carte blanche

La démocratie survivra-t-elle au coronavirus?

La pandémie menace notre système démocratique: tentation autoritaire, dépendance excessive à l'État, concentration des richesses... Pour s'en prémunir: accroître la participation populaire.

Comment aurait-on pu imaginer il y a quelques mois qu’une chose aussi insignifiante qu’un virus puisse provoquer de tels bouleversements sociaux, politiques et économiques?

Le confinement généralisé de la population pendant près de 3 mois aura des conséquences terribles, peut-être davantage que le virus lui-même. De nombreuses personnes ont été privées d’un emploi et de revenus vitaux. De nombreuses entreprises déjà fragiles succomberont dans les mois à venir. Pour les élites économiques, la crise est une opportunité de plus à saisir pour aller encore plus loin dans la destruction de l’État-providence. La montée de l’extrême droite, le Brexit, l’élection de Trump, les gilets jaunes, n’étaient que des amuse-bouches. La démocratie survivra-t-elle à ce virus qui s’attaque à un corps social déjà affaibli?

L’aggravation de la crise de la social-démocratie, provoquée par une destruction des emplois industriels en Occident et par l’évasion fiscale massive, pourrait avoir raison de ce qui reste de la démocratie.

"La désocialisation est la racine de l’incivilité et de la violence."

Nombreuses menaces

1) Le capitalisme s’accommode très bien d’un large éventail de systèmes de gouvernement, y compris les plus totalitaires. La dénonciation de l’ingouvernabilité de la démocratie conduit même certains à suggérer des solutions autoritaires. Notre mode de gouvernement pourrait-être remplacé par un autre jugé plus performant.

2) Les élites politiques ont renoncé à résoudre les vrais problèmes (un emploi et un logement décent, la préservation de la nature…) qu’ils considèrent comme insolubles. Pour détourner l’attention des citoyens de ces vraies questions, les politiques mettent en scène des débats idéologiques autour de questions secondaires. Le mariage pour tous a servi de paravent au président français Hollande qui se disait l’ennemi de la Finance. Faut-il dès lors s’étonner du désenchantement envers la politique et de la crise de la démocratie représentative?

3) La démocratie a besoin de citoyens impliqués et non d’un agrégat d’individus indifférents et centrés sur la défense de leurs droits. Marcel Gauchet constate qu’un puissant mouvement d’individualisme a réduit la démocratie aux défenses des droits de l’homme, c’est-à-dire à la défense de droits de minorités qui s’ignorent. Or, la vie en société, nécessite un minimum de valeurs communes sur lesquelles les citoyens s’accordent, ainsi que la volonté de faire société. Dans la vision individualiste de la société, il n’y a pas de place pour les devoirs envers la collectivité, ni de réflexion quant à l’articulation entre l’individu et le collectif. La désocialisation est la racine de l’incivilité et de la violence.

4) Le débat d’idées est mièvre. Le journalisme contemporain nous inonde de faits et tend à couper court au débat plutôt que de le susciter. Comble de l’ironie, à l’ère de l’information omniprésente et continue, le citoyen est notoirement mal informé. Le manque d’échanges démocratiques produit des citoyens incompétents et ignares sur le plan politique. Or, la démocratie a besoin de citoyens impliqués dans la vie de la communauté et au fait des affaires publiques.

5) La crise économique post-Covid-19 favorisera l’émergence de mesures qui renforceront encore la dépendance des citoyens envers l’État. La surveillance généralisée et perpétuelle est une menace réelle pour notre liberté, qu’elle soit le fait d’entreprises privées ou de l’État. Paradoxalement, la mise en œuvre de revenus de remplacement, voire d’un revenu universel, pour pallier les effets de la crise va renforcer la dépendance des citoyens. Or, l’autonomie, la confiance en soi et la responsabilité sont les pierres angulaires d’une démocratie vivace.

"Il faut une révolution démocratique au sein des entreprises qui consisterait, dans un premier temps, à partager le pouvoir de décision à égalité entre les travailleurs et les actionnaires."

6) La crise économique renforcera la concentration des pouvoirs. Les élites économiques, échappant largement à la fiscalité, ont déjà acquis un ascendant trop important sur la société. L’argent est excessivement valorisé et confère un prestige et une influence excessifs. La concentration des richesses est une menace pour la démocratie car elle mine l’égalité civique ou sociale. La lutte contre l’inégalité économique, et donc sociale, est une condition nécessaire de la démocratie. 

Obsolescence de la social-démocratie

Pour Norberto Bobbio, la réaction démocratique au néolibéralisme consiste à demander l’extension du droit de participer à la prise de décisions collectives, à conquérir de nouveaux espaces de participation populaire. L’ancienne social-démocratie fondée sur le centralisme et le paternalisme est irrémédiablement périmée.

Pour affronter les enjeux contemporains, accentués par la crise Covid-19, il faut une révolution démocratique au sein des entreprises qui consisterait, dans un premier temps, à partager le pouvoir de décision à égalité entre les travailleurs et les actionnaires. La promotion du secteur coopératif serait également un progrès notable. Il est urgent de rompre avec les méthodes managériales contemporaines car elles sont autoritaires et causent beaucoup de pathologies au travail. Beaucoup de problèmes sociétaux ont leur origine dans les entreprises: la pollution et le pillage des ressources naturelles, les inégalités économiques, le déséquilibre entre vie privée et vie professionnelle… Il y a fort à parier que si les décisions étaient prises avec la participation de ceux qui en subissent les conséquences, c’est-à-dire les travailleurs-citoyens, elles seraient très différentes. La démocratie parviendra-t-elle à se transformer et à moderniser le capitalisme?

Par François Desriveaux, politologue et économiste

Lire également

Messages sponsorisés