analyse

Le MR excédé par "la mainmise socialiste" sur la parole associative

©Photo News

Alors que le gouvernement Michel achève peu à peu son premier mandat, les libéraux fustigent plus que jamais une entente entre le milieu associatif et l'opposition socialiste. Simple proximité idéologique ou clientélisme politique, qu'en-est-il vraiment de cette supposée relation?

Ce sentiment n’est pas nouveau. Il louvoie dans les rangs libéraux depuis un bon bout de temps – peut-être même avant que le MR n’embarque, en 2014, dans cette coalition un temps surnommée "kamikaze". Mais qu’importe sa source, le fait est qu’il enfle depuis l’avènement du gouvernement Michel, où les réformateurs sont les seuls francophones à bord.

Centre d’action laïque

Sous la coordination du Conseil central laïque (CCL), le Centre d’action laïque (CAL) et son homologue flamand deMens.nu représentent la laïcité organisée en Belgique. Qui est financée par l’État, au nom de la loi du 21 juin 2002 relative aux communautés philosophiques non confessionnelles reconnues.

En pratique, le CCL perçoit, pour son fonctionnement, une subvention de 2,2 millionsd’euros par an en provenance du SPF Justice, et qui est équitablement répartie entre les deux ailes linguistiques. La rémunération des délégués laïques – le plus gros poste – est également assurée par le Fédéral, à hauteur de 16,8 millions d’euros. À quoi s’ajoutent environ 12 millions d’euros pour les établissements d’assistance morale, financés, eux, par les provinces et la Région bruxelloise. Le CAL est dans le viseur de Michel pour sa critique sur la façon dont le gouvernement a fait sortir l’avortement du code pénal.

Le syndrome de l’assiégé; on pourrait le résumer de la sorte. Voilà les bleus seuls contre tous, assaillis de toutes parts par un ennemi qui, parfois, avance masqué. Et quoi que Michel fasse, le MR finit critiqué, moqué, vilipendé. Par ses ennemis politiques, bien entendu, PS en tête, mais également par une kyrielle d’organismes – mutualités, syndicats, associations – tous plus ou moins vendus à la cause socialiste. "Ce ressenti n’est pas neuf", confirme-t-on à la Toison d’Or. Mais là, à l’approche du double round électoral et alors que s’amorce le crépuscule de Michel I, "il atteint une sorte de climax".

Les libéraux francophones ont en ras-le-bol; et ils l’expriment. Les propos tenus début août par le Premier ministre en personne, dans le "Vif", en sont le meilleur exemple. Charles Michel se déclare presque en croisade contre "les analyses erronées". "J’ai compris très tôt que des journalistes et des pseudo-experts étaient des anciens adorateurs du PS qui haïssent désormais la N-VA. La bataille contre ce microcosme bien-pensant n’est pas simple." C’est toujours la même chose; la mécanique est bien huilée, embraie le chef de groupe à la Chambre David Clarinval. "Chaque semaine, c’est pareil. Une organisation para-socialiste dénonce quelque chose, reprise par un leader de la gauche, repris lui-même par la presse et tout cela aboutit à un débat au Parlement, parfois rien que pour le buzz."

Alors les idées fusent, fruits de cette irritation exacerbée et de ce sentiment d’injustice. On parle de mettre sur la table une "réforme du financement de la démocratie", censée "responsabiliser" les acteurs percevant des fonds publics. Ce libéral suggère que l’on ouvre également le débat sur la déductibilité fiscale des dons. Peut-on bénéficier des largesses de l’État pour, au final et "avec ingratitude", critiquer l’État? Ne faudrait-il pas attendre un brin de neutralité et d’objectivité lorsque l’on bénéficie d’un financement public? Est-il normal qu’une mutualité ou un syndicat fassent usage d’argent public pour faire la campagne d’un parti – dans le viseur, le trio Solidaris, FGTB et PS, vous l’aurez compris?

"J’ai compris très tôt que des journalistes et des pseudo-experts étaient des anciens adorateurs du PS qui haïssent désormais la N-VA. La bataille contre ce microcosme bien-pensant n’est pas simple."
Charles Michel
Premier ministre (MR)

Argent public?

Ligue des droits de l'homme

Le travail de la Ligue des droits de l’homme (LDH pour les intimes) est double. D’un côté, elle travaille sur la sensibilisation aux droits humains et de l’autre, se définissant comme contre-pouvoir, elle effectue une mission de vigilance, informant et interpellant les pouvoirs publics et les citoyens sur des situations portant atteinte aux droits fondamentaux.

Son budget annuel dépasse de peu 1 million d’euros, dont un petit 80% pour la masse salariale – subventionnée à 90% par les pouvoirs publics, essentiellement par la Région bruxelloise et la Fédération Wallonie-Bruxelles. "Les dons privés représentent environ 50.000 euros par an, le reste provenant essentiellement d’appels à projets (publics et privés), de ventes et de prestations", précise son directeur, Pierre-Arnaud Perrouty. Ici aussi, sa critique de l’action gouvernementale a crispé le MR.

Avant de poursuivre, quelques points sur les "i". S’il est permis de penser que le syndicat et la mutualité socialistes roulent pour le PS, prétendre qu’ils font campagne avec des fonds de l’État est douteux: tous les flux financiers publics transitant par les mutualités et syndicats sont strictement contrôlés. Par ailleurs, ce n’est pas parce que l’on est aux commandes qu’il faut penser siens les deniers publics. Ce n’est pas le gouvernement qui finance de sa poche le tissu associatif, mais l’État, qui tire ses revenus de ses administrés. Autrement dit, percevoir des subsides et critiquer l’action gouvernementale ne revient pas à faire preuve d’ingratitude et à mordre la main qui vous nourrit. Soit.

Cela étant, est-il si surprenant que cela de trouver des personnalités penchant plutôt à gauche au sein d’organismes s’occupant de droits humains ou de politiques migratoires? Et en brandissant de futures réformes, le MR ne se lance-t-il pas dans une opération de chantage au financement?

"Attention, la liberté d’association est sacrée", nuance-t-on au MR, où l’on insiste sur le ressentiment développé par certains. Tout en maintenant la ligne directrice: certaines critiques, présentées comme neutres et objectives, sont tout, sauf neutres et objectives. "Comme tous les libéraux, je suis extrêmement attaché à la culture du débat, à l’affrontement démocratique, argumente Richard Miller, le ‘Monsieur Programme’ du MR. En tant qu’élus, nous avançons à visage découvert, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Sous couvert de défendre le bien public, certains en profitent plutôt pour propager une vision politique. Cela relève de la manipulation, de la prise d’otage, par la vision socialiste, d’une série d’associations. Voilà ce qui nous pose problème. Nous, libéraux, acceptons la critique et ne demandons pas que tout le monde approuve notre action. Par contre, il est important de pouvoir retrouver de la transparence dans le débat, de savoir d’où chacun parle. C’est de cela que nous souhaitons débattre."

"Il existe une partie du MR qui tente de calmer les choses."
Une pointure libérale

"C’est très dangereux"

Et de pointer le Centre d’action laïque (CAL), qui a fortement critiqué le deal bouclé au sein de la majorité afin de faire sortir l’interruption volontaire de grossesse (IVG) du code pénal. "Le CAL a toujours affirmé qu’il s’agirait là, je cite, d’une ‘avancée historique progressiste’", souligne Richard Miller. C’est sans doute une des critiques qui a le plus heurté le MR – peut-être parce qu’il ne l’avait pas vue venir. Les libéraux veulent bien admettre que ce compromis est imparfait, minimaliste. "Que l’on nous taxe de rétrogrades, je pourrais comprendre si l’on avait reculé, mais nous avons effectué un petit pas en avant", s’indigne David Clarinval. Sur le sujet, les bleus ont une explication: le CAL a radicalisé ses positions suite à l’arrivée, au sein de son staff de directeurs, d’un ancien de l’IEV, le centre d’études du Parti socialiste.

Ciré

Le Ciré, pour Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers, est une plateforme d’associations défendant le renforcement du droit des étrangers et œuvrant à leur intégration en tant que citoyens actifs – notamment via une aide au logement et une école de français.

Son financement est entièrement public et implique (presque) tous les niveaux de pouvoir: communes, Région bruxelloise, Fédération Wallonie-Bruxelles, Fédéral et Europe. Occupant une quarantaine de personnes, son budget annuel pèse quelque 2 millions d’euros.

Ses critiques sur la politique d’asile ne passent pas toujours bien au sein de l’équipe Michel – notamment parce que sa directrice est une ancienne de l’Institut Emile Vandervelde, le centre d’études du Parti socialiste.

Reste que, pour l’heure, aucun projet concret ne se mitonne au sein du MR. "Il y a une expression sur le sujet, mais celui-ci n’est pas encore à l’agenda", fait savoir le parti. "Si le dossier mûrit, ce sera pour la prochaine législative", glisse Richard Miller. De fait, pour l’heure, il n’est pas mûr, puisqu’il ne fait pas l’unanimité au sein des réformateurs. "Je comprends que la critique puisse faire mal, insiste cette pointure libérale. Mais elle fait partie du job et il faut relativiser. Continuer à avancer, à expliquer: il y a mieux à faire que pester et verser dans la rancœur. Et puis, il faut se montrer prudent: mieux vaut ne pas jouer avec le financement et la liberté de penser des associations. Cela peut s’avérer très dangereux et ne correspond pas à la manière dont se vit la démocratie en Belgique. Il existe une partie du MR qui tente de calmer les choses."

Reste à savoir si cette partie fera le poids. Parce qu’au vu des dernières sorties de Charles Michel, il est permis de se demander si le Premier, en campagne, n’optera pas pour un discours plus assertif, clivant, un peu "anti-establishment", façon N-VA. Après tout, si cela réussit aux nationalistes, pourquoi cela ne pourrait-il pas profiter au MR? Et parce qu’il n’est pas indiqué, en cette fin de législature, de contredire Charles Michel en interne. Les derniers qui s’y sont essayés ont été ostracisés – ou presque.

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