reportage

"Le client m'a coincée dans l'ascenseur. 'Tu l'as cherché', m'a dit mon boss"

©doc

Le harcèlement sexuel reste tabou dans les entreprises. Depuis 1996, des personnes de confiance et conseillers en prévention veillent au grain. Mais les victimes restent encore souvent silencieuses. Enquête.

Caroline est commerciale dans le secteur médical. Blonde, plutôt jolie. La jeune femme dynamique, souriante, toujours le mot pour rire. Le genre de personne avec qui "on accroche tout de suite".

Certains, face à elle, se sentent manifestement pousser… des ailes. "Un soir, à la fin d’un congrès, un radiologue français qui m’avait collé toute la journée m’a coincée dans l’ascenseur de l’hôtel." Mains sur les seins, bouche collée à son cou. Aucune équivoque. "Je l’ai repoussé tellement fort qu’il est tombé, j’ai couru jusqu’à ma chambre. Puis j’ai appelé mon boss. Il m’a dit: ‘t’exagères, ça ne m’étonne pas que ça t’arrive, tu le cherches aussi…’ C’est ça qui m’a le plus choquée. Sur les 163 hôpitaux que j’ai déjà visités, je n’ai jamais eu un geste déplacé."

Caroline a cherché un autre job, six mois plus tard elle a démissionné. Le radiologue, elle le croise encore dans les congrès. "Chaque fois, je me cache. J’ai peur."

L’histoire de Caroline se répète à l’infini. Ou presque. Depuis la story hollywoodienne de l’affaire Weinstein – la révélation au grand jour de la boue cachée sous le bling-bling des tapis rouges – et la vague déferlante des hashtags #MeeToo ou #BalanceTonPorc sur les réseaux sociaux, la dénonciation des cas de harcèlement sexuel ne s’arrête pas.

La parole se libère. Tout le monde a sa petite histoire à raconter, de la drague un peu limite et lourdingue, à la promotion canapé pure et dure. Si pas l’attentat à la pudeur, voire le viol qualifié.

Jusqu’à maintenant, bon nombre de femmes pensaient n’avoir rien vécu de grave. Beaucoup ont enfoui leurs mauvaises expériences au plus profond de leur mémoire, comme la petite culotte moche que l’on cache au fond de son tiroir. Marie (prénom d’emprunt) est de celles-là. Journaliste confirmée, elle se souvient de ce collègue, au tout début de sa carrière, qui l’avait invitée un soir. "J’étais étudiante, je faisais un stage dans un quotidien de la capitale. Un soir, un vieux journaliste m’a emmenée boire un verre et puis a proposé de me ramener chez moi. Et évidemment, dans sa voiture…"

Marie reste pudique. Ces histoires ne sont pas simples à raconter. Un tabou. La honte, la crainte d’être culpabilisée. "Je me suis toujours dit que je l’avais bien cherché. Oui oui, c’est ça qu’on se dit. J’étais plus naïve qu’on ne peut l’imaginer aujourd’hui, et je n’ai pas pensé un instant que ce gars… Bref." Marie fait une pause. Réfléchit. "Ce qui m’a interpellée, ce n’est pas que ça se soit produit. Non, ce qui m’a interpellée, c’est que j’avais totalement occulté cet épisode. Ce qui est apparemment un grand classique de l’état d’esprit des personnes harcelées…"

"Ophtalmo ou gynéco, c’est pas des médecins ça, c’est bon pour les femmes…"

L’affaire Weinstein fait réaliser, aujourd’hui, que certains comportements longtemps acceptés et intégrés, ne sont pas "normaux". "On vit dans une société très stéréotypée, explique Elodie Debrumetz, la porte-parole de l’Institut pour l’Egalité des hommes et des femmes. Ces stéréotypes sont autant présents sur les lieux de travail que dans la rue, à la maison. Les remarques sexistes fusent au boulot, sur la longueur de la jupe de la secrétaire, la nouvelle stagiaire qu’on aimerait bien voir embauchée "parce qu’elle est blonde avec de jolis seins". La collègue à qui on dit: "tiens va me chercher un café" ou "passe devant", face à l’escalier. Le regard insistant sur les fesses, la remarque qui tombe. Une jeune journaliste qui préfère rester anonyme l’a vécu, lors d’une interview avec un homme politique dont elle taira le nom. Classique, tristement banal.

"Je me souviens d’une réunion de médecins qui discutaient de leur métier. Et qui disaient ‘ophtalmo ou gynéco, c’est pas des médecins ça, c’est bon pour les femmes’… ", raconte encore Caroline. Propos sexistes, stéréotypes. "On les a intégrés, il y a une forme d’acceptation de certaines situations, et une méconnaissance de ses droits, dit Elodie Debrumetz. D’autant que la frontière est souvent floue, entre ce qui relève du sexisme, de la drague et du harcèlement. Et apporter la preuve du délit est extrêmement difficile. "Ces choses-là ne se font pas au grand jour, devant tout le monde. C’est la parole de l’un contre la parole de l’autre", explique Emmanuelle Pochet, conseillère en prévention chez Mensura, et responsable d’équipe pour les aspects psychosociaux.

dans la loi, une procédure double

Le harcèlement sexuel au travail fait partie des risques psychosociaux, et tombe donc dans le domaine de la loi sur le bien-être au travail. Cette loi a été adaptée en 2014, suite à un afflux excessif de plaintes. Elle prévoit plusieurs étapes.

Une première procédure informelle (on règle le problème en interne, à l’aide des personnes de confiance ou des conseillers en prévention et protection au travail, sans que l’employeur soit mis au courant). Une procédure formelle peut aussi être mise en route dans les cas plus grave (dépôt d’une plainte, qui peut être rejetée par le conseiller en prévention). Le travailleur plaignant est alors protégé contre le licenciement, et l’employeur appelé à prendre des mesures. L’employeur peut aller jusqu’à licencier la personne accusée de harcèlement.

Robert De Baerdemaeker, avocat en droit social, n’a jamais été confronté au cas de plainte pour harcèlement. Par contre, il épingle le cas d’un travailleur accusé par une collègue de harcèlement lors d’un team-event. Les faits étaient manifestes. Le travailleur a été licencié, mais l’accusé s’est retourné contre son employeur… La victime, elle, n’a pas voulu déposer plainte (il y a souvent une crainte d’être mal accueilli), dit encore l’avocat, qui attend de voir ce que le tribunal jugera.

L’expérience de terrain de la conseillère lui a montré aussi que les personnes qui se sentent véritablement harcelées ont parfois juste besoin de parler à quelqu’un, et ne souhaitent pas nécessairement aller plus loin en déposant plainte. Parfois parce qu’elles n’en ont pas l’énergie… Trouver des témoins, opposer sa parole à celle de l’autre, révéler l’histoire au grand jour... "Les personnes mises en cause pour des accusations de harcèlement sexuel se justifient toujours en banalisant les faits. Ils peuvent expliquer que c’était pour rire ou que l’autre les a provoqués. Certains ne voient pas le problème car ils sont persuadés que l’autre est consentant", dit Emmanuelle Pochet.

Et quand cela concerne un homme – car les cas existent – le couvercle est encore plus lourd à soulever. Didier, professeur dans un grand collège catholique, se souvient ainsi d’un vieux collègue qui avait eu des gestes déplacés avec lui, bras autour de la taille. Non seulement il s’est retrouvé catalogué comme étant "celui qui avait un problème avec les mecs", mais il n’a pu se tourner vers une personne de confiance masculine. "Les deux référentes étaient des femmes, et on m’a dit c’est comme ça, le monde se féminise. Or pour moi, il faut la parité…"

A peine 150 plaintes

Cette difficulté à dénoncer, elle se voit directement dans les statistiques. Le nombre de plaintes officielles enregistrées par les services de prévention et protection au travail est marginal. De l’ordre de 150 demandes d’intervention formelles à peine, alors qu’une enquête d’Eurofound épingle un taux de 1% de travailleurs se disant harcelés sexuellement (pour l’année 2015).

A l’Institut pour l’égalité des hommes et des femmes, le nombre de plaintes déposées est même… ridicule: 4 signalements en un an. "Mais l’Institut n’est pas l’axe privilégié, signale Elodie Debrumetz. Les travailleurs se tournent d’abord vers les procédures internes. Les personnes de confiance, les conseillers en prévention." L’étape ultime étant la plainte auprès des services de police, conseillée par les services de prévention ou les personnes de confiance dans les cas les plus graves. "Au-delà des remarques déplacées ou des tapes sur les fesses, des situations qui se règlent souvent en interne, j’ai déjà eu le cas d’une personne harcelée que son collègue suivait jusque chez elle, appelait tout le temps au téléphone. Je lui ai conseillé d’aller déposer plainte à la police", explique Marie-Claire Tirmarche, conseillère en prévention chez Attentia.

"Une démarche vraiment pas simple", dit Robert De Baerdemaeker, avocat spécialisé en droit du travail. Les victimes n’osent pas parler. Mais une fois qu’elles le font, les tribunaux prennent cela au sérieux, car on touche à l’humain. On ne peut plus se permettre de ne pas prendre ça au sérieux." Il existe donc bel et bien des procédures pour lutter contre le harcèlement. "Mais depuis 2011 seulement, avouez, c’est intriguant, dit l’avocat. On a ignoré le phénomène pendant longtemps." Aujourd’hui, le travailleur qui se sentira harcelé peut ainsi se tourner vers la personne de confiance, nommée par la direction et le CPPT (comité de prévention et protection au travail). Les entreprises n’ont pas l’obligation de nommer cette personne de confiance. Il existe donc une deuxième ligne, les conseillers en prévention externe.

"On a un rôle d’écoute, de soutien, de conseil, mais on n’a pas le pouvoir de faire changer les choses."

Mais est-ce vraiment utile? Marie-Claire Tirmarche et Emmanuelle Pochet sont unanimes: "Cela a le mérite d’exister", disent-elles. Marie-Claire Tirmarche constate aussi que les personnes de confiance et les conseillers en prévention, de par leur simple existence, jouent le rôle dissuasif du "flic qui rode dans la rue".

"On a un rôle d’écoute, de soutien, de conseil, mais on n’a pas le pouvoir de faire changer les choses. C’est au final la direction qui devra agir et décider d’un changement de poste, donner un avertissement, proposer une médiation, voire licencier", expliquent les deux conseillères. Et là intervient toute la question de la culture de l’entreprise. "L’ambiance de travail et les comportements de la hiérarchie ont des répercussions sur l’ensemble des travailleurs. Si la direction elle-même n’a pas un comportement adéquat, respectueux, cela aura un impact sur les collaborateurs", dit Emmanuelle Pochet.

Sa collègue d’Attentia, Marie-Claire Tirmarche, enchaîne, en constatant que dans les secteurs plus "machistes" et où le sujet est tabou, la démarche sera plus difficile à mener et les risques seront plus élevés.

Promotion canapé

La culture d’entreprise… Lise (prénom d’emprunt), employée dans une entreprise publique bruxelloise, lâche son histoire: "Chez nous, le harcèlement, c’est devenu pour certains une manière de manager." La jeune femme a été draguée par un collègue. "Il promettait un poste d’assistante le jour où il monterait directeur. Il s’est introduit insidieusement dans ma vie privée. D’abord en ami. Je ne voyais rien venir. Il a épousé une de mes collègues. Moi je n’ai jamais cédé, même si dans les mails il est devenu peu à peu très clair. Jamais menaçant, mais il tentait sa chance. Avec toutes, en fait. J’ai découvert qu’on était cinq à avoir subi son petit jeu." Le jeu finalement très basique de l’homme qui utilise sa position hiérarchique pour draguer. On essaye, et si ce n’est pas elle, ce sera une autre.

"Il a été muté de service, on ne met plus de jolies filles avec lui, que les vieilles ou les moches… Mais la personne de confiance m’a dit, on ne sait rien faire de plus, il est indétrônable."

Un jeu qui n’est pourtant pas resté sans conséquences pour Lise. Outre le fait d’être cataloguée de "chieuse, parce qu’elle ne couche pas", son mari, qui travaille dans la même entreprise, sous la coupe hiérarchique du harceleur en question, s’est retrouvé à ne plus faire que des horaires de nuit. Pendant cinq ans…

Ironie de l’histoire, la direction de l’entreprise a proposé à Lise de devenir personne de confiance. "J’ai refusé, j’ai déballé toute l’histoire. Et on m’a dit, il va falloir que tu prennes sur toi, ‘X’ est devenu sous-directeur…" Silence… "L’entreprise a mis des choses en place pour éviter que les incidents ne se reproduisent, admet Lise. Il a été muté de service, on ne met plus de jolies filles avec lui, que les vieilles ou les moches… Mais la personne de confiance m’a dit, on ne sait rien faire de plus, il est indétrônable."

Cette histoire démontre toute la nécessité de travailler sur la prévention. Réintroduire la notion de respect, disent les spécialistes. "C’est à la ligne hiérarchique à détecter les signaux. A définir des lignes de conduite claires", explique Marie-Claire Tirmarche, convaincue qu’on diminuera le harcèlement en étant à l’écoute de ce que la personne juge grave ou pas. La conseillère constate aussi que dans beaucoup de cas, le problème de harcèlement s’arrête dès la procédure informelle mise en route. "Le simple fait d’avoir dit au harceleur, ‘vous avez été trop loin’ fait qu’il adapte son comportement, et s’arrête."

"C’est pour cela qu’il est important de sensibiliser, pour rendre la parole possible aussi", insiste-elle. Même si la définition du harcèlement n’est pas simple, car ce qui est acceptable pour une femme ne le sera peut-être pas pour sa collègue… "Il faut aller voir la définition du harcèlement dans le code pénal, dit Robert De Baerdemaecker, qui cite de mémoire un comportement "dont on aurait dû savoir que l’autre ne le supporterait pas. Mais comment connaître le seuil de résistance de l’autre?"

"Les limites sont très subjectives. Il faut apprendre cela aux travailleurs", dit Marie-Claire Tirmarche. Y compris aux chefs de service, qui sont en première ligne. "C’est eux aussi qui peuvent voir s’il y a un problème, si la personne (la victime) commence à être souvent malade. Mais il faut aussi apprendre aux femmes à mettre clairement les limites", conclut-elle.

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