La domination par le sport

En Chine, le tennis de table est une véritable institution, un sport décrété national par Mao Tsé-toung. Les gens le pratiquent partout, à l'école, dans les parcs. Et les Chinois y sont au top niveau. ©AFP

Depuis des décennies, certains sports sont dominés par des pays devenus indétrônables. Comment? Par la conjonction de plusieurs facteurs, à la fois culturels, politiques, géographiques ou historiques. Voici ces "petites histoires de domination sportive".

Il y a vingt ans, personne ne parlait de hockey sur gazon en Belgique. Aujourd'hui, les Red Lions n'imaginent pas d'aller aux JO de Tokyo pour y participer, mais pour gagner et décrocher une médaille d'or. Et prouver ainsi au monde entier que la Belgique a bien fait d'investir dans cette niche. Pareil pour l'Euro, qui démarre ce week-end. 

Cette love story des Belges et du hockey illustre parfaitement la manière dont un pays cherche à se positionner sur l'échiquier mondial via le sport. "Et cela par la conjonction, à un moment donné, de plusieurs facteurs, explique Thierry Zintz, professeur émérite en management des organisations sportives à l'UCLouvain. Une jeune génération motivée, de bonnes installations, des entraîneurs au top." Pour la Belgique, les planètes se sont alignées, et les étoiles belges du hockey brillent aujourd'hui de mille feux.

Cette histoire, elle se décline dans beaucoup de pays. Des nations qui, à défaut de percer dans les sports hyper médiatisés, où les rivalités sont fortes et le turn over des médailles important, ont décidé de briller là où personne ne les attend, devenant des forteresses imprenables. Le journaliste et écrivain Guillaume Evin nous les raconte dans un ouvrage à paraître le 9 juin: "Petites histoires de domination sportive" (Éditions du Rocher). On y découvre comment et pourquoi les Hongrois excellent en water-polo, les Russes en natation artistique, les Coréens du Sud en tir à l'arc... Au point de rafler toutes les médailles depuis des dizaines d'années.

Le rugby, une tradition ancestrale en Nouvelle-Zélande

La Nouvelle-Zélande, c'est 5 millions d'habitants, moitié moins que la Belgique. Et pourtant, elle dame le pion aux grandes nations qui ont le rugby dans le sang, comme la Grande-Bretagne, la France, l'Australie. Les All Blacks dominent la planète du ballon ovale depuis un siècle, sans être infaillibles pour autant. Pour le comprendre, il faut remonter dans les fins fonds de l'histoire du pays, là où ce sport viril, brutal mais flamboyant, prend ses racines. Les ancêtres des rugbymans néo-zélandais, ce sont les natifs maoris (pour lesquels les règles du rugby rappellent celles de leurs jeux ancestraux), et les colons anglais. Le sport les a rapprochés plutôt que de les opposer. Il  a aussi rassemblé les paysans et les employés des villes, il est devenu un marqueur identitaire puissant. Il s'est implanté dans le milieu scolaire, il fait office de religion, tous les gamins y jouent à la récré. À l'image du foot chez nous.

©AFP

Le rugby, c'est aussi un folklore national, une manière de perpétuer certaines traditions maories au travers de rituels, comme le "haka", chorégraphie célèbre des All Blacks  chantée avant chaque match. Le maillot des joueurs a aussi une puissance symbolique forte: noir, blanc et rouge, comme le drapeau maori. "Celui qui endosse le maillot devient récipiendaire d'une histoire et d'une tradition", explique Richard Escot, cité par Guillaume Evin. Résultat: le rugby est devenu le meilleur produit d'exportation néo-zélandais, permettant à cette petite île presque oubliée d'exister sur la carte du monde.

"Autrefois, explique-t-il, le sport se résumait à un triptyque: les États-Unis d’un côté, l’URSS et le bloc de l'Est de l’autre, et au milieu l'Europe occidentale. Les équilibres étaient clairs et les surprises rares." Aujourd'hui, le monde sportif s'est "balkanisé". Suite à la chute du mur de Berlin et à l'éclatement du bloc de l'Est, le monde sportif est devenu multipolaire. Guillaume Evin en fait la démonstration en chiffres: 87 pays sont montés sur un podium aux derniers Jeux olympiques de Rio en 2016. À Paris en 1924, ils n’étaient que 27. Les forces se sont dispersées.

Un éclatement des forces en présence

Pourquoi cette dispersion? "Parce que les sports les plus populaires (foot, cyclisme...) sont pratiqués par des millions de personnes dans le monde, ils concentrent toutes les attentions et toutes les richesses. Résultat, aucune nation ne peut prétendre à les dominer dans la durée, parce que la concurrence est trop féroce, les générations se renouvellent. Il faut rassembler les bons atouts, au bon moment: le bon entraineur, les bons joueurs, la fédération dynamique. Maintenir ces atouts au fil des ans, sans faiblir, est devenu extrêmement compliqué", poursuit le journaliste.

La conséquence de tout cela, c'est qu'à défaut d’être universaliste, il faut briller dans certaines disciplines particulières. "S'emparer d'une niche moins prisée des médias et des sponsors, donc moins concurrentielle, et l'occuper sans relâche", dit Guillaume Evin.

Les niches, une question de stratégie

"Cette réflexion sur les niches, on l'a faite systématiquement chez nous. Les Borlée sont une niche à eux seuls. Cela a commencé avec Justine Henin, explique Thierry Zintz. Elle a été la première à bénéficier du programme Be Gold, qui vise à détecter les jeunes talents, et leur donner les meilleures conditions pour leur permettre de grandir et s'épanouir."

En mettant sur pied Be Gold, la Belgique n'a pas inventé la poudre. Tous les pays qui, un jour où l'autre, ont décidé de se positionner sur l'échiquier mondial du sport sont passés par là: la mise en place d'une stratégie d'investissement implacable, de nature à les propulser au sommet. À ce petit jeu, certains, comme les Chinois, sont devenus redoutables. Dans quel but? "Ces pays ont compris que le sport peut être un élément de soft power important, dit Guillaume Evin. Arriver à faire reconnaitre sa nation sur l'échiquier mondial, politique et économique, et la rendre attractive. Mais pacifiquement."

"Ces pays ont compris que le sport peut être un élément de soft power important."
Guillaume Evin
Journaliste et écrivain

Ces dominations sportives permettent aussi aux nations d'exalter leur égo national. "On dit que le sport est apolitique, ce n'est pas tout à fait vrai, renchérit Thierry Zintz. Il est utilisé politiquement par les états pour se donner une bonne image extérieure. Regardez comment Jacques Chirac a profité de la victoire de la France au Mondial en 1998 pour promouvoir la société 'blanc-bleu-beurre'. C'est ce qu’il a voulu montrer, mais cela lui a pété à la figure avec les émeutes des banlieues quelques mois plus tard." Plus près de chez nous, il suffit de voir où sont invités les Diables rouges après une victoire: au balcon de l'hôtel de ville de Bruxelles, symbole politique par excellence.

L’Égypte domine le monde du squash

Depuis 20 ans, les Égyptiens écrasent tout le monde avec leur balle en caoutchouc aux championnats du monde de squash. Un sport d'élite devenu extrêmement populaire suite à une nuit magique, au pied des pyramides de Gizeh. Dans la cage en verre, un jeune homme, Ahmed Barada, séduit par un jeu d'attaque flamboyant. Il perd le match de finale, mais marque les esprits, provoquant l'engouement des médias et du peuple. Il devient l'icône d’une génération. 

Les Égyptiens Karim Abdel Gawad (R) and Marwan Elshorbargy (L) s'affrontent pendant le CIB Egyptian Squash Open 2019 au Caire. ©AFP

Le squash tire ses origines du jeu de Paume, mais est inventé par les Britanniques au milieu du XIXe siècle. Il essaime dans toutes les colonies, dont l'Égypte, mais aussi en Inde, en Australie, en Afrique du Sud. Pourtant, à la fin, c'est l'Égypte qui gagne. Par quel miracle? La conjonction d'un facteur politique - Hosni Moubarak, lui-même joueur, en était un ardent défenseur -, et d'une popularité grandissante, bien que la majorité de la population pauvre n'y aura jamais accès. "Percer en squash, explique Guillaume Evin, requiert un investissement en temps et en moyen. La jeunesse dorée s'y lance à corps perdu, se concentrant dans deux spots phares, Le Caire et Alexandrie." Les jeunes pousses égyptiennes grandissent et progressent ensemble,  se serrent les coudes, et dans chaque compétition, le pays aligne 6 ou 7 concurrents là où les autres n'en présentent qu'un ou deux. Le cercle vertueux est enclenché, et personne jusqu'à présent n'a réussi à l'arrêter.

Il s'agit aussi de montrer au reste du monde, à travers des exploits sportifs, la bonne santé physique et mentale de sa population.  Enfin, "le sport est aussi un terrain d’affrontement pacifique, un exutoire à la rivalité politico-économique des états, explique Guillaume Evin. Le tennis de table, sport dominé par les Chinois, est un exemple parlant de cette diplomatie sportive: sous Mao Tsé-Toung, il sera décrété sport national. Le leader le répétera à ses ouailles: "considérez la balle comme la tête de votre ennemi capitaliste, disait-il à ses joueurs. Frappez-la avec votre raquette socialiste, et vous aurez gagné un point pour votre mère patrie." En Chine, tout le monde tape aujourd'hui la petite balle, de 0 à 77 ans (et plus). Avec un tel vivier de talents, dominer un sport de niche comme celui-là devient un jeu d'enfant.

"Le sport est aussi un terrain d'affrontement pacifique, un exutoire à la rivalité politico-économique des états."
Guillaume Evin
Journaliste et écrivain

Exister aux yeux du monde permet aussi d'enclencher une dynamique vertueuse qui aura des répercussions sur le plan économique, via la signature de contrats commerciaux. Il n'est pas rare de voir, dans une délégation en mission économique à l'étranger, l'un ou l'autre sportif de haut vol qui sera "utilisé" comme facilitateur pour les contacts avec les entreprises. 

Pourquoi tel ou tel sport?

Mais pourquoi  certains pays dominent-ils un sport précis? Pourquoi l'Égypte règne-t-elle sur le squash, alors que la Chine domine le tennis de table? Pourquoi les Néerlandais sont-ils imbattables en patinage de vitesse, sport d'hiver par excellence, alors qu'ils sont proches du niveau zéro de la mer? "Ces histoires, elles tiennent à des raisons politiques, culturelles, historiques, géographiques", nous explique Guillaume Evin.

On ne sera pas étonné de voir les Autrichiens dominer le ski alpin, ou les Canadiens les sports de glace. Tout comme on trouvera peu d'Africains dans les disciplines d'hiver, mais beaucoup en athlétisme. Les nageuses russes, elles, auraient le physique parfait (durement travaillé) pour décrocher les médailles de la natation synchronisée.

Les meilleurs plongeurs sont Chinois

Les Chinois (ici la championne Shi Tingmao) ont mis en place une stratégie millimétrée pour parvenir en haut du podium du plongeon, et y rester. ©AFP

S'il fallait ne citer qu'une nation championne en plongeon, on penserait aux États-Unis. Pourtant, depuis les années 80, ce temps est révolu. Les Chinois ont sorti leur machine de guerre, ils sont devenus indétrônables. Comme dans d'autres sports de niche, tel le tennis de table ou le badminton. Des disciplines qui sont devenues la "rampe de lancement" du soft power chinois.

À chaque fois, la même recette a été utilisée. Pour le plongeon, l'histoire a débuté au début des années 80, quand la  Chine s'est mise en tête de détrôner son grand rival capitaliste, les USA. La démarche pour y parvenir est méthodique: observer l'adversaire, imiter l'adversaire, dépasser l'adversaire. Les Chinois ont donc d'abord accepté de "faire de la figuration" pour apprendre des autres, puis se sont patiemment préparés.  Et ils ont mis en marche le rouleau compresseur en allouant d'énormes moyens au sport visé (équipement et infrastructures). Ajoutez à cela les ingrédients de ces stakhanovistes sportifs: gros volume d'entrainement, discipline de fer, forte pression psychologique sur les candidats. Les Chinois, parce que le sport leur permet aussi de monter dans l'ascenseur social, sont prêts à accepter tous les sacrifices pour percer. Pour décrocher ses médailles, la Chine aligne donc la crème de la crème: elle puise dans un vivier considérable, formé dès la maternelle, pour en sortir quelques élus. Autant dire que ceux-là seront ceux qui auront le physique parfait, le mental parfait, la technique parfaite, le talent exceptionnel.

À côté de cela, il y a des raisons politiques ou historiques:  l'épée (qui remonte au Moyen Âge), fleuron de la France, le basket aux USA, le water-polo en Hongrie (symbole  de la révolte d'un peuple opprimé durant la Guerre froide). Certains essayeront aussi de se positionner en jouant sur leurs compétences technologiques. Ces différents facteurs peuvent s'entremêler. Prenons l'exemple des Pays-Bas qui dominent le patinage de vitesse. Cela tient à la fois à des raisons géographiques et historiques. On pense que les Néerlandais pédalent beaucoup, mais ils patinent surtout depuis toujours. À l’époque médiévale déjà, ils se déplaçaient d'un village à l'autre sur les canaux et rivières gelées. Au fil des siècles, cette tradition ancestrale s'est muée en sport, et aujourd'hui le pays regorge de patinoires et d'anneaux permanents pour le patinage de vitesse.

Les Coréens ont, de leur côté, poussé leur pratique du tir à l'arc à un niveau exceptionnel en investissant dans la technologie de leur matériel. "Ils ont sans doute aussi profité de certaines compétences culturelles, dit Thierry Zintz. La philosophie orientale développe très fort la sérénité, la concentration, le focus sur soi, des atouts indéniables dans un sport comme le tir à l'arc."

La boxe, un sport de survie pour les Cubains

S'il y a un exemple démontrant que le sport est aussi une affaire de politique, c'est bien celui de la boxe à Cuba. Une histoire de prise de pouvoir, de lutte de classes, mais aussi de porte-étendard d'une nation étranglée économiquement, et pour laquelle le sport reste un des principaux moyens d'affirmation. La boxe, c'est le sport des classes populaires, les rings à ciel ouvert surgissent à chaque coin de rue. Elle est l'un  des rares moyens qu'ont les plus pauvres de sortir du rang.

Le boxeur cubain Julio Cesar La Cruz, médaillé d'or à Rio en 2016. ©AFP

Pour des raisons idéologiques, la boxe doit rester un sport amateur. Qu'à cela ne tienne, Cuba se concentrera sur les médailles Olympiques, tenant la dragée haute aux super-puissants américains. Les meilleurs boxeurs de La Havane vont même refouler les tapis rouges déroulés à leurs pieds par les promoteurs américain, avides de débaucher les Cubains à coup de millions de dollars. Felix Savon, triple champion olympique, répliquera même à l’Américain Don King: "Je n’ai pas besoin de 10 millions de dollars: j’ai 11 millions de Cubains derrière moi!"

Comme dans tout sport, même de niche, l"argent reste – que ça plaise ou non – le nerf de la guerre. Pour cette raison, Cuba trébuchera dans les années 90, suite à la dislocation du bloc soviétique et l'effondrement brutal de l'économie qui a suivi. Le pouvoir d'achat des Cubains va dégringoler de 80%, les conditions de vie deviennent délétères, les Cubains ont faim. Impossible d'entrainer convenablement et  maintenir les champions dans de telles conditions. Ils devront attendre 2016 pour se redresser et reprendre leur place sur les podiums.

Mais attention, ces dominations ne sont pas infaillibles. Des trous d'air, cela existe aussi. "Parfois, il faut revoir la stratégie, ranimer la passion et insuffler une nouvelle dynamique, car leur domination est éternellement menacée", conclut Guillaume Evin. Se réinventer, constamment, et ne jamais s'asseoir sur ses lauriers.

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