La sécheresse, nouvelle maladie chronique du territoire belge

Les agriculteurs sont en première ligne des mesures de restriction prises en Région flamande en ce début de mois de juin. ©JONAS LAMPENS

Il ne pleut plus assez en Belgique. Comme chaque année à la même période, le pays, et surtout la Flandre, menace de manquer d'eau pour passer l'été. Eclairage sur la problématique des sécheresses, devenue structurelle, en compagnie de deux académiques, d'une carte et de quelques observations factuelles.

"Il pleut comme vache qui pisse." "Il tombe des cordes." "Il drache." Tant d'expressions et belgicismes qui visent à qualifier au mieux la météo si caractéristique du plat pays qui est le nôtre. Longtemps l'une des meilleures blagues belges, la pluie battante s'abattant sans relâche sur le territoire, gâchant barbecues et randonnées, hiver comme été, vient pourtant à manquer depuis plusieurs années, au point de transformer la Belgique en une terre dite "à risque" de stress hydrique, soit de pénurie d'eau.

A mesure que les hivers se réchauffent et que les étés s'assèchent, la terre souffre, de plus en plus. Cette année, le mois de juin est à peine entamé et le pays, la Flandre surtout, doit déjà s'adapter à une possible pénurie et à une sécheresse certaine. "Avril et mai n'ont jamais été aussi secs", se désole Pascal Mormal, un météorologue de l'Institut royal météorologique de Belgique (IRM). Et, si pour le professeur de la faculté des bioingénieurs de l'UCLouvain, Marnik Vanclooster, la situation n'est pas encore "critique", elle est néanmoins "très préoccupante" et ce, depuis quelques années. L'académique parle de problème devenu "structurel" exigeant une "solution structurelle globale". Il va donc falloir s'habituer.

Illustration d'une nouvelle histoire belge, maussade celle-ci, avec deux académiques, une carte et quelques observations factuelles.

La Flandre, terre aride

Nous l'avons dit, la Flandre est particulièrement touchée par la sécheresse. Et les raisons sont multiples. D'abord, "le nord du pays est plus industrialisé que les autres régions et il en résulte une occupation des sols plus dense et une consommation plus importante", explique Marnik Vanclooster. "La densité de population est aussi plus importante dans cette partie du pays", ajoute-t-il.

Du béton et une industrie gourmande en eau donc, mais aussi une topographie différente. "La Flandre est plus basse que la Wallonie où il y a une plus grande masse terrestre située au-dessus du niveau de la mer, ce qui permet de stocker plus d'eau et les réserves stratégiques y sont, par conséquent, beaucoup plus importantes que dans le nord", indique le professeur.

Enfin, il est question de géologie. "En Flandre, la géologie est telle que le territoire est essentiellement constitué de sols sableux avec une capacité de rétention d'eau relativement faible et une tendance à sécher très rapidement. Dans le Brabant wallon ou au Hainaut en revanche, on rencontre des sols beaucoup plus limoneux. Et dans les Ardennes, les sols sont encore plus argileux. Il y a donc, en Wallonie, une couverture géologique qui est beaucoup plus propice à retenir l'eau et à alimenter les nappes phréatiques. La région est donc moins vulnérable à la sécheresse", détaille Marnik Vanclooster.

La Wallonie à la rescousse

Mais ce constat n'est pas nouveau et la distribution de l'eau, matière régionale, s'est organisée de façon telle que des transferts de ressources s'effectuent, pour une fois, du sud vers le nord. Aussi, Eric Van Sevenant, le président du comité de direction de la Société wallonne des eaux (SWDE), rappelle: "Chaque année, environ un tiers de l'eau captée en Wallonie est expédiée vers Bruxelles et la Flandre. Ceci signifie que 30 millions de mètres cubes d'eau sont fournis à la Flandre tous les ans et rien n'indique une réduction de ces transferts dans un futur proche." 

Mais alors que la situation se fait de plus en plus préoccupante - la faute à la baisse des précipitations et au réchauffement climatique - la Wallonie pourra-t-elle tenir le coup indéfiniment et continuer d'alimenter le nord? "La sécheresse arrive tôt dans la saison, certes, mais la recharge hivernale des nappes phréatiques a été bonne en 2019-2020. Meilleure que les années précédentes même, ce qui n'est pas le cas en Flandre. Nous entamons l'été relativement sereinement, on ne parle pas de risque de pénurie à ce stade", rassure Eric Van Sevenant.

Mais cette situation est-elle tenable à long terme ? Pour Bas Van Wesemael, professeur à la faculté de géographie de l'UCLouvain, il va être difficile de poursuivre sur cette voie sans procéder à quelques ajustements. "Il faut s'efforcer de faire rentrer plus d'eau dans les nappes", expose-t-il. "Pour ce faire, il faut veiller à ne pas trop imperméabiliser les sols, en construisant trop par exemple, et il faut faire en sorte de diminuer la vitesse à laquelle l'eau est évacuée. Idéalement, et cela vaut pour l'ensemble du pays, il faut préconiser l'implémentation de solutions locales comme l'installation de citernes chez les particuliers et les entreprises par exemple", ajoute le professeur.

La Belgique en mauvaise posture

Si de telles solutions sont mises en avant, c'est parce que la Belgique ne dispose pas d'une grande marge de manoeuvre en termes d'aménagement de son territoire. "Aux Pays-Bas, le surplus d'eau est redirigé vers de grands lacs afin de composer d'importantes réserves. Chez nous, de telles étendues d'eau n'existent tout simplement pas. Nous disposons de réserves avoisinant les 18.000 kilomètres cubes contre près de 91.000 chez nos voisins néerlandais. C'est une énorme différence pour deux Etats de taille comparable", souligne Bas Van Wesemael. 

 

Si l'on combine ce manque de réserves naturelles au recul des précipitations et au réchauffement climatique, on constate que le Belgique se trouve en assez mauvaise posture à l'échelle européenne. Une carte publiée par le World Resources Institute (WRI) en 2019 classifie d'ailleurs notre pays comme étant "à risque" de stress hydrique. Selon cette carte, une large portion de la Flandre appartient même à la catégorie "risque de pénurie extrême", la seule zone classée de la sorte en Europe occidentale.

Au hit-parade des pays les plus à risque de stress hydrique, la Belgique figure à la 23ème place mondiale, et quatrième européenne, devançant des pays chauds comme l'Espagne, l'Italie ou la Grèce. 

 

Pour Bas Van Wesemael, ce constat s'explique parce que "la Belgique n'a pas beaucoup de réserves d'eau en comparaison avec le reste du continent. Nous consommons plus de 25% de nos ressources renouvelables d'eau chaque année, ce qui est considérablement plus que nos voisins. Aussi, le pays est fortement dépendant des précipitations". Un constat que partage volontiers son collègue de l'UCLouvain, Marnik Vanclooster, même s'il relève "quelques problèmes méthodologiques" dans l'élaboration de la carte.

"Le point de non-retour n'existe pas"

Se dirige-t-on alors vers un problème de sécheresse chronique sur le territoire? Vraisemblablement, oui. "Les prévisions ne sont pas optimistes pour l'avenir", pointe Marnik Vanclooster. "La recrudescence des sécheresses ira croissant et il faut espérer la mise en oeuvre de mesures d'adaptation en Europe", suggère-t-il. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut désespérer. "La situation est très préoccupante, certes, mais elle n'est pas critique. Le point de non-retour n'existe jamais", assure encore le bioingénieur. 

En plus d'une "réponse structurelle globale à un problème devenu structurel", Marnik Vanclooster et Bas Van Wesemael plaident pour la multiplication d'initiatives locales et pour une adaptation des comportements à la situation. Le remplissage annuel des piscines et l'arrosage systématique des jardins privés devront sans doute être revus à la baisse pour faire face à l'avenir sec de notre pays. En attendant d'y voir plus clair, il faut en tout cas se préparer à voir la problématique des sécheresses resurgir chaque année à la fin du printemps. Et pour longtemps.

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