reportage

Le combat solitaire d'un rescapé du 22 mars face à son assureur

"Je ne dors toujours pas. Je suis en colère du matin au soir. J'ai mal au dos. J'ai peur de la foule. Je suis en état d'alerte permanente quand je sors avec des amis", témoigne Christian Manzanza, rescapé des attentats du 22 mars à Bruxelles. ©Diego Franssens

Forcé de retourner trop rapidement au travail après les attentats du 22 mars 2016, Christian Manzanza tient les médecins experts pour responsables de sa rechute. Il est sur le point d'obtenir gain de cause en justice. Témoignage.

C'est sa compagne qui nous a ouvert la porte. Comme elle l'a prévenu de notre arrivée, on a entendu qu'elle l'appelait poussin. Un surnom tendre qui fait sourire une fois que l'on se retrouve face à Christian Manzanza et son physique de basketteur. Plus rien, dans son apparence robuste, ne laisse deviner qu'il a été victime d'un attentat terroriste. C'est pourtant pour obtenir ce statut qu'il se bat depuis presque cinq ans. Un combat de longue haleine, comme en attestent ses cinq grosses fardes rassemblant toute la paperasse administrative. "Ma ligne du temps est perturbée. Pendant des années, j'oubliais mes rendez-vous et je passais du coq à l'âne dans les discussions, mais ça va mieux depuis deux ans", prévient Christian avant d'entamer son récit.

Un certain 22 mars

Le 22 mars 2016. Le couple d'Ixellois se réveille avec les flashs infos faisant état d'une explosion à l'aéroport de Zaventem. Tram jusqu'à Thieffry, métro jusqu'à Arts-Loi pour la correspondance avec une autre ligne de métro: ils font généralement le trajet jusqu'au travail ensemble, mais pas cette fois. Enceinte à l'époque, Laura a changé de shift la veille, à la demande d'un collègue. "Tu peux essayer d'aller au bureau, mais tu n'y arriveras pas", lâche-t-elle à son conjoint, convaincue que le réseau de transports sera suspendu.

Une fois dans le métro, Christian prête peu d'attention à ce qu'il se passe dans la rame. Écouteurs enfoncés dans les oreilles, yeux rivés sur son téléphone, il est captivé par la photo d'une victime de l'explosion de Zaventem qui circule sur les réseaux. À ce moment-là, il ne parvient pas à mettre un nom sur ce visage qu'il est persuadé de connaître, celui de Sébastien Bellin, un ancien joueur de l'équipe nationale de basket contre lequel il a déjà joué.

"Je suis allongé par terre avec des sacs, des membres et le corps d’une femme au regard vide sur ma poitrine."

À Maelbeek, il n'entend pas l'explosion qui lui perfore les tympans et le projette au sol. Le temps semble suspendu. "Je suis allongé par terre avec des sacs, des membres et le corps d'une femme au regard vide sur ma poitrine", se souvient Christian. Il reprend ses esprits, il repense à ce qu'il s'est passé à Paris, aux terroristes qui opèrent en équipe. Il faut quitter les lieux au plus vite. Guidé par la lumière d'un téléphone, Christian finit par se libérer des cris et de l'obscurité de la station de métro. Sur le téléphone d'un passant, il compose le numéro de Laura : "Je suis en vie. Je suis brûlé au visage". Il en est persuadé aujourd'hui, c'est le "cooling" recommandé par sa conjointe, brevetée en secourisme, qui lui a permis d'éviter les stigmates.

Au Thon Hotel où sont rassemblés les rescapés, Christian n'est pas prioritaire. D'autres ont perdu un bras, une jambe. Un cycliste dénommé Bert reste à ses côtés pour le soutenir psychologiquement, jusqu'à sa prise en charge par une ambulance quelques heures plus tard. Direction Saint-Luc, où peu de victimes ont été envoyées. Le personnel est aux petits soins pour Christian. Son dos lui fait mal, sans que la cause ne soit révélée par les scans. Les nuits, il ne ferme pas l'œil. C'est à l'hôpital que démarre l'interminable quête du sommeil...

Sentiment d'abandon

Après une courte semaine d'hospitalisation, la sortie est "brutale". Mentalement à terre, Christian se retrouve chez lui sans suivi: pas de kiné, pas de psy, pas de matériel pour ses plaies. On lui a donné la carte d'une infirmière à domicile, mais celle-ci n'a pas décroché. Sa famille s'organise: sa sœur, infirmière, lui prodigue des soins, une tante s'occupe de déclarer son accident de travail. Mais le sentiment d'abandon est grand. "Ils ont raté le recensement. J'ai compris par la suite que l'aide que j'ai eue plus tard, j'aurais pu l'avoir tout de suite. Mais je n'ai été déclaré victime qu'au mois de juin", explique Christian.

"Ils ont raté le recensement. J'ai compris par la suite que l'aide que j'ai eue plus tard, j'aurais pu l'avoir tout de suite. Mais je n'ai été déclaré victime qu'au mois de juin."

Les mains et le visage recouverts de bandages, Christian doit effectuer la tournée police-commune-banque pour refaire tous ses papiers laissés derrière lui dans la station de métro. "Je ne voulais pas me montrer au monde." Son visage n'a pas encore retrouvé sa couleur normale, lorsqu'il doit se rendre quelques semaines plus tard à la médecine du travail, dans les locaux d'AG Insurance. Sur les conseils de sa dermato, il met de l'écran solaire, mais il réalise qu'il a oublié les mains quand les rayons UV qui passent à travers la vitre de la voiture lui brûlent les doigts. Sur place, il parle de ses nuits sans sommeil, de ses acouphènes, de la décoloration de son visage... "Je ne vois pas bien, qu'est-ce qui vous empêche d'aller travailler?", l'interroge le médecin-expert. Sans voix, Christian obtient malgré tout quelques mois de sursis. Dans la même veine, le dernier rendez-vous avec la médecine du travail lui laisse le souvenir de deux docteurs suspicieux aux visages fermés.

L'impression qu'on tente de le faire passer pour un profiteur se mêle à un sentiment d'irréalité: ai-je bien subi ce que j'ai subi? Est-ce que le problème vient de moi? "Je n'ai alors plus confiance dans mon jugement, ce qui est perturbant", confie-t-il. La naissance de sa fille, durant l'été, n'a rien enlevé à son trouble: n'est-ce pas une drôle d'idée de vouloir élever un enfant dans ce monde de fou? "Je voulais être bien pour son arrivée. Je l'étais physiquement, mais mentalement j'étais encore blessé."

Retour forcé au travail

L'avis de la médecine du travail relatif à sa remise au travail tombe en septembre, mais Christian, qui ne se sent pas prêt, attend le mois de novembre pour retourner chez son employeur de l'époque, une société active dans la finance. Des problèmes de concentration et de gestion du temps se font directement ressentir. "Après une semaine, j'ai compris que je n'y arrivais pas", se souvient Christian. Il prend un jour de congé chaque semaine pour la raccourcir, un autre jour en télétravail. La stratégie mise en place lui permet de tenir huit mois, avant la rechute.

"Je réalise que je ne suis pas guéri du tout, alors que j'aurais pu l'être si on m'avait laissé le temps."

Quand sa psychiatre décide de le mettre en incapacité de travail, c'est un sentiment de rage qui prend le dessus. "Je réalise que je ne suis pas guéri du tout, alors que j'aurais pu l'être si on m'avait laissé le temps. Je ne dors toujours pas. Je suis en colère du matin au soir. J'ai mal au dos. J'ai peur de la foule. Je suis en état d'alerte permanente quand je sors avec des amis. Je ne suis jamais retourné dans les transports et j'ai eu l'impression de faire un arrêt cardiaque en passant par hasard devant une bouche de métro. Je réalise que je n'ai pas été traité comme il le fallait. Je ne méritais pas cela. Je les tiens pour responsable de ma rechute." Christian décide de porter le dossier devant le tribunal du travail, en juillet 2017.

Une longue procédure s'enclenche, psychologiquement lourde. Aux yeux de son assurance, sa rechute n'a aucun lien avec les attentats. Celle-ci serait uniquement la conséquence de problèmes familiaux. Suite à son refus de signer un accord allant dans ce sens, Christian n'est plus remboursé de ses frais médicaux par AG Insurance à partir de septembre 2017. En parallèle, il faut gérer les procédures avec la mutuelle, la Stib et l'aide aux victimes, ce qui n'est pas une sinécure. "Le ministre de la Justice parlait d'un guichet unique, mais ce n'était pas le cas", résume Christian qui obtient finalement une aide de l'État, en octobre 2018.

Confiné avant l'heure, Christian s'isole la majeure partie de l'année 2018, mal dans sa peau. La reprise du boulot, un an après ce qu'il nomme le "méga craquage", se solde malheureusement par un échec. La procédure judiciaire enclenchée vis-à-vis de l'assurance vire à l'obsession. Le fait de nier le lien évident entre les attentats et l'incapacité de travail ajoute de l'injustice à l'injustice.

Les médecins qui soignent

Août 2020. La méfiance développée envers le corps médical s'efface au fil de la session avec le médecin arbitre. "C'est bizarre. Je lui parle de mon évolution. Il me pose des questions sur mon état, il effectue un examen complet pour faire son rapport. En fait, je me retrouve face à un vrai médecin, dont la vocation est de soigner. Un rôle que les médecins-experts n'avaient pas rempli", analyse Christian.

La bonne nouvelle est tombée en décembre dernier. Dans les préliminaires de son rapport d'expertise, l'expert judiciaire a considéré que la période de rechute était bel et bien imputable aux attentats. En ce qui concerne le préjudice économique, un taux d'incapacité permanente de travail de 7% a été reconnu, au lieu du taux de 5% proposé par l'assurance. Si les conclusions de l'expert confirment ce taux, Christian percevra une allocation annuelle correspondant à 75% de la rémunération qu'il percevait pendant l'année qui a précédé les attentats, pondérée par le taux d'incapacité de 7%. Une fois le rapport d'expertise déposé, il ne restera qu'à demander son entérinement devant le tribunal du travail de Bruxelles, explique son avocate, Maître Julie Bidaine.

"C'était comme si tout le monde voyait que les feux étaient au rouge, mais les médecins-experts te disent qu'ils sont verts. Au final, ils ont été un frein dans mon évolution."

"Ce qui est important pour moi, c'est que cela confirme que je ne suis pas fou, alors que j'en étais arrivé à me poser la question à certains moments. J'ai aussi l'espoir que cela change les pratiques. C'était comme si tout le monde voyait que les feux étaient au rouge, mais les médecins-experts te disent qu'ils sont verts. Au final, ils ont été un frein dans mon évolution", conclut Christian.

Contacté par nos soins, AG Insurance déclare que les dossiers liés à des accidents d'une telle ampleur et gravité sont particuliers et émotionnellement difficiles. "AG en est bien consciente et nos collaborateurs s’efforcent de traiter ces affaires avec le plus grand respect pour les victimes et ce qu'elles ont enduré. Quand il y a des discussions avec l'assuré, nous essayons toujours de régler ces différends à l'amiable", explique la porte-parole d'AG qui dit regretter ne pas être parvenu à un accord pour le cas de Monsieur Manzanza. "Pour nous aussi, la seule voie pour clore le dossier était de passer via un tribunal arbitre. L'expertise finale, désormais connue, a permis de déterminer à un niveau correct les séquelles physiques et surtout psychologiques de Monsieur Manzanza (les plus compliquées à déterminer) et nous nous conformerons à cette décision. Nous espérons de tout cœur que cette décision pourra aider la victime à tourner la page de ce chapitre difficile de sa vie pour en entamer un nouveau."

Cinq ans après les attentats de Bruxelles, Christian Manzanza a repris un emploi à l'ULB qui lui plaît, mais il ne s'estime pourtant toujours pas complètement rétabli. "On ne peut pas guérir complètement de cela. J'ai développé une intolérance totale face à l'injustice, ce qui provoque de la frustration. Je ressens aussi beaucoup de violence en moi. Ma chance, cela a été d'avoir ma fille parce que cela m'a forcé à m'adoucir. Et je suis déterminé à faire en sorte que son passage sur terre soit le meilleur possible."

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