"La science, une discipline indissociable de l'échec"

©Debby Termonia

Neurologue, directeur de recherches au FNRS et lauréat du prix Francqui, Steven Laureys voit l’échec comme le sel de nos réussites. Sans lui, l’homme perdrait en plaisir et en humanité. Par Marina Laurent

Le CHU de Liège, un univers où le parking est quasi gratuit, les sandwichs deux fois plus grands qu’à Bruxelles et où le plat du jour, la tête de veau, fanfaronne à 7 euros à côté des non moins mythiques boulets sauce lapin. Derrière les deux restaurants de l’hôpital où l’on sert de la bière à 9h00 du matin, des blouses blanches patientent devant l’ascenseur de la tour du centre de recherches Giga en s’enquérant des destinations de vacances de leurs collègues. Entre la Corse, l’Italie ou la Provence, les cœurs balancent; il faut dire que, sans grande surprise, juillet est plutôt moche cette année.

Arrivé au 5e étage, le Giga Consciousness & Coma Science Group. Une unité d’élite dirigée par le Professeur Steven Laureys, neurologue de renommée mondiale dont les travaux se voyaient récemment couronnés du prestigieux Prix Francqui, le Graal de la recherche scientifique en Belgique. Un sacré coup de projecteur pour cette unité dédiée à la conscience et qui, contrairement au cancer ou au sida, peine parfois à motiver les foules ou récolter des financements. Mais ça, c’était hier.

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Aujourd’hui, Steven Laureys est un homme comblé, "super content" du prix, "fier" de son équipe et "heureux" que depuis Francqui, la presse s’intéresse un peu plus aux états altérés de la conscience. Et à ces patients: "Pas très sexy et sans lobby pour les faire entendre. Car contrairement à ce que l’on pense, précise-t-il la mine grave, les personnes qui survivent à un coma ne sont pas toutes en état d’inconscience, elles souffrent, éprouvent des sentiments, elles sont bien ‘là’ mais ne ‘répondent’ simplement pas".

Intarissable sur son métier et le travail de son équipe, ce beau grand garçon de 48 ans se pose enfin derrière son bureau, écarte les répliques 3D de son propre cerveau et nous propose d’en prendre un vrai dans la main. Pas le sien cette fois mais celui d’une jeune femme dont l’organe rosé est désormais plastiné. Enchaînant avec enthousiasme sur les connexions du cerveau, les perceptions sensorielles ou l’étendue de notre ignorance quant à la conscience, Laureys virevolte d’un sujet à l’autre oubliant complètement la raison de cette interview: ses échecs. Ceux dont il nous jurait au téléphone trois jours plus tôt en avoir "plein à confier".

Absurdité

Pour l’heure, c’est de la recherche scientifique en Belgique qu’il nous entretient. Celle qui exige des chercheurs qu’ils sachent ce qu’ils vont trouver avant d’avoir commencé à le chercher. "Une absurdité qui fait dépendre les financements d’une recherche sur la base des éventuelles retombées commerciales des découvertes", tonne-t-il avant d’ajouter qu’évidemment: "Cela ne se passe pas comme ça!"

Citant Flemming qui découvrait par hasard la pénicilline ou bien encore le Viagra, créé à l’origine pour soigner l’angine de poitrine, le neurologue l’affirme, la science sait rarement où elle va et elle se trompe souvent: "L’important, conclut-il, n’est donc pas de considérer le Viagra comme un échec mais bien de l’envisager comme une fabuleuse découverte contre les troubles de l’érection." Le Professeur enchaîne alors sur un célèbre conte taoïste fait de paysans et de chevaux, dont il ne se rappelle plus l’histoire avec exactitude mais qui, en substance, appelle à n’envisager les événements ni sous un aspect négatif, ni positif. Le négatif pouvant se révéler, in fine, être une expérience très positive et inversement, derrière un bien se cache parfois un mal. Bref, la morale de l’histoire étant: "est-ce positif, est-ce négatif, qui peut le dire?"

Inspirant

Nous lui rappelons l’objet de cet entretien, ses échecs. Steven Laureys se rabat alors dans le creux de sa chaise, ferme les yeux et semble partir en exploration dans les tréfonds de sa mémoire. Lui, il préférerait être "inspirant pour les jeunes ou pour la science" plutôt que de parler de ses petits ou grands échecs.

Sur les murs en béton, des dessins peinturlurés "I love you Dad" tandis que photos, avec ou sans VIP, attendent d’être accrochées. Celle avec le Dalaï Lama semble avoir presque trouvé sa place auprès d’un grand poster de forêt resplendissante de bien-être.

Steven Laureys ouvre alors les yeux et redémarre tout naturellement sur la Science, cette discipline "indissociable de l’échec" où les états d’up and down sont permanents. "On pense souvent avoir fait la découverte du siècle or les trois quarts du temps, on déchante. C’est inhérent à la science où tout n’est que remise en question permanente."

Et d’un large sourire, l’air résigné mais philosophe, il conclut: "L’échec, c’est comme le sel qu’on donne à un plat, c’est un révélateur qui nous permet de jouir de nos réussites. Sans lui, on perdrait en plaisir et en humanité."

Voir plus large

Encouragé à confier ses expériences personnelles de l’échec, le neurologue rame un peu. Il referme les yeux et, à nouveau, tente de se repasser le film de sa vie à la recherche d’une expérience significative. Pas de chance, même à l’école ou à l’Université, il semble difficile pour lui d’exhumer l’ombre d’un revers. Mis à part un examen raté car il avait mal noté l’heure de l’épreuve, ou une dispute avec un professeur qui l’avait coté injustement, Laureys finit par confesser avoir toujours été un bon élève mais rebondit quand même: "Même si j’étais un assez bon élève, quand je recrute quelqu’un pour mon équipe, j’essaie de voir plus large. Un bon chercheur ce n’est pas quelqu’un qui aligne les grandes distinctions sur son CV, c’est avant tout un créatif qui n’a pas peur de se tromper et de tout remettre en question."

Il se rappelle alors avoir présenté jadis des projets à des collègues circonspects qui, devant les hypothèses de recherches proposées, lui conseillaient carrément d’abandonner et de ne pas les présenter. Un peu comme son professeur à l’école primaire qui, regardant sa classe ne manquait pas de préciser qu’aucun de ses élèves ne ferait jamais d’études universitaires. "Pour moi, la pire des choses, c’est de casser le rêve. Pour cela, je rejoins Brel, le talent, c’est surtout d’avoir envie de faire quelque chose. Et le pire des échecs, c’est l’abandon", ajoute-t-il alors, des étoiles plein les yeux.

©Debby Termonia

Fils d’un garagiste de Hoeilaart qui avait arrêté l’école à 12 ans, le petit Laureys se rêvait médecin ou astrophysicien, un rêve qu’il a poursuivi à travers un parcours qu’il qualifie de "beau" aujourd’hui. Une fierté, qui selon lui, est rarement partagée par les lucky sperm, ces héritiers bien nés qui ne connaissent pas la frustration. "Évidemment, lâche-t-il, la réussite, c’est aussi relatif que l’échec finalement. Venant d’un milieu familial comme le mien, il m’était sans doute plus facile de réussir que cela ne le sera pour mes enfants."

Trois enfants (et un quatrième en route) dont les aînés suivent l’enseignement traditionnel, un milieu où la réussite et la compétition font lois, alors que le troisième est scolarisé dans une école à pédagogie active où l’échec est purement et simplement "rayé" du vocabulaire. Dans un cas comme dans l’autre, Laureys déplore qu’il n’existe pas de juste milieu en la matière.

Avant de mettre fin à cet entretien, nous lui demandons s’il désire partager encore expérience personnelle. La question semble lui faire l’effet de "la dernière chance", celle de la "question à un ami" ou "du 50/50" du célèbre jeu télévisé. Il se jette sur son ordinateur, farfouille dans ses notes et le front haut poursuit: "La publication de nos recherches, c’est très difficile car dans la grande majorité des cas, nos articles sont d’abord rejetés. Même si on dirige une belle unité et qu’on reçoit des prix, essuyer un refus reste très dur… on investit tellement de nous-mêmes dans un projet."

Des expériences difficiles, de grandes déceptions mais qui ne sont rien face à la détresse humaine que l’on peut côtoyer dans son service où, faut-il bien l’admettre, les chances de "bien s’en sortir" sont très faibles.

Le neurologue confie rencontrer des difficultés à garder des membres de son équipe car ici, on guérit moins qu’ailleurs. Or trop de médecins considèrent à tort que si l’on ne guérit pas, on ne peut rien faire, "C’est totalement faux!" s’empresse-t-il d’ajouter. "On peut faire tant de choses pour ces patients. Je considère par ailleurs que la mort est un échec qui n’en est pas un; même si je reconnais que celle des gens qu’on aime reste très difficile à accepter."

Finalement, en y réfléchissant, c’est sans doute la mort de son père, intervenue la nuit alors qu’il était hospitalisé, que Steven Laureys considère aujourd’hui comme son plus grand regret: "Je n’étais pas auprès de lui, c’est mon grand échec mais celui-là, on n’y peut rien."

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