La crise migratoire est moins aiguë mais plus meurtrière que jamais

Le 19 août, des membres de l'ONG Migrant Offshore Aid Station et de la Croix Rouge, embarquent les corps de deux femmes, un homme et un bébé, sur le navire Phoenix. ©AFP

Il y a un an, la déferlante migratoire atteignait la Belgique. L'administration pense résorber l'arriéré des demandes d'asile pour la fin 2017 et dès cet automne pour les dossiers syriens. Au niveau européen, l'accord entre l'Union et la Turquie reste aussi fragile que les relations entre Bruxelles et Ankara sont tendues. Malgré le coup de frein qu'il a opéré sur le nombre de traversées depuis la Turquie, le nombre de morts en Méditerranée a considérablement augmenté par rapport à l'an dernier.

L’an dernier, à la fin août, la crise migratoire européenne venait frapper à la porte de la Belgique. D’interminables files se formaient devant les bureaux d’un Office des étrangers dépassé par les événements. La crise de l’accueil atteindra son paroxysme le mois suivant avec l’enracinement d’un camp improvisé dans le parc Maximilien géré au petit bonheur par des citoyens de bonne volonté. Douze mois plus tard, le parc est vide et les demandes d’asile ont repris un niveau normal: 1.332 en juillet, c’est comparable aux requêtes mensuelles des années précédentes.

le résumé

Il y a un an, la déferlante migratoire atteignait la Belgique. L’administration pense résorber l’arriéré des demandes d’asile pour la fin 2017, et dès l’automne prochain dans le cas des dossiers syriens.

Au niveau européen, l’accord entre l’Union et la Turquie a permis de réduire le nombre d’arrivées, mais reste aussi fragile que les relations entre Bruxelles et Ankara sont tendues.

Et malgré ce coup de frein aux traversées depuis la Turquie, le nombre de morts en Méditerranée a considérablement augmenté par rapport à l’an dernier.

Cette stabilisation permet à l’administration de courir après le retard pris dans le traitement des dossiers. Alors que près de 37.000 demandes d’asile ont été introduites dans notre pays depuis un an, des milliers d’arrivants attendent depuis des mois que leur dossier soit traité. "L’arriéré est d’environ 12.500 dossiers", indique le commissaire général aux réfugiés et apatrides, Dirk Van den Bulck. Aujourd’hui, son commissariat, le CGRA, conclut chaque mois plus de dossiers qu’il n’y a de nouvelles demandes. "Nous pensons pouvoir résorber l’arriéré des dossiers syriens en septembre ou octobre", avance le commissaire. Il faudra attendre plus longtemps pour voir se résorber les autres piles de dossiers, irakiens et afghans notamment: "Si le nombre des demandes d’asile se maintient au niveau actuel, nous pensons pouvoir résorber l’arriéré avant la fin 2017."

Au vu des derniers chiffres européens, on pourrait émettre des doutes sur cette stabilisation des demandes. Au mois de juin, le nombre de requêtes de protection internationale a bondi de 20% par rapport au mois précédent, pour atteindre son plus haut niveau depuis novembre dernier. L’annonce d’une nouvelle crise?

Pas forcément, répond Jean-Pierre Schembri, porte-parole du bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO): "Cette augmentation peut s’expliquer par des mesures administratives mises en œuvre en Allemagne pour réduire l’arriéré des demandes d’asile" – en particulier la création de nouveaux bureaux d’accueil, explique-t-il.

©MEDIAFIN

L’hécatombe s’intensifie

Sous cet angle, les politiques mises en place par l’Union européenne et ses membres semblent donc avoir porté leurs fruits. La construction unilatérale de barrières physiques aux frontières de certains États membres pour empêcher le passage des demandeurs d’asile, et surtout l’accord passé en mars dernier avec la Turquie pour décourager les traversées vers la Grèce ont clairement tari le flux de migrants.

Sans l’avoir complètement arrêté. Au cours de la semaine à cheval entre juillet et août, 524 personnes ont débarqué sur les îles grecques depuis la Turquie, rapporte l’Organisation internationale des migrations. Et à peu près autant de personnes sont passées par la Tharce orientale, la partie européenne de la Turquie, pour rejoindre la Bulgarie. C’est peu, en comparaison du nombre de débarquements en Italie: 6.483 personnes sont arrivées saines et sauves après une traversée de la Méditerranée depuis la Libye, la Tunisie ou l’Algérie.

"Les opérations de l’Union européenne n’ont pas de mandat clair pour sauver les réfugiés en mer. Il faut en faire plus."
Ryan Schröeder
Observatoire international des migrations (OIM)

Malgré les mesures prises par l’Union européenne et l’Otan pour organiser des sauvetages en mer, ces traversées continuent de tuer les migrants par milliers. Depuis le début de l’année, plus de 3.100 migrants* se sont noyés dans le bassin méditerranéen, selon une estimation de l’OIM – c’est près de deux fois plus que sur la même période de 2015! Cette augmentation s’explique par deux naufrages plus importants que les autres, mais au quotidien, la situation reste comparable à ce qu’elle était l’an dernier, relève-t-on à l’Organisation. Et le nombre de victimes serait bien plus élevé encore sans l’accord UE-Turquie et sans l’intervention des missions de sauvetage en mer organisées par des ONG et des missions de surveillance nationales et européennes. "Mais il faut en faire plus: les opérations de l’Union européenne (Sophia et Triton, NDLR) n’ont pas de mandat clair pour sauver les réfugiés en mer", souligne Ryan Schröeder, au bureau régional européen de l’OIM. Elles sont chargées de traquer les passeurs et de collecter des informations, et elles ont l’obligation, comme tout navire, de porter secours aux bateaux en détresse, pas de chercher activement les boat people.

La Commission européenne tente de traiter le problème à la source, par un éventail de mesures qui vont de la création de voies légale d’accès à l’Union, à la collaboration avec les pays d’origine et de transit des migrants pour décourager les traversées. "Elle a fait de vrais pas dans la bonne direction, mais le défi est la mise en œuvre, considère Ryan Schröeder. Nous avons le sentiment d’un déséquilibre entre ces avancées, trop lentes en particulier en ce qui concerne les réinstallations (de réfugiés depuis des pays tiers) et les relocalisations (de demandeurs d'asile au sein de l'Union), et la réponse sécuritaire qu’apporte l’Union européenne."

L’Europe toujours fragilisée

Outre l’impuissance de l’Europe et de ses partenaires à enrayer le drame humain qui se joue quotidiennement en Méditerranée, la diminution du nombre de demandes d’asile en Europe ne cache pas la fragilité de la stratégie adoptée et les tensions qu’elle crée au sein de l’Union. L’accord passé avec la Turquie reste un succès amer et fragile, à l’image des relations tendues entre Ankara et Bruxelles. Cette semaine encore, le ministre turc des Affaires étrangères a prévenu dans un entretien au quotidien allemand "Bild" que l’accord devrait être "mis de côté" si, d’ici octobre, l’Union européenne n’autorisait pas les Turcs à voyager sans visa. C’était l’une des clauses de l’accord en échange de son engagement à accueillir les migrants qui accostent sur les îles grecques, la Turquie attend l’ouverture des frontières de l’Europe à ses citoyens et un soutien financier total de 6 milliards d’euros.

L’autre fragilité de la réponse européenne, c’est la difficulté des États membres à regarder dans la même direction. En pleine panique face à une crise migratoire qu’aucun responsable politique ne semblait avoir anticipée, la Commission européenne a tenté d’apporter une réponse collective, solidaire et centrée sur les droits des migrants. "Mais on a assisté ensuite à une renationalisation de la question: les États membres se sont livrés à une sorte de compétition à qui adoptera la ligne la plus dure pour décourager la venue des migrants", observe Catherine Woollard, secrétaire générale du Conseil européen sur les réfugiés et exilés (ECRE), vaste réseau européen d’ONG. Même la Belgique, qui demeure parmi les pays les plus attractifs pour les réfugiés, s’est "promenée à la lisière du droit", relevait le mois dernier François De Smet, le directeur du centre fédéral migration (Myria).

La solidarité entre États membres, censée se matérialiser par une relocalisation de demandeurs d’asile de Grèce et d’Italie vers les autres pays de l’Union, patine. L’Union a bien mobilisé un demi-milliard d’euros pour apporter un soutien à ces deux pays sur le terrain, mais sur les 160.000 personnes à relocaliser, moins de 4.000 l’ont été à ce jour (dont 119 vers la Belgique). Le 5 août, dans une lettre aux ministres de l’Intérieur que nous avons pu lire, le commissaire aux Migrations Dimitris Avramopoulos a lancé un appel général à accélérer le mouvement. Et d’envoyer un message plus direct à la Croatie, la Tchéquie, le Danemark, la Hongrie ou encore la Pologne: "J’invite les États membres qui n’ont pas encore fait d’engagement ou qui n’ont encore relocalisé personne, à le faire sans délai." Il a eu peu de réponse à ce jour.

Aujourd’hui, estime Catherine Woollard, la réponse à la question migratoire est entrée dans une nouvelle phase: "La Commission essaye de revenir dans le jeu, avec une série de propositions législatives." Une harmonisation des conditions de l’asile, pour éviter les mouvements secondaires, ou encore la volonté de créer un mécanisme permanent de répartition des demandeurs d’asile en Europe. L’opposition farouche de certains États membres – dont la Hongrie, qui organise un référendum contre toute politique de quotas de migrants – annonce un débat houleux et potentiellement destructeur pour l’Union européenne.

 

(*) 3.130 contre 1.870 un an plus tôt, selon les estimations de l'OIM. Une coquille s'est glissée dans la première version de cet article, qui mentionnait erronément plus de 31.000 victimes.

Aucun migrant fiché comme dangereux pour la sûreté nationale

 À ce jour, aucun demandeur d’asile arrivé en Belgique n’a été considéré comme une menace pour la sûreté de l’État.

"Pour l’instant, aucun demandeur n’a encore été refusé en raison du danger qu’il pourrait représenter pour la sécurité nationale, mais nous restons très vigilants et nous travaillons en collaboration étroite avec les services de renseignement et de police", indique Dirk Van den Bulck, le commissaire général aux réfugiés et apatrides.

Certains partis politiques en Belgique et ailleurs en Europe stigmatisent les demandeurs d’asile de Syrie, d’Irak ou du Pakistan comme étant des importateurs potentiels de terrorisme en Europe. Le gouvernement hongrois de Viktor Orban en a même fait un argument central de sa campagne en vue du référendum d’octobre sur l’immigration  assurant que les attentats de Paris avaient été perpétrés par des migrants (ce qui est faux).La grande majorité des attaques menées enEurope ont été le fait de citoyens européens.

Mais alors que l’Allemagne a accueilli plus d’un million de migrants sur son sol l’an dernier, elle a été la cible en juillet de trois attaques menées par des demandeurs d’asile  un Afghan et deux Syriens. Cette semaine, la chancelière allemande Angela Merkel soulignait que ce ne sont pas les réfugiés qui ont importé le terrorisme dans son pays. "Le phénomène du terrorisme islamiste, de l’EI, n’est pas un phénomène qui est venu à nous avec les réfugiés", a-t-elle dit, alors que Berlin estime à plus de 800 le nombre d’Allemands qui ont fait le voyage vers la Syrie et l’Irak, probablement pour y combattre.

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