reportage

La Forêt de Soignes au naturel

©Wouter Van Vooren

Trois gardes forestiers - un wallon, un Bruxellois et un Flamand - ont donné à la Belgique son premier patrimoine mondial naturel. Balade au milieu des hêtres géants de la Forêt de Soignes.

"Vous voyez la différence?", demande Patrick Huvenne. Nous marchons sur un sentier de gravillons, que les premiers jours de pluie, depuis des semaines, ont rendu humide. De tous les côtés, ce sont des bois à l’infini. Mais un bois n’est pas l’autre. À gauche, Huvenne nous montre quelques énormes troncs en décomposition dans les sous-bois. Un arbre brisé s’appuie sur un autre. À droite, les hêtres sont tout aussi imposants, mais droits comme des "i". Sur le sol, on trouve peu de bois mort, mais de nombreux arbustes qui cherchent à se frayer un chemin vers la lumière.

S’il est difficile pour un profane de voir la différence, elle est cependant importante. Car la partie du bois à notre gauche est depuis peu reconnue comme patrimoine mondial. C’est une des cinq parcelles de la Forêt de Soignes que les gestionnaires forestiers n’entretiennent plus depuis plusieurs dizaines d’années. Les arbres malades ne sont pas abattus, le bois tombé n’est pas enlevé, et rien n’est planté.

Les arbres malades ne sont pas abattus, le bois tombé n’est pas enlevé, et rien n’est planté.

Ces parties uniques de nature – qui représentent globalement 270 hectares, soit quelque 6% de la Forêt de Soignes – sont devenues, avec une dizaine d’autres forêts de hêtres en Europe, patrimoine mondial naturel de l’Unesco. C’est la première fois qu’une zone naturelle reçoit un tel statut dans notre pays.

En tant que responsable régional de la Vlaamse Agentschap voor Natuur en Bos, Huvenne est un des moteurs de cette nomination. Avec ses deux confrères de la Région wallonne et de la Région de Bruxelles-Capitale, Frederik Vaes et Damien Bauwens. Ensemble, ils ont réussi à convaincre le monde entier du caractère unique de cette forêt de hêtres. La Forêt de Soignes s’étend sur les trois régions, qui ont introduit conjointement le dossier. Les cinq parcelles sauvages de la forêt qui font désormais partie du patrimoine de l’humanité sont réparties de manière égale sur les trois régions.

La Forêt de Soignes abrite 19 espèces de chauves-souris. Elles symbolisent la richesse de la biodiversité de la forêt. Depuis 2006, on peut à nouveau y voir des sangliers. Et depuis peu, le blaireau est de retour.

Un petit panneau indiquant "Sint-Korneliusdreef" informe que nous nous trouvons dans la partie flamande de la forêt. Nous quittons le sentier pour nous diriger vers un arbre couché, qui fait au moins 50m de long. Les mousses vert fluorescent qui colonisent sur le géant mort paraissent lumineuses. Cet arbre abrite des dizaines de milliers de minuscules créatures, des scarabées aux araignées, en passant par les moisissures et les champignons. Car c’est de cela qu’il s’agit avec cette forêt sauvage: donner de l’espace au processus naturel de vie et de mort et favoriser ainsi la biodiversité.

"Des chercheurs ont essayé d’évaluer le nombre d’organismes vivant sur un tronc comme celui-ci. Ils se sont arrêtés à 10.000. Il est tout simplement impossible de les compter", explique Bauwens. Au cours de chaque phase du processus de dégradation, d’autres moisissures et champignons s’installent sur le bois mort. Des centaines d’espèces d’insectes vivent dans et autour de l’arbre. Et servent à leur tour de nourriture aux oiseaux.

"La Forêt de Soignes est un joyau en termes de diversité, poursuit Vaes. En plus des renards, des chevreuils, des sangliers, des faucons et des blaireaux, on a trouvé ici 19 espèces de chauves-souris." Il ne souhaite pas nous parler des plantes ou des espèces animales menacées, pour éviter d’attirer les collectionneurs. Nous insistons tellement qu’il nous confie qu’on trouve, dans la forêt, certaines orchidées rares, ainsi qu’une araignée de la famille des mygales. "Elle n’est pas très grande, mais elle tisse une toile spectaculaire."

L'UNESCO inscrit la forêt de Soignes au Patrimoine mondial de l'Humanité

Obscurité mystérieuse

Notre pays abrite bien entendu encore de beaux domaines naturels, mais peu de forêts aussi féeriques que la Forêt de Soignes, avec ses hêtres légendaires. Ces arbres sont de véritables mastodontes, exceptionnellement grands, vieux et massifs. Lorsque le feuillage, après un long hiver, retrouve sa luxuriance, les cimes touffues créent une obscurité mystérieuse et permanente. Seul le soleil le plus intense réussit à darder ses rayons à travers le dôme de verdure et fait étinceler les fougères et les mousses.

Mais l’Unesco s’est surtout intéressé au caractère historique unique de la Forêt de Soignes. Ceux qui s’y promènent voyagent dans le temps. Pour nous aider à le comprendre, Huvenne nous emmène à la fin de l’ère glaciaire, il y a près de 11.000 ans. "La Belgique était une sorte de toundra, où aucun arbre ne poussait à cause de la rudesse du climat. On trouvait des hêtres uniquement dans des petites zones situées dans le sud et l’est de l’Europe. Mais il est revenu progressivement, et a fini par coloniser pratiquement tout le continent. Une telle reconquête est un événement biologique exceptionnel."

La terre limoneuse sous nos pieds est la seule entre la mer du Nord et la Pologne à n’avoir jamais été exploitée par l’homme.

Tout comme le Bois de Hal et le Meerdaalwoud, la Forêt de Soignes est un vestige de la grande forêt Charbonnière, qui s’étendait du Brabant à la Picardie. "Mais contrairement à ces bois, elle n’a jamais été utilisée pour l’agriculture. Le sol limoneux sous nos pieds est le seul entre la mer du Nord et la Pologne à n’avoir jamais été travaillé par les humains. C’est unique, explique Huvenne. Il s’agit, en réalité, d’un sol fossile."

©Wouter Van Vooren

La Forêt de Soignes ayant échappé à l’exploitation agricole, elle a conservé son relief unique. Elle se caractérise par de nombreuses collines escarpées et de petites vallées profondes, érodées par la fonte de la fin de l’ère glaciaire. Nous demandons à notre guide s’il s’agit d’une forêt vierge. "Non, nous répond-il. Stricto sensu, on ne peut parler de forêt vierge que si l’humain n’y est jamais intervenu. Dans les Carpates, on en trouve encore quelques-unes, mais on ne peut jamais savoir avec certitude si les hommes n’y ont jamais coupé du bois. Certains hêtres de la Forêt de Soignes ont été plantés par l’homme. Ces plantations ont systématiquement été réalisées sur base de semences locales, ce qui explique que le bois ait conservé toute la richesse de son patrimoine génétique."

Vaes nous désigne un des arbres géants qui se trouvent le long du chemin. "Certains spécimens ont plus de 300 ans. Il est donc probable que celui-ci ait germé à l’époque des Habsbourg." Nous devons la survie de la forêt aux envahisseurs successifs, qui ont protégé ce domaine en tant que terrain de chasse, mais aussi pour exploiter le bois et le charbon de bois. Après une période de coupe à blanc, les souverains autrichiens ont recommencé à planter des hêtres.

Sous-bois spectaculaires

C’est aussi à l’intervention humaine que la Forêt de Soignes doit son surnom de "hêtraie cathédrale": l’alignement des géants massifs – droits comme des cierges – ouvre la vue sur plusieurs centaines de mètres. Vaes commente: "C’est le paysage forestier qui parle le plus à l’imagination. Mais d’un point de vue biologique, il est moins intéressant." Ces géants ne permettent pas le rajeunissement de la forêt. "Avec leur feuillage dense, ils filtrent la lumière, ce qui limite les chances des jeunes plants. Voilà pourquoi, nous coupons régulièrement des hêtres plus anciens." Les célèbres "cathédrales" vieillissent, et deviennent aussi plus vulnérables. Les géants sont plus fragiles en cas de tempête. Et il nous faut tenir compte d’un nouvel ennemi: le changement climatique.

gestion | DU BOIS DE HÊTRE POUR LES CHINOIS

Les humains n’interviennent plus dans les cinq zones de la Forêt de Soignes reconnues par l’Unesco. Mais les autres parties de la forêt sont encore gérées activement. La gestion a un coût, mais elle peut également rapporter.

Une équipe de neuf gardes forestiers bruxellois, de trois gardes flamands et d’un garde forestier wallon décide, chaque année, des arbres qui devront être abattus selon le plan de gestion, soit qu’ils sont malades, menacent de tomber, ou filtrent trop de lumière pour les autres plantes. Les arbres abattus sont vendus aux enchères. Le prix d’un hêtre adulte peut facilement atteindre 600 euros.

Près de 80% des arbres partent en Chine via le port d’Anvers. Ils y sont transformés en meubles ou en bois de placage. Chaque année, de 20.000 à 30.000 m³ de bois sont vendus, pour la plupart à des intermédiaires. Ces ventes rapportent en moyenne 75 euros/m³.

Les cinq zones de la Forêt de Soignes reconnues comme patrimoine mondial sont des objets d’étude idéaux, entre autres sur les conséquences du réchauffement de la planète. On pense que les hêtres souffrent davantage des hausses de température. Ils n’aiment pas les longues périodes de sécheresse. Une étude prévoit même que, d’ici quelques années, seuls 5% de la surface de la Forêt de Soignes seront encore adaptés pour accueillir des hêtres, en particulier les petites vallées, plus fraîches.

Mais la forêt a des sursauts bizarres. "Le hêtre est flexible, nous avions déjà pu le constater au cours des milliers d’années qui ont précédé", poursuit Vaes. Il nous montre le sol de la forêt, qui regorge de jeunes pousses. "C’est un phénomène récent. Tout d’un coup, les arbres produisent énormément de faînes. Cela pourrait être un signe de stress, comme une espèce de cri d’alarme des arbres en difficulté. C’est la principale transformation que j’ai pu constater au cours des dix dernières années: la Forêt de Soignes n’est plus brune, mais verte. On assiste à un développement spectaculaire des sous-bois."

Des recherches indiquent que, dans notre pays, la plupart des arbres ont commencé à grandir plus rapidement au XXe siècle. Mais ces dernières années, cette tendance ne s’est pas poursuivie parmi les hêtres. Les chênes semblent moins souffrir du réchauffement climatique. "En tous cas, nous remarquons que les hêtres se propagent de plus en plus vers le nord, en direction de la Scandinavie. Il ne faut pas exclure qu’ils disparaissent un jour dans certaines parties du sud de l’Europe", estime Huvenne.

Les zones reconnues comme patrimoine de l’humanité seront-elles indiquées par des panneaux? "Nous devons encore y réfléchir, poursuit Bauwens. L’objectif n’est pas que les gens prennent d’assaut cette partie vierge de la forêt."

Ce sera un vrai défi de trouver l’équilibre entre tourisme et conservation de la nature, estiment les gardes forestiers. Nous avons déjà deux millions de visiteurs par an, et on peut s’attendre à ce que ce chiffre augmente. Les projets à long terme pour la Forêt de Soignes prévoient quelques portes d’accès pour le grand public, pour contrôler le flux des visiteurs. Elles pourront être organisées autour de thèmes spécifiques montrant à quel point cette forêt est unique.

Situations absurdes

Les trois gardes forestiers s’entendent à merveille. Ils symbolisent la bonne collaboration entre les trois régions dans la gestion de la Forêt de Soignes. Ce n’est pas toujours évident, comme l’a prouvé le dossier de candidature au statut de patrimoine mondial. "En plus des trois gardes forestiers, il a fallu faire collaborer les trois administrations. Mais les choses se sont déroulées sans le moindre problème", explique Huvenne. Le fait que chaque zone possède sa propre réglementation conduit cependant, dans certains cas, à des situations absurdes. Les règles concernant les chiens  en laisse ou libres  sont différentes dans chaque région. Et alors qu’à Bruxelles et en Flandre, il est interdit de cueillir des champignons, c’est autorisé en Wallonie. Essayez d’expliquer cela aux visiteurs qui ignorent souvent dans quelle partie de la forêt ils se trouvent.

©Wouter Van Vooren

Une fondation commune permet de faire des projets et de gérer la forêt de manière aussi concertée que possible. Les trois gestionnaires se rencontrent au moins tous les deux mois, et tentent de développer un style commun pour les bancs, tables de pique-nique et panneaux indicateurs. Mais le respect des lois linguistiques est obligatoire, et donc les panneaux en Flandre et en Wallonie sont unilingues. "Nous avons trouvé la solution en recourant autant que possible aux pictogrammes. Et pour les informations touristiques, d’autres langues sont autorisées."

Nous profitons du moment pour inspirer profondément et faire le plein d’air frais, avant de reprendre le chemin du centre-ville, un trajet d’à peine 15 minutes si le trafic est normal. "Ca aussi, c’est unique, lance Vaes. La Forêt de Soignes se situe à un jet de pierre de la ville. Bruxelles est une des villes les plus vertes d’Europe. Nous le devons surtout à ces hêtres."

Merci à trois années de diplomatie

"C’est une première pour l’Unesco, mais aussi pour notre pays", souligne Patrick Huvenne, pour résumer le nouveau statut de la Forêt de Soignes. Cette reconnaissance est le résultat d’efforts diplomatiques internationaux de premier plan et d’une collaboration exceptionnelle entre les trois régions responsables de la gestion de la forêt.

L’initiative est venue de Bruxelles et date de 2010. Par la suite, les régions bruxelloise, wallonne et flamande ont uni leurs forces, en 2014, pour se joindre à onze autres pays pour la reconnaissance des forêts de hêtres, uniques en Europe. La demande de protection commune, sous la direction de l’ambassadeur d’Autriche, comptait plus de 500 pages et se basait sur l’avis de plus de 260 experts.

Le Comité du patrimoine mondial, qui se compose, chaque année, de 21 pays, a décidé de reconnaître 33 hêtraies européennes. Il s’agit en fait d’une chaîne de massifs forestiers qui témoignent ensemble de "l’évolution et de l’impact exceptionnels de l’écosystème des hêtres en Europe depuis la dernière glaciation". En plus de la Forêt de Soignes, l’Unesco a reconnu des forêts en Allemagne, Slovaquie, Albanie, Bulgarie, Italie, Croatie, Ukraine, Autriche, Roumanie, Slovénie et Espagne.

C’est la première fois qu’un domaine naturel belge se retrouve sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Cette reconnaissance tient davantage du prestige, et aucun apport financier n’est prévu. Les réserves naturelles reconnues par l’Unesco doivent conserver leur état d’origine. Il est hors de question d’exploiter ou de couper le bois.

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