Le prof, c'est ma maman (ou mon papa) chez nous ou au bout du monde

La scolarisation à la maison, c’est la réalité qu’ont vécue des dizaines de milliers d’enfants pendant le confinement. Mais pour un millier d’entre eux, c’est une réalité toute l’année. Témoignages.

À la mi-mars, Luna, Matteo, Camille, Adrien et des milliers d’autres enfants et adolescents se sont retrouvés du jour au lendemain à faire "école à la maison". L’expérience aura duré deux mois et demi. Leurs parents ont été bombardés sans crier gare coachs scolaires pour leurs enfants. L’expérience n’a pas été facile pour tout le monde. 

Dans certaines familles pourtant, la scolarisation à la maison, c’est toute l’année. On ne parle pas "d’école à la maison", mais d’instruction en famille (IEF). Une nuance qui a toute son importance. "L’école à la maison, c’est un oxymore, dit le psychopédagogue Bruno Humbeeck (UMons). Cela n’a rien à voir avec le choix qu’ont fait certains parents de se passer de l’école, et d’instruire leurs enfants à la maison". La démarche est très différente, et le vécu l’est tout autant.

En Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), 0,95% des enfants sont scolarisés à domicile, soit 1.103 jeunes. Un droit méconnu, mais qui est écrit dans la loi. Comme le rappelle Gérard Legrand, inspecteur principal pour l’enseignement fondamental en FWB, quand on parle d’obligation scolaire, on évoque une obligation d’instruction, pas de scolarisation. Chaque parent a donc le droit de scolariser son enfant à la maison, et mettre en place le dispositif qu’il souhaite. Soit en s’inspirant de ce que l’administration propose via sa plateforme d’e-learning, soit avec les manuels et programmes disponibles dans les réseaux, ou toute autre méthode choisie. "Aucune méthode n’est imposée. La seule obligation, c’est de signaler ce choix à l’administration, et se soumettre aux contrôles systématiques qui sont réalisés par le service d’inspection, une fois tous les deux ans à partir des primaires. Et parmi ces contrôles, on retrouve les épreuves externes, comme le CEB, le CE1D, et le CESS." L’autorisation (renouvelable) est accordée pour un an, et peut être retirée en cas de contrôle négatif.

«Des parents choisissent cette voie pour pallier des lacunes de l’enseignement traditionnel, comme les parents d’enfants autistes, TDH, HP... »


Ce CEB, une centaine d’enfants scolarisés à la maison vont d’ailleurs devoir le passer lundi et mardi prochains, alors que l’épreuve a été supprimée pour tous les autres. Une injustice dénoncée par les parents qui ont l’impression que le système scolaire ne leur fait pas suffisamment confiance. "Ceux qui ont pris cette décision partent du principe que nous qui gérons la scolarité de nos enfants depuis des années ne pouvons pas estimer leur capacité à rentrer en 1ere secondaire au même titre qu’un professeur lambda. C’est aberrant, comme si nous allions délibérément "tricher". Beaucoup de parents qui choisissent cette voie le font pour pallier des lacunes de l’enseignement traditionnel, comme les parents d’enfants autistes, TDH, HP... Alors qu’on nous dise que nous ne sommes pas.... capables, c’est injuste, frustrant et discriminatoire", dit Stéphanie, la maman d’Amaltia, qui passera son CEB cette année.

Du côté de l’inspection, on explique que si les épreuves sont maintenues, c’est parce que dans les autres cas, c’est un conseil de classe qui décidera du sort de l’enfant. Ce qui n’est pas possible avec l’instruction en famille. "Il devrait y avoir un conseil de classe entre les parents/professeurs et l’inspection, on sait comment nos enfants évoluent ", juge Marie, une autre maman dont les cinq enfants ont été scolarisés, en tout ou en partie, à la maison.

Un choix, plusieurs raisons

Mais pourquoi donc certains parents s’astreignent-ils à enseigner eux-mêmes à leurs enfants, alors que l’accès à l’école est aujourd’hui généralisé?

Il y a les ceux dont le métier oblige à voyager, comme les diplomates, les forains, les bateliers, les itinérants du spectacle. D’autres ont fait le choix de prendre le large pour un temps, comme la famille Vandoorslaert, qui s’est lancée dans un tour du monde. Depuis trois ans, c’est Jean-François et son épouse qui donnent cours à leurs trois enfants. En tordant parfois le cou aux méthodes belgo-belges. "On veut leur montrer qu’il y a d’autres manières d’apprendre, et d’autres histoires intéressantes à connaître, nous explique le papa depuis Indianapolis (USA). Ce que ne permet pas le système belge. "Cette liberté dont il croyait pouvoir disposer, il en revient. "Dans les faits, la liberté dont on rêvait, on ne peut pas la prendre. Car derrière, il y a toujours le risque qu’on oblige l’enfant à retourner en classe si jamais il ne passe pas les contrôles."

Un nœud pour les familles qui se retrouvent à bourlinguer de par le monde. "En 2018, on était en Espagne, on a dû prendre un avion pour revenir faire passer les tests à notre fille en fin de 4e année, témoigne Jean-François. Je comprends que l’on cherche à savoir si l’enfant est bien instruit, mais dans d’autres pays, il y a moyen de passer les examens dans une ambassade. Chez nous pas. On a droit à une seule dérogation sur toute la scolarité." Résultat, certaines familles à l’étranger sortent des clous, et risquent des poursuites.

Leurs enfants sont pourtant instruits, et apprennent souvent bien plus vite qu’à l’école. "Au début, on avait essayé de fixer un cadre, suivre un programme strict, on avait acheté des livres conseillés en Belgique. On voulait les faire travailler trois heures le matin, deux heures l’après-midi. En bougeant tout le temps, avec les visites, c’est devenu vite ingérable. Maintenant, ils travaillent une à deux heures par jour, et on fixe des objectifs mois par mois. Et c’est suffisant."

«Nous ne sommes pas anti-école, mais pensons qu’il n’est pas plus efficace de les enfermer avec 20 autres enfants dans une classe.»


Une promenade dans la nature, la visite d’une ville, de lieux d’histoire, en apprendront autant, si pas plus, aux enfants que l’école elle-même. "On s’est libéré du programme, mais ils ont étudié la chute du communisme à travers la visite des pays qu’on a traversés, ils ont appris la chaîne alimentaire en direct face aux grizzlis. On a visité un camp de concentration en Croatie, ils ont appris beaucoup plus sur la guerre 1940-45 que ce qu’ils auraient appris à l’école."

L’école des baroudeurs, c’est évidemment une partie infime de la scolarisation à domicile. À l’autre bout du spectre, il y a aussi ces familles qui décident de garder leurs enfants à la maison pour des raisons religieuses. "C’est pour contrer ce risque de communautarisme et de sectarisme que l’inspection est indispensable, explique Bruno Humbeeck. Elle est davantage là pour vérifier les intentions des parents derrière ce choix de scolarisation à la maison, plutôt que les capacités. Mais ces situations restent exceptionnelles en FWB."

Conseils d’orientation

"L’enseignement à domicile comme échappatoire, c’est un phénomène que l’on peut rencontrer, ajoute Didier Nyssen, inspecteur dans l’enseignement secondaire. Au-delà des épreuves externes obligatoires, nous contrôlons donc aussi les familles pour lesquelles il y a un motif d’inquiétude. On vérifie surtout que les parents mettent en place tout ce qu’il faut pour la réussite du CESS en fin de scolarité. Nous menons aussi des entretiens avec le jeune, et on donne aussi un coup de main aux parents pour les orienter. "

Parfois, la scolarisation à domicile va permettre à certains enfants de surmonter un cap difficile ou une phobie scolaire. L’enseignement à domicile fait alors office de période transitoire qui aidera l’enfant à retrouver sa confiance en lui. Cela a été le cas d’Annaëlle, qui a été instruite à la maison pendant un an, lorsqu’elle était en 4e primaire. "Elle était à un stade où elle pleurait beaucoup pour aller à l’école, elle avait du mal à nous quitter. Elle s’ennuyait, trouvait le temps long. Notre décision a été un soulagement pour l’institutrice qui avait du mal à gérer, raconte Christel, sa maman. Mais il fallait avoir le courage de le faire. On a eu peur d’être jugés". Pendant un an, la petite fille a retrouvé le cocon familial. "On travaillait une heure par jour, elle allait très vite. Le reste du temps, on allait au musée, à l’écurie, on faisait des jeux. Tout était l’occasion d’apprendre".

L’école, vue comme un carcan

D’autres parents font de l’IEF une philosophie de vie. Maxime et Sophie par exemple, ont décidé de garder leurs deux enfants, Marcus et Léon, à la maison. Encore en maternelle, ils n’iront pas à l’école en primaire. Du moins pas pour l’instant. Un choix de vie pour le jeune couple. "Nous trouvons important que l’enfant passe le plus de temps possible avec ses parents durant les jeunes années, explique Maxime. On estime aussi que c’est comme cela qu’on leur offrira le plus d’autonomie, et qu’on leur donnera la possibilité de faire ce dont ils ont envie dans la vie."

Ces parents, bioingénieurs, regrettent le carcan dans lequel l’école enferme l’enfant, avec ses orientations, options, et ses choix dirigés. "Nous ne sommes pas anti-école, mais nous pensons qu’il n’est pas plus efficace de les obliger à rester enfermés avec 20 autres enfants dans une classe, en suivant tous le même programme dans le même ordre. Nous voulons pouvoir leur offrir un apprentissage qui sera fait à leur mesure, selon leurs intérêts et ce qu’ils ont envie de faire. Leur laisser prendre la direction qu’ils veulent et leur permettre d’y aller à fond."

Qu’en sera-t-il alors de leur socialisation? Maxime et Sophie n’ont pas d’inquiétudes sur ce point. "Je ne pense pas qu’on apprend la vie sociale à un enfant à la maternelle, estime le papa. Par contre, ils ont des activités parascolaires, et on a aussi envie qu’ils puissent voir d’autres enfants bien sûr. Pour cela, on a cherché d’autres familles dans le même cas que nous, et on va garder des contacts."

Pour Bruno Humbeeck, "les enfants n’ont pas besoin à tout prix de l’école pour la socialisation. Cela poserait un souci dans le cas d’un enfant dont les parents restent tout le temps chez eux, et n’ont pas d’expérience de vie sociale, dit-il. Mais c’est rarement le cas. Les familles qui décident de scolariser leur enfant à la maison ne sont pas nécessairement fermées au reste du monde. Les parents vont en général avoir tendance à trouver d’autres formes de liens. Intrafamiliaux par exemple. On voit beaucoup de familles nombreuses dans ce cas. D’autres se regroupent, voire vivent en communauté, et se partagent entre parents les tâches d’enseignants."

Un métier qui ne s’improvise pas

Encore faut-il être rompu aux méthodes d’enseignement…"Cette crise a permis à beaucoup de se rendre compte qu’enseigner n’est pas quelque chose qui s’improvise, constate le psychopédagogue. Le programme associe complètement le parent au développement de l’enfant. On parle d’enseignement mutuel. Si on apprend au même rythme que l’enfant, pour lui transmettre ces apprentissages, on enrichit aussi notre capacité à transmettre. Et donc, si on n’a pas soi-même le plaisir d’apprendre, mieux vaut ne pas se lancer."

Marie en a fait l’expérience, et s’est vite prise au jeu. "On voulait une éducation différente. Mon mari voyageait aussi beaucoup pour son travail, cela nous a aussi permis de le suivre à certains moments. Personnellement, j’ai pu découvrir ce que c’était qu’être à la fois mère et enseignante. Il faut savoir faire la part des choses, et ne pas suivre à 100% ce que l’enfant décide d’apprendre, explique-t-elle.

Si le rythme est différent du rythme scolaire, il doit malgré tout être aussi maintenu. "On ne négocie pas avec l’enfant du temps scolaire, dit Bruno Humbeeck. Il faut garder une certaine temporalité, mais pas nécessairement celle de l’école, sinon les parents vont être vite dépassés." C’est d’ailleurs ce qui s’est produit pour ceux qui se croyaient obligés de faire travailler leurs enfants 6 heures par jour durant le confinement. "L’instruction à domicile nécessite moins de temps, elle est plus efficace que l’enseignement en classe, dit le psychopédagogue. Les capsules d’e-learning ne durent d’ailleurs que 10 à 12 minutes. On ne sait pas maintenir la concentration de l’enfant plus longtemps. Au-delà, ce sont des échanges avec l’enseignant ou le parent." Et à deux, c’est beaucoup plus rapide qu’avec une masse d’enfants en classe…

Marie a aussi dû trouver un équilibre pour gérer cette double casquette maman/enseignante. "Pour que cela réussisse, il faut mettre de côté l’affect, dit le psychopédagogue. Souvent, on est soucieux de la performance de son enfant parce que cela nous rassure. Mais cela provoque alors des tensions. Il faut non seulement se dégager des affects, ne pas s’énerver, mais apprendre aussi à programmer et séquencer les apprentissages. Il faut se donner les moyens d’enseigner, ne pas le faire en improvisant. Les parents qui ne prennent pas le temps de réfléchir et apprendre le métier d’enseignant n’y arriveront pas", dit Bruno Humbeek.

Les parents apprennent aussi

Marie a soigneusement étudié les programmes qui étaient proposés. Et tenté au mieux de s’adapter à ses cinq enfants. "Ils sont totalement différents, et je me suis rendu compte rapidement qu’un type d’éducation ne valait pas pour tous, dit-elle. J’apprends tout le temps, selon les besoins de chaque enfant. Cela prend parfois du temps, surtout avec les plus grands. Il faut d’abord comprendre soi-même la matière pour pouvoir en expliquer le fonctionnement. On avance super vite, en 6 mois, j’avais vu la matière de deux ans. Peut-être pas de manière aussi poussée qu’à l’école, mais ils ont appris aussi plein de choses à côté."

Stéphanie, la maman d’Amaltia, a aussi pris à bras-le-corps son nouveau "job" d’enseignante. "J’ai essayé la plateforme d’e-learning proposée par la FWB. J’ai tenu un mois. Elle n’est que le reflet des lacunes de l’école, dit-elle. Lenteur, peu de suivi des professeurs, ou suivi très tardif. Je me suis donc procuré des manuels et livres d’exercices en tout genre. Depuis deux ans, je la laisse seule dans les rayons des librairies, elle y choisit ce qui lui donne envie de travailler. Si Amaltia choisit tel ou tel livre d’exercice, nous la suivons, car elle le complètera plus facilement que si je lui impose."

Un retour en arrière impossible?

Mais cet enseignement à domicile, est-il réversible? Rares sont les familles pour qui la scolarisation à domicile se fait de 0 à 18 ans. Dans la famille de Marie, on remet en question la décision chaque année. Leurs enfants ont connu des périodes de scolarisation à la maison, et d’autres à l’école. Leur fille Chloé* est par exemple retournée à l’école en 4e primaire. Son grand frère de 15 ans, Arthur*, attend lui la décision du jury de 2e secondaire avant de savoir s’il pourra retourner en classe avec l’espoir de se faire davantage de copains. À certains moments, Marie n’a pas hésité à passer la main. "Pour réussir son CESS, ma fille a quand même été dans une école qui permettait de cibler les sciences et les maths", explique-t-elle.

Pareil chez Stéphanie. Sa fille a décidé de poursuivre sa scolarité en secondaire à l’école. Comme Arthur*, la jeune fille commence à sentir un manque de relations sociales. "Ce choix, je ne le regrette pas, ma fille a gagné en autonomie, en épanouissement, et en maturité. Mais il ne suffit pas de rencontrer les autres enfants de l’IEF. Amaltia a l’âge des papotes entre filles, des petits clans, cela ne se fait pas lors de rencontres éphémères, mais bien à l’école, dit sa maman, qui aurait préféré poursuivre encore l’expérience pendant deux ans. "Mais elle est en vraie demande. Et cela me permettra moi aussi de regagner en liberté. Et si l’école ne lui apporte pas ce dont elle a besoin, on pourra toujours revenir à l’IEF…"

*Le prénom des enfants de Marie a été modifié.

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