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interview

"La compétitivité est oubliée au Fédéral"

©Saskia Vanderstichele

Les patrons des patrons flamands et wallons reviennent sur le blocage au Fédéral. Pour eux, oui, il faut un gouvernement, mais pas aussi rapidement que possible. "On veut d'abord un bon accord". Ce qui n'est pas gagné.

"Durf kiezen, durf ondernemen" ("Ose choisir, ose entreprendre"). La phrase trône fièrement dans le cossu hall d’entrée du bâtiment qu’occupe à Bruxelles le Voka. Et fait figure de symbole. Qui pourrait aujourd’hui être brandi au politique, enlisé dans des négociations fédérales qui, un an après la chute du gouvernement Michel, ne semblent toujours pas avoir débouché sur une avancée réelle. Alors même que, pendant ce temps, les dossiers internationaux tels que le Brexit, la guerre commerciale US-Chine,… menacent l’équilibre mondial, popote belgo-belge comprise.

C’est pourquoi l’appel des patrons des patrons flamands et wallons est clair: il faut un gouvernement. "Rapidement", car "en son absence, le déficit s’accroît tous les jours dans une phase où l’on est peut-être en train de laisser une dette complémentaire aux générations qui nous suivent", souligne Olivier de Wasseige, CEO de l’UWE. Le message est connu. Et le constat partagé.

N’utilisons pas l’urgence comme alibi. Il faut avant tout viser un bon accord.
Hans Maertens
CEO du Voka

Pourtant, il ne faudrait pas aller trop vite, tranche pour sa part Hans Maertens, CEO de l’organisation patronale flamande. Et pour cause: "Qu’est-ce qu’il y a de plus urgent aujourd’hui qu’hier ou demain? On sait de toute façon qu’il faut un gouvernement, que cela doit se passer. Mais, cela ne doit pas se faire à n’importe quel prix, en utilisant l’urgence comme alibi. Cela ne vient pas à un jour près. Nous, nous ne voulons pas de n’importe quel accord, on veut d’un bon accord." Ce à quoi le patron des patrons wallons acquiesce.

Le Fédéral jouera un rôle clé pour la Wallonie et la Flandre

Une partie de la compétitivité des entreprises wallonnes passera par des réformes au Fédéral.
Olivier de Wasseige
CEO de l'UWE

Ce qui explique cette volonté de temporisation? Une crainte profonde. D’être oublié. "On n’entend plus de débat sur la compétitivité, ce qui ne tient pourtant en rien de la rocket science. Et, en plus, est dommageable", peste Hans Maertens. En fait, "on souhaiterait être rassurés. Car on le sait, une partie de la compétitivité des entreprises et sur ce point le gouvernement wallon est extrêmement ambitieux dans sa déclaration de politique régionale – passera par des réformes (IPP sur les bas salaires, prolongation du tax shift) au Fédéral. Or on a trop tendance à dire, au sud du pays, qu’on a un gouvernement régional, alors ça va, que l’absence d’un exécutif au Fédéral est moins problématique", évoque Olivier de Wasseige. "Ce n’est pas le cas." Avant de pointer du doigt, dans la note de l’ex-informateur royal Paul Magnette – laquelle a fuité dans la presse il y a quelques semaines – "tout ce qui concerne le coût de l’évolution de l’environnement du travail. On parle de réduction progressive du temps de travail. Très bien, qui va payer, au-delà des aspects de désorganisations éventuelles? On parle d’un droit à la reconversion professionnelle – idée certainement intéressante, permettant à quelqu’un de se former dans sa carrière pour ne pas se retrouver dans une situation d’inemployabilité. Comment cela va-t-il être encadré? On parle aussi de mesures de bien-être pour les travailleurs. Très bien, encore, mais une nouvelle fois, qui paie? Ou de passer le congé de paternité de dix à vingt jours sur moins de 200 jours ouvrables, cela fait plus de 5% de productivité perdue, alors que des sociétés ont une marge brute inférieure à 5%. De nouveau, pourquoi pas, mais qui paie?"

Valorisation de l’héritage de Michel I

Le constat est là. La copie devra être revue. Mais pas question de baisser les bras pour autant. Pour le patronat flamand, les négociations fédérales seront désormais suivies à l’aide de quatre critères, détaillés dans une carte blanche publiée début décembre. "De un: l’on attend d’un futur exécutif un programme socio-économique de croissance, dont on a particulièrement besoin. De deux: l’on sera attentif à ce qu’il n’y ait pas de détricotage dans tout un nombre de réalisations du gouvernement précédent car sur les pensions à 67 ans, le tax shift, la réforme de l’impôt des sociétés… les mesures de Michel I ont bien fonctionné, permettant de créer plus de 300.000 emplois. De trois: l’on estime qu’il ne faut pas se lancer dans l’aventure gouvernementale tête baissée, qu’il faut un cadre budgétaire – par exemple, vouloir rehausser le salaire minimum à 14 euros de l’heure, ce ne serait pas productif, mais contre-productif. Et enfin, de quatre: alors que le gouvernement flamand a présenté un plan ambitieux d’excellence, visant un taux d’emploi de 80% en 2024, il ne faudrait pas que quelque gouvernement fédéral que ce soit ne vienne contrecarrer un élément essentiel pour nous, entreprises." Voilà. C’est dit. "Et sur cette base, on va tester, contrôler, tout ce qui se passe, chaque plan, chaque projet, chaque avancée", alerte le Flandrien-occidental.

Olivier de Wasseige abonde, soulignant au passage, lui aussi, les "excellentes mesures du gouvernement Michel, avec des résultats concrets en termes de création de jobs et de réduction d’écart de compétitivité par rapport aux pays voisins (…) dont la Wallonie a encore plus besoin que la Flandre".

Mais les considérations politiciennes s’arrêteront là. Ni l’un ni l’autre n’entend se prononcer sur quelque forme de coalition que ce soit – ni même sur les sondages – pour prendre la tête de la maison Belgique. "C’est le contenu qui prime", lancent de concert les patrons des patrons. Même si l’on se doute que certains assemblages passeraient mieux que d’autres.

Toutefois, attention, il ne faudrait pas vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain. "Il y a aussi des mesures qui vont dans le bons sens" dans le document du président du PS, tempère le patron de l’UWE. "Comme la stimulation de la mobilité interrégionale, qui permettrait de remplir les 90.000 emplois vacants en Flandre, la dispense de précompte pour le personnel attaché à l’exportation, le régime d’amortissement favorable pour les investissements relatifs à la transition écologique et numérique, ou encore une nouvelle déduction pour la formation continue". "Ou la baisse des charges administratives par la digitalisation, de même que l’exonération de cotisations sociales pour les deuxièmes et troisièmes emplois dans les PME", ajoute le patron du Voka.

La note Magnette? "Imbuvable", "perfectible"

Mais, ne leur faites pas dire ce qu’ils n’ont pas dit. Du côté d’Hans Maertens, le message est sans filtre: "La philosophie de la note Magnette est imbuvable, car insuffisante et ne permettant pas de soutenir la croissance de nos entreprises." Olivier de Wasseige, lui, préfère la voir comme "perfectible". Et ce, même si "évidemment que personne n’obtiendra jamais l’ensemble de ce qu’il veut. Car qui dit coalition, dit concessions".

Alors, sur ce constat, que faudrait-il voir y figurer aujourd’hui, pour avancer dans la bonne direction? "Outre la dégressivité des allocations de chômage ou leur limitation dans le temps, l’activation des non-actifs (685.000 personnes en Wallonie, au regard de 200.000 demandeurs d’emploi, NDLR), soit des malades de longue durée ou des gens qui ne sont pas sur le marché du travail, avance le patron du Voka. Il faut les stimuler. Car en Flandre, on a besoin d’eux. Le taux de chômage est très bas. On doit donc dynamiser ces personnes."

En sus, vient alors la flexibilité du marché du travail. "Pour que nos entreprises puissent créer plus de jobs, et donc de prospérité, et donc plus de revenus pour la sécu, et donc plus de revenus pour l’Etat. Aujourd’hui, on perd trop sur l’e-commerce face aux Pays-Bas par exemple, d’où viennent énormément des cadeaux de Noël en cette période."

Sur 24 pays européens, 18 offrent un meilleur rapport qualité-prix que la Belgique, pourtant numéro deux des impôts en Europe.
Hans Maertens
CEO du Voka

Ou, enfin, la question "du rôle de l’Etat, de son fonctionnement, et de son coût. Dont on parle très peu", commente Olivier de Wasseige. "Or on a un secteur public qui est cher, notamment parce qu’il assume un certain nombre de tâches qu’il devrait déléguer au privé. Vous savez, quand une entreprise ne va pas bien, elle regarde ses recettes, dont elle n’est pas 100% maître, mais aussi ses coûts." L’échange s’arrête quelques instants. Le patron du Voka parcourt la pile de documents face à lui et sort alors une étude récente ("Waar voor je geld?", "Qu’as-tu pour ton argent?"), réalisée par son économiste maison. "Sur 24 pays européens, 18 offrent un meilleur rapport qualité-prix que la Belgique. Sur l’impôt, il n’y a qu’un pays au-dessus de nous, la France. Alors que sur la qualité, mesurée sur base de 46 indicateurs (investissement public, temps et nombre de démarches nécessaires pour lancer une start-up, scores Pisa, chômage, dette, dépôts de brevets, index d’innovation, ou nombre de suicides, NDLR), on est dix-septième… Je n’entends rien à ce sujet dans les négociations aujourd’hui. Ni sur le coût de l’énergie particulièrement haut d’ailleurs ou l’approvisionnement du pays. Un problème."

On ne s’est pas appelé avant cette interview. Et pourtant, mis à part quelques nuances, on pense la même chose.
Hans Maertens
CEO du Voka

Et Hans Maertens de conclure: "Regardez, on ne s’est pas appelé avant cet interview. Et pourtant, mis à part quelques nuances, on pense la même chose." Signe qu’il y a des choses à faire. Voire que, peut-être, des ponts existent. "Durf kiezen, durf ondernemen."

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