La vie d'enfer des experts du Covid-19

Au Centre de crise, Steven Van Gucht et Yves Van Laethem se présentent plusieurs fois par semaine devant les caméras pour faire le point sur l'évolution de l'épidémie. ©Photo News

Pedro Facon en burn-out, c'est l'arbre qui cache la forêt. Une forêt faite d'experts et de scientifiques, parfois démoralisés, lassés, mais qui n'abandonnent jamais.

Ils ne baissent pas les bras. Ils ne peuvent pas baisser les bras. "Désolée, trop de travail pour le moment." Voilà ce que nous répond Erika Vlieghe, infectiologue à  l’Université d’Anvers, quand on lui propose de témoigner de sa charge de travail, de la pression, de son vécu de cette crise.

Erika Vlieghe a été la cible de menaces de mort. Elle a quitté le Celeval début décembre, mais elle continue de mettre toute son énergie dans la lutte contre l’épidémie au sein de l’équipe du commissaire corona fédéral, Pedro Facon.

Celui-ci a, par contre trébuché, rattrapé par la pression et sa charge de travail. La rumeur est sortie la semaine dernière: le commissaire corona du gouvernement fédéral serait en burn-out. Elle n'a pas été confirmée... ni démentie. Il est en congé maladie pour de longues semaines, probablement. Son administration est sous pression et, depuis le début de la crise, les jours de congés n'existent quasiment plus.

Derrière leur masque, qu’il soit fait de tissu ou d’impassibilité, les experts n’en mènent pas large. Depuis neuf mois, ils mènent une course effrenée contre l’épidémie, tout en devant expliquer, convaincre, argumenter face à un public pas toujours réceptif. Que ce soit les citoyens, ou les politiques.

"On se fait manger"

"C’est comme une garde d’urgence en hôpital qui dure depuis neuf mois. Il y a des hauts et des bas, des bonnes et des mauvaises nouvelles, mais dans le fond, il n’y a jamais de relâchement dans la tension. Et on se fait manger", nous confie Yves Van Laethem, le porte-parole interfédéral Covid 19, qui concède que le rythme imposé par la crise est difficile.

"C’est comme une garde d’urgence en hôpital qui dure depuis neuf mois. Il y a des hauts et des bas, des bonnes et des mauvaises nouvelles, mais dans le fond, il n’y a jamais de relâchement dans la tension. Et on se fait manger."
Yves Van Laethem
Porte-parole interfédéral Covid-19

Le porte-parole Covid-19, médecin infectiologue  à la retraite, dit avoir dû apprendre à vivre avec ce qu’il n’avait jamais connu dans sa carrière: le poids de ce qu’il appelle les "effets collatéraux". "On n’est pas face à un seul patient, mais à onze millions de personnes à sauver. Et ce qui est prescrit et favorable pour les uns ne le sera pas pour les autres.  Contre tout cela, on n’est pas immunisé, il n’y a pas de vaccin."

Le microbiologiste Emmanuel André (UZ Leuven) confirme. "Toute la difficulté à laquelle on fait face, c’est de rester aussi objectif que possible, et impassible. Car notre rôle n’est pas de justifier les choix politiques, mais de décrire et expliquer ce qui se passe." Et dans ce rôle, aux yeux de la population, beaucoup d'experts paraissent froids et indifférents. Détachés de la réalité. "Cela peut donner une image affolante, mais on doit garder le cap."

"Toute la difficulté à laquelle on fait face, c’est de rester aussi objectif que possible, et impassible. Car notre rôle n’est pas de justifier les choix politique, mais décrire et expliquer ce qui se passe."
Emmanuel André
Microbiologiste (UZ Leuven)

Le microbiologiste témoigne aussi des interpellations parfois agressives des gens par mail, par messages. "On doit constamment jouer le tampon entre le questionnement de la population et le politique."  

"Le but n’est pas de plaire, enchaîne Leïla Belkhir, infectiologue aux Cliniques Saint-Luc. Il y a des critiques, mais il faut continuer, donner les informations les plus exactes possibles, sans dramatiser." Elle admet parfois être abattue. "Oui, il y a des jours ou je pleure dans ma voiture. C’est dur, mais on a une équipe avec nous et il faut essayer d’en rester le moteur."

Agressivité croissante

Yves Coppieters, l’épidémiologiste de l'ULB rappelle: "La vraie charge mentale pèse sur le personnel hospitalier." Mais il constate lui aussi, surtout depuis le deuxième confinement, l’agressivité croissante d’une part de la population. "Dès que l’on a un discours objectif, on se fait traiter de criminel, sous la coupe des lobbys pharma. Les gens ne voient pas le bout du tunnel, alors ils cherchent un coupable."

"Dès que l’on a un discours objectif, on se fait traiter de criminel, sous la coupe des lobbys pharma. Les gens ne voient pas le bout du tunnel, alors ils cherchent un coupable."
Yves Coppieters
Epidémiologiste (ULB)

Le scientifique admet être parfois pris par le découragement. Dans sa carrière, il a été confronté à de nombreux virus mortels – Ebola, choléra... – "mais jamais je n’ai connu une épidémie qui répond aussi mal aux modèles prédictifs. Ils ne fonctionnent plus, on n’arrive pas à introduire les bonnes hypothèses, que ce soit sur le respect des gestes-barrières, le testing... L’épidémie est pernicieuse, car elle casse les codes habituels. Nos méthodes doivent être retravaillées, car des épidémies, il y en aura d’autres…"

Emmanuel André constate lui aussi cette fatigante imprévisibilité. "Quand des solutions arrivent, des bulles d’espoirs naissent et il ne faut pas sous-estimer la pression quand les sujets arrivent dans les médias. Cela ajoute aussi du stress aux gens qui gèrent la crise jour et nuit. Mais il ne faut pas avoir trop d’espoirs à court terme, ils sont souvent déçus…"

Se protéger et positiver

Yves Van Laethem admet fuir les réseaux sociaux. "J’ai un avantage: vu mon âge, je n’y suis pas du tout. Et je ne m’y intéresse pas. Pouvoir ne pas être blessé face aux attaques, ca aide aussi." Leïla Belkhir essaye de se nourrir des choses positives: "La solidarité, les encouragements, l’aide entre collègues. Je vais encore sur les réseaux sociaux, mais j’évite les commentaires. Je me protège."

Et surtout, ces experts aperçoivent le bout du tunnel. "Les vaccins, dit Yves Van Laethem. Très vite, je me suis raccroché à ce ‘machin’ dont je suis persuadé qu’il aidera à nous en sortir. C’est une petite lumière qui m’aide à continuer à avancer, qui me permet de rester optimiste."

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