interview

Le cri d'alarme de grands restaurateurs: "Pour éviter un tsunami social, les aides doivent être liées à l'emploi"

Thierry Van Damme, Albert Michiels et Serge Litvine, 27 restaurants et 500 emplois à eux trois. ©saskia vanderstichele

Thierry Van Damme, Albert Michiels et Serge Litvine, trois restaurateurs (27 adresses, 500 emplois) jugent la décision de fermer l'horeca "illégale". Ils n'iront pas en justice mais exigent bien plus que des aides forfaitaires.

Ils sont remontés et, plus encore, amers. Très amers. Ce mardi, Thierry Van Damme et Serge Litvine ont rejoint Albert Michiels dans une de ses brasseries, aux Étangs Mellaerts à Woluwe-Saint-Pierre, pour une interview groupée à L'Echo.

À eux trois, ils possèdent 27 restaurants et emploient 500 personnes. Au nom d'un groupe plus large de restaurateurs (incluant aussi des noms comme Mattagne, Delflandre, Pinto, Goor, Baeyens, Verleyen, Demol, Bernard, Botta, Grenier et d'autres encore), ils veulent dire tout le mal qu'ils pensent de la décision prise par le gouvernement fédéral de fermer à nouveau leur secteur, pour un mois, après déjà onze semaines de confinement au printemps.

"Au lieu de contrôler, on ferme tout. C'est incompréhensible !"
Serge Litvine
Restaurateur

Il est midi. En temps normal, on s'affaire dans le restaurant à cette heure-ci. Pas cette fois. Faute de clients, le lieu résonne. Les chaises sont sur les tables. Une petite équipe s'emploie à bâcher les vitrines du bar, pour éviter que la poussière ne vienne s'y poser. Le coup de blues n'est pas loin.

Thierry Van Damme a la tête des mauvais jours. "On avait investi, on avait pris toutes les mesures de sécurité et d'hygiène voulues. Nos clients nous félicitaient et nous disaient: ‘on se sent en sécurité chez vous’. Les personnes âgées venaient manger chez nous, c'était quasiment leur seule vie sociale. Mais non, des ministres ont décidé, sur base de quoi on se le demande bien, qu'on devait fermer une deuxième fois." Il fulmine, le copropriétaire de la Brasserie de la Patinoire (bois de la Cambre), de la Brasserie de L'Expo (Laeken), Brasserie du Lac (Genval), Brasserie du Quai (Namur), entre autres adresses. "Dans les bars et les bistrots, la distanciation est peut-être un peu plus compliquée à gérer. Mais nous, les restaurants, nous n’avons eu aucun problème."  

"On nous jette la responsabilité principale de la propagation de la pandémie, alors que les études indiquent le risque existant dans les écoles, les universités, les transports en commun."
Serge Litvine

"On est en train de nous détruire", embraie Serge Litvine, le propriétaire des quelques adresses bien connues à Bruxelles (La Villa Lorraine, La Villa in the Sky, Villa Emily, Lola, Odette en ville, etc.). "Sans raison, on installe une psychose sur l'horeca. On nous jette la responsabilité principale de la propagation de la pandémie, alors que les études indiquent le risque existant dans les écoles, les universités, les transports en commun."

Tous trois sont d'avis qu'il y avait moyen d'agir autrement. "On aurait pu contrôler et fermer les établissements qui ne respectaient les consignes, ça oui", souligne Serge Litvine. "Mais cela n'a pas été fait. Au lieu de contrôler, on ferme tout. C'est incompréhensible!"

Albert Michiels approuve et se dit "très étonné d'une chose. En juin, quand on a pu rouvrir, on a pris les cordonnées de tous nos clients, comme le voulaient les autorités. Très bien. À votre avis, combien de fois m’a-t-on appelé pour signaler un cas de Covid dans un de mes dix restaurants? Aucune, zéro. On ne devait pas représenter un si grand danger que ça!» 

- Chez moi non plus, pas un seul appel, abonde Serge Litvine.

- Moi, on m'a appelé une fois, précise Thierry Van Damme en levant l'index. On a préparé les documents mais personne n'est jamais venu les chercher...

"De qui se moque-t-on?", reprend Albert Michiels, excédé. "Qui ne fait pas sa part du boulot dans cette histoire? Pas nous!"

"La décision du gouvernement fédéral de fermer le secteur est illégale."
Albert Michiels
Restaurateur

Le patron de Restauration Nouvelle (Brasseries du Prince Orange, du Heysel, RN Waterloo et Louvain-la-Neuve, Chalet du Laerbeek,…) signale au passage que les avocats consultés ont tous la même analyse: "la décision du gouvernement fédéral de fermer le secteur est illégale."

Selon leurs conseils, le gouvernement n'a pas agi cette fois dans le cadre des pouvoirs spéciaux. Ils ont été accordés par la Chambre en mars, mais ils ont expiré depuis lors. Qui plus est, la mesure gouvernementale serait discriminatoire dans la mesure où elle traite leur secteur différemment des autres.

Vont-ils dès lors contester la décision en justice, comme d'autres ont déjà décidé de le faire? "On a beaucoup réfléchi à ce point et on a décidé de ne pas aller en justice, parce qu'on ne veut pas rajouter de l'huile sur le feu", répond Serge Litvine."On ne croit pas du tout que le risque de contamination soit important dans l'horeca, mais on a autre chose à faire que de partir en guerre contre l'Etat."

"Ces aides forfaitaires, c'est presque une insulte. Les aides devraient être proportionnelles et liées au nombre d'emplois."
Albert Michiels

En revanche, ils ont des attentes bien précises envers les autorités. D'abord, il faut revoir les aides régionales, disent-ils. "Que s'est-il passé lors de la première fermeture?", entame Albert Michiels. "En Flandre, où nous avons un restaurant, on a reçu l'aide en trois jours. En Wallonie, on a dû pleurer pendant trois mois pour l'obtenir. À Bruxelles, on nous a expliqué qu'on n'y avait pas droit parce qu'on emploie plus de 50 personnes. Est-ce normal? Pour moi, ces aides forfaitaires, c'est presque une insulte. Je fais quoi avec quelque milliers d'euros (quand on me les accorde!) alors que j'emploie 180 personnes? Les aides devraient être proportionnelles et liées au nombre d'emplois. La Flandre se dirige vers une formule de ce type, elle a compris comment faire. Pourquoi n'en fait-on pas autant en Wallonie et à Bruxelles?" Une approche nationale serait plus judicieuse, ajoute-t-il. 

"L'exonération ONSS, une aide juste"

Le trio demande aussi qu'un taux de TVA de 6% (hors alcools) soit d’application pour l'ensemble de l'année 2021, que les congés payés et treizième mois soient pris en charge par le fédéral, au prorata des mois de fermeture, et que les charges ONSS soient exonérées "pour un trimestre au minimum".

"Nous devons être aidés, si on veut éviter un tsunami social qui coûterait bien plus cher aux finances publiques."
Serge Litvine

"On ne demande pas l'aumône", insiste Serge Litvine. "On nous oblige à fermer. On nous dit ‘cas de force majeure’. Soit, mais nous devons être aidés, si on veut éviter un tsunami social, qui coûterait bien plus cher aux finances publiques." Aider au maintien de l'emploi, c'est beaucoup plus efficace que de payer des allocations de chômage, prolonge Thierry Van Damme.

"On parle peut-être beaucoup d'argent, mais il faut bien voir que nous employons beaucoup de personnes peu qualifiées qui ne gagnent pas forcément de gros salaires", reprend Serge Litvine. "Il faut nous aider de manière ciblée et juste. L'exonération ONSS, c'est une aide juste car elle va à l'emploi."

En maître des lieux, c'est Albert Michiels qui se charge de la conclusion. "Nous trois, on a la chance d'avoir des moyens probablement supérieurs à la moyenne dans le secteur. Personnellement, j'ai vendu une maison après le premier confinement, pour réinjecter de l'argent dans l'entreprise. J'ai pu le faire, tant mieux pour moi, mais combien dans le secteur peuvent le faire? On ne demande rien pour nous-mêmes. Si ces aides ciblées et proportionnelles n'arrivent pas, il faut bien se rendre compte de ce qui va se passer: on va fermer des établissements, on va licencier. Il n'y a pas trente-six solutions."

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