chronique

La force de la vulnérabilité

Administratrice de sociétés et ex-CEO du groupe EVS

Chronique Muriel De Lathouwer, administratrice d’entreprises et ex-CEO d’EVS

Le mot vulnérabilité a souvent été évoqué en cette année 2020: vulnérabilité du système de soins de santé, vulnérabilité de l’économie, vulnérabilité de commerces, restaurants et activités auparavant florissantes, vulnérabilité des femmes plus souvent exposées et battues dans le secret du confinement, vulnérabilité du monde de la culture, des artistes au statut précaire, vulnérabilité des relations sociales, vulnérabilité de la vie de chacun d’entre-nous, ici et partout, face à cet envahisseur viral venu de nulle part.

Quelle est la définition de la vulnérabilité? Du latin vulnerare (blesser), le vulnérable est, selon le dictionnaire Larousse, celui "qui peut être blessé, frappé", "qui peut être facilement atteint". Sorte de "talon d’Achille", la vulnérabilité décrit le caractère fragile, ce qui est à nu, ce qui est exposé à recevoir des coups.

La vulnérabilité, signe de faiblesse ou de force?

On associe souvent – à tort – vulnérabilité avec faiblesse. Or toute vie, toute chose est vulnérable. La perfection, le risque zéro n’existent pas.

La connaissance de sa propre vulnérabilité constitue une force. Pour une entreprise, une bonne gestion des risques commence par les cartographier, identifier les lacunes, analyser les vulnérabilités, afin de mettre en place des dispositifs de prévention ou de sensibilisation et des plans de crise. L’individu conscient de ses points faibles peut lui aussi mieux se préparer, que ce soit en vue d’une négociation importante ou en maintenant une bonne hygiène de vie.

Accepter sa vulnérabilité, ne pas prétendre être parfait est un moyen très puissant pour susciter de l’empathie.

Dans l’univers professionnel impitoyable ou prétendu tel, il n’est pas de mise ni confortable d’exposer quelque vulnérabilité, de montrer ses émotions, son côté humain, imparfait. Pourtant, accepter sa vulnérabilité, ne pas en avoir honte, oser tomber le masque, déposer l’armure, ne pas prétendre être parfait est un moyen très puissant pour susciter de l’empathie. Pour autant que l’environnement s’y prête, c’est en osant être vulnérable, en partageant ses valeurs profondes, ses doutes, ses peurs, ses joies, que l’on crée la connexion avec les autres et que s’instaurent la confiance et, paradoxalement, un sentiment de sécurité.

Leadership, courage et vulnérabilité

Notre relation à la vulnérabilité est paradoxale: nous apprécions être témoin de l’ouverture des autres mais nous rechignons souvent à nous y engager nous-mêmes, nous craignons de nous montrer vulnérables. L’affichage de la vulnérabilité est perçu comme une preuve de courage chez les autres et de faiblesse chez nous.

Dans son livre "Le pouvoir de la vulnérabilité", Brené Brown, professeure, chercheuse et auteure américaine, fait le lien entre leadership, courage et vulnérabilité: "Le courage, la définition originelle du courage, lorsque ce mot est apparu dans la langue anglaise vient du latin ‘cor’, qui signifie ‘cœur’ et sa définition originelle était: raconter qui nous sommes de tout notre cœur. Ainsi, ces gens avaient, très simplement, le courage d’être imparfaits".

Le courage d’exposer en temps opportun une partie de cette vulnérabilité est une preuve de leadership. Récemment, lors d’un échange d’expériences entre CEO, j’ai été touchée par un témoignage très inspirant. Ce CEO animait une réunion tendue avec son comité de direction. La crise du Covid affectait fortement les finances de l’entreprise. Par ailleurs, le changement stratégique décidé l’année précédente sous son impulsion ne semblait pas porter les fruits attendus et ne se traduisait pas dans les résultats. Sa première réaction fut de se demander, en son for intérieur, ce qui n’avait pas été exécuté correctement par ses directeurs. Il aurait pu chercher à trouver les responsables, blâmer ouvertement certains, mais cela n’aurait fait que les démotiver et les mettre sur la défensive. Il marqua une pause. Puis sans y réfléchir, ému, il partagea son sentiment de doute: il avait porté cette stratégie auquel il croyait tant, peut-être le problème venait-il de lui: il n’était peut-être pas le bon leader pour diriger cette entreprise. La réaction des membres du comité de direction fut immédiate: support, empathie, engagement s’exprimèrent avec ferveur. On s’attela sans attendre à la recherche de solutions, ensemble ils allaient y arriver, nul n’en doutait. Ils avaient confiance en lui. Le fait de se montrer authentique, humain, vulnérable, généra une formidable énergie et motivation. En montrant sa propre vulnérabilité, le leader autorise chacun à en faire de même.

L’art de la vulnérabilité

En développant au XVIe siècle la technique appelée Kintsugi ("jointure en or"), les Japonais avaient déjà bien compris la puissance de la vulnérabilité. Cette technique consiste à rendre visibles les réparations de céramiques brisées avec un mélange de laque saupoudrée de poudre d’or, rendant l’objet encore plus esthétique. En dévoilant ostensiblement ses fêlures, l’objet n’en acquiert que plus de valeur…

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