La justice enquête sur la fortune de la famille Joassart liée à la FN Herstal

Les centaines de millions d'euros placés par la famille Joassart chez Degroof Petercam proviennent-ils de commissions reçues à l’occasion de livraisons d’armes dans les pays arabes? ©BELGAIMAGE

La justice liégeoise s’intéresse aux centaines de millions d’euros d’argent suspect détenus, auprès de Degroof Petercam, par la famille Joassart qui a travaillé durant des décennies pour le fabricant d’armes FN Herstal.

Combien d’ancien argent sale se trouve encore sur les comptes bancaires belges? Si le fisc reçoit à présent automatiquement des informations sur les comptes détenus par nos compatriotes à l’étranger, on peut s’interroger sur le montant d’argent noir qui avait déjà été "rapatrié" dans le passé sur des comptes bancaires belges sans n’avoir jamais été régularisé ou simplement partiellement? C’est en tout cas l’une des questions brûlantes dont s’occupe la Banque nationale de Belgique (BNB). Parce que cela concerne énormément d’argent, sans doute pour des milliards d’euros encore.

Même juge d'instruction que pour Nethys

La justice liégeoise a été amenée ainsi à s’intéresser à une famille belge détenant des centaines de millions d’euros depuis de longues années à la Banque Degroof, qui a fusionné en 2015 avec la société de bourse Petercam. Degroof Petercam est, après les quatre banques du pays, le principal gestionnaire de patrimoine en Belgique.

Le vent a tourné en 2016, lorsque Degroof Petercam a signalé elle-même à la cellule anti-blanchiment les centaines de millions d’euros que la famille Joassart détenait à la Banque Degroof.

L’enquête judiciaire est menée par le juge d’instruction liégeois Frédéric Frenay, celui-là même qui a arrêté Stéphane Moreau et le patron de Mithra, François Fornieri, dans l’affaire Nethys.

Tant que l’enquête est en cours, la porte-parole du parquet de Liège, Catherine Collignon, souhaite simplement confirmer à notre rédaction que l’enquête judiciaire vise la famille Joassart, qui a été liée pendant des décennies au fabricant d’armes wallon FN Herstal. Mais des sources bien informées nous ont révélé le dossier dans ses grandes lignes.

Le vent a tourné en 2016, lorsque Degroof Petercam a signalé elle-même à la cellule anti-blanchiment les centaines de millions d’euros que la famille Joassart détenait à la Banque Degroof. Cette démarche a créé un certain émoi en interne dans la mesure où la famille Joassart était cliente de la banque depuis 1999.

Le juge d'instruction Frédéric Frenay mène l'enquête ©Michel Tonneau

Les liens entre la famille liégeoise Joassart et la fabrique d’armes FN Herstal remontent à plus d’un siècle. Le juriste Gustave Joassart a commencé à y travailler en 1906. Il y a poursuivi toute sa carrière pour en devenir le patron jusqu’à sa mort en 1953. Son fils, qui s’appelle également Gustave Joassart, est entré à son tour à la Fabrique après ses études de droit. Plus tard, il a officié également comme courtier indépendant de livraisons d’armes pour les marchés arabes.

Lorsque Joassart est mort en 2014, il s’est avéré avoir laissé un patrimoine gigantesque à la Banque Degroof, au grand étonnement de ses deux fils qui habitaient encore en Belgique et de sa fille qui était partie vivre aux États-Unis. Dès 1999, Joassart avait déjà logé plus de 400 millions d’euros à la Banque Degroof au Luxembourg. L’argent provenait principalement de Suisse pour être placé ensuite dans une société d’investissement au Grand Duché. Ce n’est qu’en 2015, un an après la mort de Joassart, que le capital a été transféré au sein de la banque en Belgique.

Licenciement du responsable des grandes fortunes

À cette époque, Degroof Petercam à Bruxelles réexaminait de près différentes grosses fortunes placées chez elle pour éviter tout problème de blanchiment d’argent. Les centaines de millions de la famille Joassart ont ainsi alerté la haute direction de la banque. Ce dossier a même valu au responsable de la gestion de telles grandes fortunes internationales d’être licencié. La banque a ensuite conseillé aux héritiers de Joassart d’effectuer une régularisation fiscale. Finalement, Degroof Petercam a décidé de signaler elle-même le dossier à la cellule anti-blanchiment qui l’a ensuite transmis au parquet.

La justice liégeoise se montre très discrète sur ce dossier. Aucune fuite n’a filtré lorsque les enquêteurs se sont rendus chez Degroof Petercam et d’anciens collaborateurs de la banque pour saisir tous les documents possibles. Ce n’est qu’en 2017, lorsque le juge d’instruction Frenay a envoyé des enquêteurs à la FN Herstal, que la presse en a fait écho. Mais, à l’époque, le parquet liégeois s’était contenté de préciser que l’enquête ne visait ni la FN en tant que telle ni des membres de son personnel.

Les enquêteurs tentaient en réalité de retrouver les traces d’éventuelles transactions suspectes dans le chef de Joassart, susceptibles d’expliquer l’origine de capital douteux considérable qui avait été dissimulé en Suisse tout d’abord et chez Degroof par la suite. S’agissait-il par exemple de commissions reçues à l’occasion de livraisons d’armes à l’Arabie Saoudite? La recherche de l’origine de l’argent est en cours. Elle a déjà conduit à la constitution d’un dossier pénal épais de 40 gros cartons de documents.

L’enquête pourrait aboutir à des poursuites judiciaires ou à une importante transaction pénale avec les descendants de Joassart. L’avocat de la famille Joassart n’a souhaité émettre aucun commentaire sur ce dossier.

Réaction de Degroof Petercam

"Lorsqu’une enquête est en cours à propos d’un éventuel délit de blanchiment, une banque comme la nôtre a le devoir d’y collaborer conformément à la législation et la réglementation en vigueur. Il n’appartient pas à la banque de donner des commentaires sur des enquêtes éventuelles", déclare Arnaud Denis, le porte-parole de la banque. "Ni les membres actuels du conseil d’administration ni les membres du comité de direction ne sont impliqués dans une telle enquête. Conformément à sa politique générale en matière de communication, Degroof Petercam ne donne jamais de commentaires à propos de ses anciens collaborateurs par respect à l’égard de leur vie privée. » 

Degroof Petercam souligne encore qu’elle "respecte entièrement la législation et la réglementation en vigueur et qu’elle améliore continuellement ses procédures et contrôles existants, en particulier en lien avec la prévention du blanchiment d’argent, et qu’elle continuera à le faire à l’avenir."

En 2019, un audit mené par la BNB avait révélé des défaillances au niveau des procédures mises en œuvre par Degroof Petercam pour lutter contre le blanchiment d’argent.

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