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analyse

Le gaming, le yoga, le running,… boosters de CV

Manpower a mis au point un outil de détection des compétences au travers du gaming: le "Gaming skills translator" ©Bloomberg

Les loisirs que l’on pratique peuvent en dire beaucoup sur nous et nos atouts aux futurs employeurs. Le gaming, longtemps vilipendé, apporterait lui aussi une flopée de compétences propres à booster les CV. Manpower en a fait la démonstration.

Il s’appelle Salvatore. Il a 27 ans. Depuis qu’il a 5 ou 6 ans, il manie allègrement les souris, joysticks et autres accessoires de consoles de jeux.  Salvatore est un pur gamer, il a tout essayé: les RPG, les MMORPGs, les FPS, … Il traduit pour nous, plutôt incultes dans le domaine: jeux de rôle du type  Final Fantasy, jeux multijoueurs en réseaux – comme les mythiques Pokémon ou World of Warcraft –, jeux de tir du genre Call of Duty, jeux de stratégie,…

"Je dirigeais une guilde de 50 personnes. On ne peut pas parler à tout le monde de la même façon, on l’apprend petit à petit. C’est pareil dans le monde du travail…"
Salvatore Cammarata

Grâce à cela, il a décroché, à la fin de son contrat d’apprentissage, un poste de manager chez Cash Converters. Du moins, il en est convaincu."Je ne sais pas comment j’aurai eu ce poste de manager aussi jeune sans cela", nous raconte-t-il. Lui qui n’était pas une flèche à l’école semble encore aujourd’hui tout étonné. "Les jeux multijoueurs, cela apporte vraiment quelque chose de différent. C’est comme une entreprise, il y a des équipes, des chefs, des sous-chefs. Il faut savoir donner des ordres, résoudre des problèmes, gérer l’équipe. Moi, je dirigeais une guilde de 50 personnes. On ne peut pas parler à tout le monde de la même façon, on l’apprend petit à petit. C’est pareil dans le monde du travail…"

Pour aider les jeunes comme Salvatore a prendre conscience de leurs capacités, le spécialiste de l’intérim et du recrutement, Manpower, a lancé un outil en ligne, le Gaming Skill Translator. Salvatore l’a essayé. Il a encodé ses trois jeux favoris : World of Warcraft, Final Fantasy et League of Legend. Il a fait tourner le programme et découvert les softs skills pointés dans son profil. "Cet outil, c’est un bon tremplin pour les jeunes qui cherchent un job étudiant (ou un emploi tout court), pour les aider à prendre conscience de leurs capacités", estime-t-il. Aujourd'hui, Salvatore a laissé tomber le secteur de la vente, et suit une formation pour se mettre à son compte comme développeur.

À la découverte des compétences

Mais comment Manpower, spécialiste du recrutement, a-t-il eu l’idée d’explorer l’univers du gaming? "Dans le monde du travail qui se virtualise à un rythme accéléré, nous devons aller à la rencontre des candidats d’une façon nouvelle, en nous connectant à eux et en leur apportant une valeur ajoutée dès le premier contact", explique Bénédicte Baucy, directrice chez Manpower. La société de recrutement a donc créé un outil en ligne permettant aux candidats de découvrir et évaluer leurs compétences professionnelles à travers leur usage des jeux vidéos. Le principe est simple, nous détaille  Jonathan Penninck, manager chez Manpower: il suffit de choisir dans le module trois jeux auxquels on joue le plus souvent, son expérience, le temps qu’on y passe, son niveau de compétences dans le jeu, et un algorithme traduit ensuite le profil du gamer en compétences professionnelles qu’il pourra ajouter à son CV ou aborder lors de son entretien d’embauche. Farfelu comme idée ? Un concept novateur, devrait-on plutôt dire, même s’il a de quoi surprendre.

"Dans le monde du travail qui se virtualise à un rythme accéléré, nous devons aller à la rencontre des candidats d’une façon nouvelle."
Bénédicte Baucy
Directrice chez Manpower

Le gaming souffre souvent de préjugés. Mais ce loisir offre aussi des avantages. Salvatore n’a jamais été un élève doué, l’école n’était "pas son truc". "Le seul cours que je réussissais sans problème, c’était histoire. Parce que je jouais à Age of Empire, un jeu de stratégie en  temps réel mettant en scène des périodes de l’histoire et leurs grandes figures."

Adolescent, Salvatore jouait 30 à 40h par semaine, aujourd’hui, il a d’autres priorités, il est tombé à une vingtaine d’heures de gaming par mois. Il est devenu plus sélectif. "J’aime aussi lire, regarder des séries, mais grâce au gaming, je suis sorti de ma timidité, je me suis fait des amis dans plusieurs pays, au Canada, en Espagne, en France. J’ai développé mon anglais, j’ai même une amie en ligne qui détestait qu’on fasse des fautes d’orthographe, elle me corrigeait tout le temps, et cela m’a beaucoup aidé à m’améliorer alors que je suis dyslexique." Le gaming, plutôt que de l’enfoncer, lui a permis de trouver sa place dans le monde adulte.

Que veulent les employeurs?

Quelles sont les compétences recherchées aujourd’hui par les entreprises? Joël Poilvache, directeur pour la Belgique du spécialiste en recrutement Robert Half,  pointe l’agilité et la capacité d’adaptation permettant de faire face à des changements rapides au sein des entreprises comme faisant partie du top 5 des attentes des employeurs. "Et cela a été encore davantage mis en exergue durant cette crise, dit-il. Le télétravail a introduit de nouveaux challenges, comme la gestion des équipes à distance, l’autonomie, la résistance au stress. Tout comme l’agilité technique la capacité d’utilisation des outils digitaux et la capacité d’organisation."

Un joueur d'échec a des capacités capacité d’anticipation, une aisance d’esprit, une logique qu'il pourra valoriser dans le monde du travail. ©AFP

Le spécialiste pointe aussi l’intelligence émotionnelle, particulièrement importante dans le travail à distance. Ce que confirme son collègue Michel Debruyne, de Right Management, spécialiste de l’outplacement. "Avec la crise du Covid, beaucoup commencent un nouveau job directement en virtuel. Il faut pouvoir capter l’état d’esprit des collègues à travers l’écran, aimer la caméra, être capable de sentir son équipe et lire dans les situations qui se vivent dans le virtuel." Autant de situations déjà bien connues des grosses multinationales américaines, comme Procter&Gamble, Coca-Cola, mais peu répandues dans nos entreprises.

"Avec la crise du Covid, beaucoup de gens commencent un nouveau job directement en virtuel. Il faut pouvoir capter l’état d’esprit des gens à travers l’écran, aimer la caméra aussi, être capable de sentir son équipe et lire dans les situations qui se vivent dans le virtuel."
Michel Debruyne
Consultant chez Right Management

Autres qualités recherchées, la flexibilité, la capacité d’apprentissage et de réactivité face au changement. "Les fonctions changent vite aujourd’hui, dit Michel Debruyne, à chaque fois, les habitudes, les processus, les langages évoluent, il faut pouvoir y faire face."

Des compétences transposables

Un gamer, lui, va souvent pouvoir faire valoir ces qualités précisément recherchées par les employeurs.  "On a traduit des compétences attendues dans les jeux en compétences transversales, explique Jonathan Penninckx. Les jeux de stratégie (Pac-man, Civilization, ...) vont développer la créativité, l’esprit critique, la résolution de problèmes, la perception sociale, tandis que les jeux d’action et d’aventure, de guerre, de sport vont y assortir la collaboration et la prise de décision rapide. Les jeux en 'Open world' (Minecraft, Legend of Zelda, …) ou les jeux musicaux (Guitar hero, ..) activeront, eux aussi, la créativité la coordination, la perception sociale, les capacités d’apprentissage."

"Un jeu où la surveillance des paramètres joue un rôle important développera de bonnes compétences pour un infirmier ou un mécanicien auto qui doit faire le check de l’électronique des voitures."
Jonathan Penninckx
Manager chez Manpower

Manpower a poussé l’outil jusqu’à proposer aux candidats les emplois potentiels auxquels ils pourraient postuler. Le gamer adepte de Call of Duty  ou de Fifa pourrait potentiellement être doué pour les postes de manager, ou manufacturier, les adeptes des jeux en Open world développeraient des compétences pour les postes créatifs (graphic designer, chef cuisinier) ou d’ingénieur électricien, les fans de jeu de stratégie ou  de type "puzzle" pourraient se diriger vers la construction, la production, le contrôle qualité, etc… "Tout dépend du jeu pratiqué et du temps passé, dit Jonathan Penninckx. Un jeu où la surveillance des paramètres joue un rôle important développera de bonnes compétences pour un infirmier ou un mécanicien auto qui doit faire le check de l’électronique des voitures."

Et les autres loisirs, que nous apportent-ils?

Mais au fait, si on peut faire valoir sur son CV des compétences acquises avec le gaming, qu’en est-il des autres loisirs? Tout est-il valorisable? Quelles compétences nous offrent nos différents hobbies?  "On peut être original comme on peut ne pas l’être", répond Joël Poilvache chez Robert Half. C’est-à-dire? "Le tout, c’est de renforcer ses spécificités, et de mettre clairement en avant ce que l’activité nous apporte. Les gens qui pratiquent un sport de haut niveau, ce sont des personnes dont on suppose qu’elles ont une capacité de travail importante, qu’elles savent se fixer des objectifs."

"Rien ne sert de mettre des choses très générales, comme la photographie, le jardinage ou la marche. Tout ce qui rentre dans le CV doit être représentatif de l’objectif qu’on a. Cela doit soutenir l’histoire qu’on veut raconter de nous pour séduire l’employeur."
Michel Debruyne
Consultant chez Right Management

Michel Debruyne, chez Right Management, pointe aussi d’autres activités comme le scoutisme (leader, teamplayer, capacité à résoudre des problèmes et trouver des solutions dans des contextes parfois imprévus ou difficiles), le trail et le running (qui montrent endurance et ténacité), le basket ou le hockey (pour la réactivité, la rapidité, et le travail en équipe). "Il faut mettre en avant ce qu’on peut apporter à l’entreprise dans laquelle on postule, dit-il. Rien ne sert de mettre des choses très générales, comme la photographie, le jardinage ou la marche. Tout ce qui rentre dans le CV doit être représentatif de l’objectif qu’on a. Cela doit soutenir l’histoire qu’on veut raconter de nous pour séduire l’employeur."

Petit coup de sonde chez Actiris, auprès d’une des conseillères emploi. Anaïs De Backer  accompagne les demandeurs d’emploi dans la préparation de leur CV et de leurs entretiens d’embauche. Quand on lui parle des softs skills, et des loisirs qui peuvent aider à les mettre en lumière, elle parle surtout de pertinence. "Un candidat comptable, s’il joue aux échecs, aura tout intérêt à le mettre, car l’employeur se dira que ce candidat a une capacité d’anticipation, une aisance d’esprit, une logique. Ce n’est pas directement en lien avec son travail, mais c’est pertinent. À l’inverse, inutile de mettre des choses qui valoriseront son côté très sociable, car ce n’est pas ce qu’on demande à un comptable, seul devant ses chiffres", dit la conseillère.  

Le yoga, s'il paraissait comme un sport de marginal déconnecté de la réalité hier, montre aujourd'hui une capacité à gérer son stress et à rester calme en toute situation. ©REUTERS

Pour elle, toute information mise dans la rubrique "divers/loisirs" peut trouver son sens. Même le yoga ou le Pilates. "Avant, c’était vu comme marginal, déconnecté, aujourd’hui cela démontre que la personne dispose d’outils de gestion du stress, sait travailler intensément dans le calme." Anaïs De Backer juge aussi que parler de voyage, de marche, peut aussi avoir du sens. Ne fut-ce que pour établir un contact avec l’employeur et briser la glace. En prenant garde, car du point de vue de l’employeur, un candidat qui voyage beaucoup peut aussi paraître instable, passer pour celui qui demandera tout le temps des congés, ou même démissionnera trois mois plus tard pour faire le tour du monde.

"Le Yoga, avant, c’était vu comme marginal, déconnecté, aujourd’hui cela démontre que la personne dispose d’outils de gestion du stress, sait travailler intensément dans le calme."
Anaïs De Backer
Coatch chez Actiris

"Quoi qu’il en soit, le loisir que l’on affiche, il faut le pratiquer." Une réflexion qui ne tombe pas sous le sens: la conseillère s’est déjà retrouvée devant des candidats évoquant le football comme loisir, mais ne le pratiquant que dans leur canapé…

Là où Michel Debruyne voit certains loisirs comme totalement "bateaux" et inutiles, Anaïs de Backer remarque que tout dépendra surtout de la manière dont ils sont pratiqués et mis en avant par le candidat. "La lecture, rien de plus banal sur le CV, mais pour certains postes,  certaines qualités peuvent venir en appui du profil, pour des postes dans la communication par exemple: l’orthographe, le sens des mots, la créativité, le calme, la régularité.  Mais attention au bullshit, si le seul titre dont vous vous rappelez, c’est 'L’Achimiste', lu en secondaire, c’est évidemment n’importe quoi…"

Le gaming au-delà des clichés

Et le gaming, qu’en pensent les recruteurs? "Cela dépend du jeu", dit l’un d’eux chez  Actiris. Et du métier visé. "Les compétences développées par le gaming sont en effet recherchées dans certains métiers, comme l’IT, le pilotage (de drones par exemple), la cartographie, l’archéologie, la médecine spécialisée qui utilisent de plus en plus des technologies de pointe et de réalité virtuelle."

Actiris a néanmoins rarement reçu un CV mentionnant le gaming. "De prime abord, sans vouloir tomber dans la caricature, je ne vois pas le plus que cela peut apporter", nous dit en préambule Anaïs De Backer, un peu surprise par l’idée de conseiller aux candidats d’évoquer ce loisir. "Au contraire, cela donne une vision du jeune qui passe la nuit devant son ordinateur et qui se lève à midi…" La conseillère concède que la piste est à étudier. "Mais tous les employeurs ont-ils cet état d'esprit là? Je ne sais pas", dit-elle. "C’est vrai qu’il y a quelques années, on pensait surtout aux impacts négatifs des jeux vidéos", dit de son côté Joël Poilvache, de Robert Half. Mais le recruteur a lui-même des adolescents à la maison. Et il le constate, "il y a aussi des choses positives, comme des qualités touchant au travail en équipe, à la créativité, la rapidité. Pour moi, si ce n’est pas nécessairement une grosse valeur ajoutée, ce n’est pas un problème non plus. C’est intéressant de se pencher dessus."

Chez Manpower, Jonathan Penninckx  s’attendait à de telles remarques. Il précise d’emblée que le but n’est pas nécessairement de mettre noir sur blanc le gaming dans son CV (même si rien ne l’interdit) mais surtout de faire valoir les compétences qu’on y a acquises.  "Mais il y a ce cliché qui persiste du gamer désocialisé", regrette-t-il. "Pourtant, 40% de la population mondiale joue régulièrement à des jeux", ajoute l’expert, citant une étude menée par DFC Intelligence. "Il faut casser cette image négative, car la population la plus concernée, les 21-35 ans, est aussi la force de la population active sur le marché du travail. Si les décideurs ne prennent pas cela en compte, cela risque de poser un problème, alors que dans certains secteurs, les pénuries sont latentes. Ne pas s’intéresser aux nouvelles pratiques des jeunes, c'est se priver d'un vivier de compétences."

Salvatore, lui, avoue n’avoir encore jamais mentionné le gaming lors d’un entretien d’embauche, et encore moins sur son CV. "Cela n’est pas venu sur le tapis", dit-il. Mais l’initiative de Manpower lui fait penser que cela pourra, un jour, être vu d’un bon œil…

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