fera économiser moins de 200 unités sur un total de 2.000. On est très loin du compte des efforts à fournir. Et on le voit : en tant que tels, les pourcentages de Paul Magnette ne valident pas le message qu’il dit en tirer.

Bien entendu que ceux qui polluent le plus, et tout en ayant les poches les plus profondes, devraient être les premiers à changer de comportement, et radicalement, mais laisser penser que cela suffira est dramatiquement trompeur. Et le temps de la décennie qui vient est trop précieux pour attendre qu’ils aient changé avant de demander au reste de la population d’également changer. L’heure est à l’urgence climatique, pas aux calculs politiques.

Etienne de Callataÿ
Co-fondateur et économiste, Orcadia Asset Management

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