interview

"La Belgique a besoin d'une politique digitale"

©Saskia Vanderstichele

Le géant américain Cisco a publié son classement mondial sur la digitalisation des pays. La Belgique pointe à la 24e place, devancée par la plupart de nos voisins européens. La faute à l’absence d’une politique claire, selon Arnaud Spirlet, general manager de Cisco.

La Belgique est à la traîne en termes de digitalisation. Le constat n’est pas vraiment neuf. Il n’en reste pas moins interpellant. Une nouvelle étude, menée cette fois par le géant de l’informatique Cisco, confirme une fois encore la moyenne forme de notre pays lorsqu’il est question de numérique. L’entreprise américaine a classé 141 pays à travers le monde, en attribuant à chacun une note sur 25. Avec une cote de 16,1, la Belgique est bien au-dessus de la moyenne mondiale, située à 11,9. Pour autant, pas de quoi se réjouir. Au niveau européen, notre pays ne pointe qu’à la 16e place. "Ce n’est pas terrible, surtout si on se focalise sur les pays industrialisés", confie Arnaud Spirlet, general manager chez Cisco.

24e
Selon le classement établi par Cisco, la Belgique se classe 24e sur 141 pays en termes de digitalisation.

Sur les sept critères de cotation différents, celui sur un environnement propice pour les start-ups est celui où la Belgique est la moins bien classée. Notre pays ne récolte qu’un maigre 0,67/3, soit une 30e place pour ce critère. Pour les autres critères, le plat pays se situe systématiquement entre les 15e et 24e place. Comment expliquer ce retard par rapport à nos voisins? "Le problème est essentiellement politique. Il manque l’impulsion pour faire bouger les choses. Aujourd’hui, il n’y a pas une politique digitale en Belgique. La dernière date de Marcourt en 2015 et elle était uniquement pour la Wallonie. Internet ne se soucie pas vraiment des différences linguistiques."

Exemple luxembourgeois

Si le patron est si critique par rapport à la Belgique, c’est qu’il appuie son argumentaire à coups de comparaison avec notre voisin luxembourgeois. Un autre marché qu’il connaît très bien puisqu’il y assure également la fonction de general manager. "Ils ont une stratégie digitale claire depuis 2014 et sont aujourd’hui deuxième du classement. Là-bas, tout est beaucoup plus rapide. Ici, pour n’importe quelle décision, il faut passer par quatre ministres différents."

"Demain, le digital sera partout. Prenez la fac de droit, qui doit être la plus éloignée de l’IT. Aucun cours n’est en rapport avec le numérique. Pourtant, quelle est la part des diplômés qui, en sortant de l’Université, utiliseront dans les années à venir un système de recherche pointu pour trouver une législation précise?"
Arnaud Spirlet

Le bilan est donc peu encourageant mais, selon le patron, il ne faut pas être alarmiste pour autant. "Tout n’est pas mauvais. Il y a aussi de belles réussites. Il n’y a d’ailleurs pas spécialement une différence entre la Flandre et la Wallonie comme on le présente souvent. Aujourd’hui, Odoo fait parler de lui, avant c’était IBA. On peut aussi pointer la Sonaca. On a tendance à voir le verre à moitié vide en Wallonie", assure encore le patron de Cisco.

Pour faire remonter la Belgique dans son classement, Arnaud Spirlet pointe deux priorités. La première se trouve du côté de la formation. "Demain, le digital sera partout. Prenez la fac de droit, qui doit être la plus éloignée de l’IT. Aucun cours n’est en rapport avec le numérique. Pourtant, quelle est la part des diplômés qui, en sortant de l’Université, utiliseront dans les années à venir un système de recherche pointu pour trouver une législation précise?", interroge Arnaud Spirlet.

Pour lui, il ne faut d’ailleurs pas attendre l’école supérieure pour parler codage. "À San Francisco, pour les petites filles, la perception des études en informatique est positive. Ici c’est encore trop vu comme un domaine réservé aux geeks. Cela ne me semble pas impossible de caler 10 heures de cours d’initiation au codage."

Préfinancer la réorientation

Le manque de connaissance du numérique se fait déjà ressentir dans le monde du travail. Afin d’éviter de se retrouver avec des travailleurs dépassés, le patron prône de suivre le modèle suédois. "Ils ont mis en place une sorte d’assurance complémentaire dans laquelle l’employeur et l’employé contribuent chaque mois. Lorsqu’une réorientation est nécessaire, l’argent est débloqué pour permettre à l’employé de se reformer. Cela fonctionne parfaitement car tout est préfinancé."

L’autre bataille importante à mener concerne l’infrastructure. La fibre doit être aujourd’hui une priorité, selon le patron, davantage que la 5G. "On sait déjà que la Belgique ne sera effectivement pas un des premiers à l’adopter. Mais ce n’est pas le plus gros problème. Au final, la maturité de la 5G n’arrivera que quand il y aura les applications concrètes. S’il fallait vraiment choisir un objectif en priorité, je dirais que l’État devrait se focaliser d’abord sur la formation."

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