chronique

La balkanisation du débat politique francophone

Une chronique de Vincent Laborderie, politologue à l'UCLouvain.

La présidence de Robert Vertenueil n’aura donc pas résisté à sa rencontre avec George-Louis Bouchez. Bien sûr, cette sa mise à l’écart n’est pas uniquement due à la médiatisation de ce dialogue. Mais il est suffisamment révélateur de voir qu’une telle démarche peut aujourd’hui servir d’explication officielle.

Cela fait plusieurs années que l’on observe en Belgique francophone une polarisation du débat politique, jusqu’à ce qui apparaît aujourd’hui comme une balkanisation. Cette tendance est à l’œuvre depuis 2014 et la mise en place du gouvernement Michel. Celui-ci innovait sur deux points: l’arrivée des nationalistes flamands au pouvoir fédéral (une première depuis la Volksunie en 1991), et la mise à l’écart du Parti Socialiste, aux affaires depuis 26 ans.

Il brisait aussi un tabou: le soutien minoritaire côté francophone était désormais assumé. Fait sans précédent, le MR était le seul parti francophone représenté au gouvernement, alors qu’il rassemblait moins d’un tiers des députés de son groupe linguistique. Il n’en fallut pas plus pour assister à une législature d’opposition frontale entre la gauche francophone (rejointe ici par le cdH et Défi) d’une part, et le MR d’autre part. La polarisation et l’hystérisation du débat étaient inaugurées par les cris de Laurette Onkelinx lors de la séance d’investiture du gouvernement Michel, et poursuivies par le qualificatif de "collabo" venant des bancs du cdH quelques jours plus tard. Il culmina probablement avec le photomontage des jeunes Ecolo francophones représentant Théo Francken en uniforme nazi.

On est aujourd’hui dans un schéma du (non-)débat politique francophone assez clair : la gauche versus le MR de Georges-Louis Bouchez.

On aurait pu penser que la défaite électorale des partis de la Suédoise et le départ de Charles Michel à l’Europe auraient aplani les choses. Mais la polarisation du débat politique francophone s’est enracinée et perdure, malgré la remise en cause des conditions qui ont présidé à son instauration.

Il est certain que l’arrivée de George-Louis Bouchez à la tête du Mouvement Réformateur n’est pas de nature à la remettre en cause. Il a parfaitement repris la place de Charles Michel comme repoussoir de la gauche francophone. À tel point que son cas fut débattu en bureau politique du PS, avec à la clé une menace – opportunément médiatisée – de changement de majorité en Wallonie.

Gauche vs Bouchez

On est donc aujourd’hui dans un schéma du (non-)débat politique francophone assez clair: la gauche versus le MR de Georges-Louis Bouchez. Un schéma dans lequel Défi et le cdH ont toutes les peines à exister. De son côté, le président du MR a certainement compris que, avec un parti pointant à 21% aux dernières élections, il avait tout à gagner à une telle polarisation. Son débat sur LN24 face à Raoul Hedebouw est révélateur de sa volonté de s’ériger en adversaire unique de la gauche, en choisissant comme contradicteur la version la plus radicale de celle-ci. La gauche de gouvernement (Ecolo et PS) devrait peut-être s’interroger sur l’opportunité de poursuivre cette opposition frontale qui fait en réalité la part belle à leur adversaire.

Au vu des dernières déclarations de Philipe Close, elle n’en prend pas le chemin. Dans une réponse aux critiques concernant l’autorisation de la manifestation du 7 juin, celui-ci a même mis en cause la volonté du MR de lutter contre le racisme, insinuant que c’était peut-être le thème de la manifestation qui posait problème au parti libéral.

C’est ici que l’on touche à un autre versant du problème, qui transforme la polarisation en balkanisation politique: la quasi-absence de réels lieux de débat médiatiques. En effet, Philippe Close a fait ses déclarations dans l’interview de Matin Première, sans aucun contradicteur. S’il y avait eu un membre du MR face à lui, aurait-il osé cette insinuation? Dans ce cas, le libéral en question lui aurait facilement répondu que son parti n’a jamais transigé sur cette question. C’est bien sûr ce qu’a fait George Louis Bouchez, le jour même sur le plateau de RTL, sans davantage de contradicteurs.

Non-débat politique

On pourrait aussi évoquer Zakia Khattabi, qui put, au cours d’une émission où elle était la seule invitée, accuser le MR d’avoir voulu monnayer son poste au Conseil constitutionnel. Il faut souligner que c’est une particularité du paysage politico-médiatique belge francophone que de ne pas avoir de véritable espace pour un débat politique approfondi. La plupart des émissions suivent le schéma des interviews matinales, avec une personnalité politique seule qui, face à un ou plusieurs journalistes, peut dire à peu près tout ce qu’il veut. Et lorsqu’il y a plusieurs politiques en présence, on verse le plus souvent dans l’excès inverse: le plateau est tellement fourni que chacun a juste le temps d’avancer ses slogans, sans qu’un véritable débat puisse s’installer. 

Cette situation contraste avec ce que l’on peut observer chez nos voisins. La France est bien connue pour ses multiples espaces de débats, parfois approfondis, parfois superficiels et virulents. Mais il n’est pas nécessaire d’aller chercher des exemples à l’étranger. La Flandre connaît la même diversité de lieux de débats médiatiques, allant de la confrontation d’opinions à une discussion approfondie (ex.: Terzake, Villa Politica).

Cette balkanisation typique à la Belgique francophone est une cause de dysfonctionnement à plusieurs niveaux.

Démocratique d’abord, car elle participe au désintérêt des citoyens pour la politique. Politique ensuite, car une telle polarisation est totalement inadaptée au mode de scrutin proportionnel. Celui-ci suppose en effet de former, après les élections, des coalitions avec les adversaires d’hier. Comment y parvenir si l’on a diabolisé ce dernier? On en a bien vu les effets l’été dernier lors de la pénible formation du gouvernement wallon.

On le voit encore aujourd’hui avec la difficulté du PS à accepter un gouvernement avec la N-VA, plus d’un an après les élections. Enfin, la faiblesse du débat public est aussi dommageable en termes de qualité des décisions prises. Celles-ci sont toujours meilleures lorsqu’elles sont d’abord exposées et débattues publiquement, au-delà des assemblées parlementaires où le jeu majorité-opposition reprend à merveille la logique de polarisation. 

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