portrait

"La façade est intacte mais l'intérieur est cramé"

Anne Everard dirigeait sa propre agence de communication. Elle a connu un burn-out sévère dont elle est sortie, mais non sans une réorganisation complète de sa vie.

Un matin de décembre 2013, Anne Everard n’a pas pu se lever. "Je ne pouvais rien faire, je n’avais plus d’énergie, j’ai dormi 18 heures par jour pendant 3 mois."

Dirigeant sa propre agence de communication, spécialisée dans l’organisation de conférences, cette juriste de formation vivait jusque-là à du cent à l’heure. "Entre le boulot, les enfants, les projets en tout genre, je menais une vie très ‘speedée’. Jamais malade plus de deux jours de suite, je ne concevais pas de vivre autrement. Jusqu’à ce que je craque littéralement sous la pression et le stress. Comme un barrage qui se fissure sous la pression de la masse d’eau accumulée derrière. Car le burn-out, ce n’est pas une bactérie ou un virus, c’est une maladie liée au stress. C’est la maladie du ‘trop’, on ne parvient plus à donner du sens à ce que l’on fait, la reconnaissance fait défaut."

Anne Everard y voit une maladie typique de notre époque. "Avant le smartphone et la crise financière de 2008, on vivait moins vite, on pouvait ajuster les choses lorsqu’on se rendait compte qu’on touchait à nos limites." Aujourd’hui, elle réalise à quel point les signaux annonciateurs de son burn-out étaient présents. "Mais celui qui fait un burn-out ne réalise pas – ou ne veut pas réaliser – qu’il est sur le point de craquer. Surtout lorsqu’on est indépendant, qu’il faut faire tourner une boîte, qu’on n’a pas de plan B ni d’assurance revenu garanti."

"La veille de mon burn-out, je fonctionnais plutôt bien"


 

Honte et frustration

Pour ne pas perdre de clients, elle tente de gagner du temps. "Je me suis d’abord résolue à me reposer pendant une semaine, ce qui pour quelqu’un d’hyperactif est loin d’être évident. Ensuite sont venues les vacances de Noël. À partir de janvier, je n’étais toujours pas capable de faire quoi que ce soit et j’ai invoqué une mononucléose. La personne qui craque est submergée par la culpabilité, la honte, la frustration et parfois la colère face à ce qui lui arrive. C’est très difficile à comprendre par les gens extérieurs car la façade est intacte mais l’intérieur est cramé."

"Il faut apprendre à dire non aux autres et à soi-même."
Anne Everard
juriste et conférencière

Une fois le diagnostic établi, vient le temps de la reconstruction. "J’ai consulté un psychothérapeute et un psychiatre qui m’ont aidée à déceler les causes de mon effondrement. J’ai aussi appris à mieux sentir mon corps, grâce au yoga, à la sophrologie ou tout simplement la marche à pied. Il faut réconcilier la tête et le corps. Mais pour guérir, il faut aussi changer les choses, réorganiser sa vie autrement, apprendre à dire non aux autres et à soi-même."

Au bout de 16 à 17 mois, Anne Everard entrevoit enfin le bout du tunnel. Elle se sent prête à reprendre le travail, mais non sans une forte appréhension. "On a perdu des clients, des opportunités, des compétences. On a peur de craquer une nouvelle fois, car les récidives sont en général plus lourdes encore." C’est pourquoi elle conseille de reprendre le travail progressivement, si possible à mi-temps.

Son expérience, Anne Everard la raconte dans un livre "Guide du burn-out: comment l’éviter, comment en sortir" (Albin Michel). Elle donne des conseils pour distinguer les signes avant-coureurs du burn-out. "Les symptômes sont les maux de tête, de nuque et de dos, les insomnies et les changements d’humeur. À partir de là, vous n’êtes plus très loin du surrégime."

Médecins démunis

Aujourd’hui, Anne Everard a laissé tomber son activité initiale pour se réorienter vers les conférences sur le burn-out. "Surtout pour de jeunes médecins, car ils sont assez dépourvus face à ce phénomène qui, pourtant, coûte un pont à la sécurité sociale."

Maladie de notre époque, le burn-out renvoie, selon elle, à trois causes principales: les nouvelles technologies qui ont accéléré notre vie professionnelle et notre vie privée, les smartphones qui ont complètement effacé la frontière entre vie professionnelle et vie privée, et enfin la crise de 2007-2008 qui a obligé les entreprises et les pouvoirs publics à faire plus avec moins. Ce qui a eu pour effet une pression renforcée sur le personnel, qui vit un sentiment d’urgence permanente.

Questions au Dr. Patrick Mesters

Directeur de l’Institut européen de recherche sur le burn-out

1. Quels sont les dangers spécifiques auxquels les indépendants sont exposés par rapport au burn-out?

Il y a d’abord la charge de travail. L’indépendant doit tout faire: servir les clients, gérer son personnel, sa trésorerie, son administration, ses impôts, planifier pour le futur. Ensuite, il y a la faiblesse du support de l’environnement social, surtout pour ceux qui travaillent seuls. Enfin, la passion du métier peut également constituer un danger. Lorsque vous êtes seul et passionné par ce que vous faites, vous ne voyez pas forcément les limites à ne pas franchir. Les entrepreneurs isolés sont davantage exposés au risque de burn-out.

2. Les indépendants ne sont-ils pas plus souvent dans le déni?

Souvent, c’est parce qu’ils n’ont pas le choix. Même lorsqu’ils ont une grippe, ils restent souvent sur le pont. Ils encaissent jusqu’à ce qu’un jour, le fil casse. Cela commence le plus souvent par des douleurs musculaires (le dos, la nuque, les bras), des troubles du sommeil, maux de tête, anxiété, dépression.

3. Quels profils d’indépendants sont les plus exposés au risque de burn-out?

Les jeunes indépendants en raison de la précarité de leur situation. Les femmes également car elles ont souvent une famille dont elles doivent s’occuper. Enfin, il y a les secteurs à forte concurrence comme la construction ou le commerce de détail.

4. Quels conseils préventifs pouvez-vous donner?

Il faut conserver un réseau social. Lorsqu’on est seul, on n’a pas toujours la reconnaissance nécessaire. Or la reconnaissance aide à supporter le poids du métier. Ensuite, il faut se faire aider par un coach, même s’il faut être prudent dans le choix de cette personne. Idéalement, ce devrait être quelqu’un qui a été indépendant, car la mentalité est très différente par rapport aux salariés et aux fonctionnaires. Enfin – et cela vaut pour tous les travailleurs – il faut savoir prendre du repos, dormir convenablement et faire de l’exercice physique.

Bref, il faut prendre un minimum soin de soi.

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