Administrateur de sociétés et senior advisor

Notre cerveau a un fonctionnement antagoniste qui affecte nos raisonnements et plus encore nos comportements. Si la majorité d’entre nous s’accordent sur l’urgence de lutter contre le dérèglement climatique, nous rechignons à changer nos habitudes.

«Vous avez deux cerveaux et ils ne se parlent pas?». C’est en ces termes qu’Anne Hidalgo, maire de Paris et candidate à la présidentielle française a répondu récemment à la journaliste Lea Salamé qui l’interpelait à propos des embouteillages à Paris.

Muriel De Lathouwer.

Elle ajouta, évoquant la relation antagoniste qui affecte nos raisonnements et plus encore nos comportements, d’une part, la volonté affichée d’atteindre les objectifs de réduction d’émission de carbone prévus dans accords de Paris sur le climat, ce qui implique le développement des transports en commun et l’aménagement d’un important réseau de pistes cyclables au détriment des voies actuellement réservées à la circulation automobile, et d’autre part l’attachement passionné au confort de la voiture individuelle.

Force est de constater que cette dualité entre « ces deux cerveaux » est très habituelle. Si la majorité d’entre nous s’accordent sur l’urgence de lutter contre le dérèglement climatique, nous rechignons à changer nos habitudes, altérer notre confort, nous adapter à un autre mode de vie. J’ai beau adopter une mobilité électrique, investir dans l’habitat passif et les énergies renouvelables, privilégier le bio et avoir même opté pour des couches-culottes lavables afin de réduire les déchets plastiques, j’avoue éprouver de sérieuses difficultés à négocier certains gués comme limiter ma consommation de viande, renoncer à renouveler régulièrement ma garde-robe ou abandonner les voyages en avion…

Instincts de base

Sébastien Bohler, docteur en neurosciences et conférencier, explique ce phénomène en analysant le fonctionnement antagoniste de deux parties du cerveau : le striatum et le cortex cingulaire antérieur.

Notre striatum nous pousse à manger toujours davantage, à vouloir dominer et accéder à un plus haut statut social, à développer des outils qui nous facilitent la vie et ménagent nos efforts, etc.

Le « striatum » est la zone de notre cerveau qui détermine nos instincts et nous pousse à adopter certains comportements qui produisent un afflux de dopamine et nous apportent du plaisir. Les cinq instincts de base qui ont aidé notre espèce à survivre depuis des millions d’années sont la nourriture, le sexe, le pouvoir/statut social, le moindre effort et l’information.

Notre striatum nous pousse à manger toujours davantage, à vouloir dominer et accéder à un plus haut statut social (synonyme de meilleur accès à la nourriture, au partenaire sexuel de son choix), à développer des outils qui nous facilitent la vie et ménagent nos efforts, etc. 

Autour du striatum, le cortex cérébral porte les capacités analytiques, la capacité, entre autres, de produire toujours plus de nourriture, à augmenter la productivité. Il en résulte une société de pléthore, où le nombre de décès consécutifs à l’obésité dépasse celui lié à la faim, où les films pornographiques représentent près d’un tiers des flux vidéos, où les réseaux sociaux et l’addiction aux « likes » (ou l’achat d’un smartphone dernière génération) satisfont notre besoin de statut. La recherche des effets de récompense résultant de l’action de la dopamine, nous conduit à toujours vouloir posséder davantage, plus et nouveau, dans une course effrénée à la croissance, au-delà des limites de notre planète.

Ces dernières décennies, le contexte socio-économique de nos sociétés nous a conduits à croire qu’il était superflu de nous arrêter au sens de nos actes, voire de nos vies.

Une autre partie de notre cerveau, le « cortex cingulaire antérieur », agit comme un détecteur de sens. Cette partie du cerveau prédit les liens de causalité. Si la prédiction est confirmée, elle est ancrée ; dans le cas contraire, elle génère du stress. Il y aurait trois plans de sens : le sens des choses (comprendre le milieu naturel comme la météo ou le passage du gibier), le sens des autres (vivre en société, et donc anticiper la réaction d’un inconnu et le danger qu’il représente, mais également s’organiser pour chasser en équipe), le sens de soi (besoin de permanence, de donner sens à l’existence).

Du pain et des jeux

Ces dernières décennies, le contexte socio-économique de nos sociétés nous a conduits à croire qu’il suffisait de nourrir le striatum avec du plaisir ("du pain et des jeux »), qu’il était superflu de nous arrêter au sens de nos actes, voire de nos vies.

Au début de ma carrière professionnelle, la théorie économique traditionnelle de l'entreprise postulait la maximisation du profit comme objectif unique et ultime. Ce n’est que depuis quelques années que l’impact sur la société et sur l’environnement sont considérés comme partie intégrante de la raison d’être des entreprises, exprimée par les 3 P « People, Planet, Profit ».

Si on peut encore déplorer çà et là des opérations de greenwashing, la tendance est clairement présente. Une pression dans ce sens est d’ailleurs exercée par les investisseurs autour des critères ESG et par les jeunes recrues qui, contrairement à leurs aînés, se montrent souvent moins sensibles aux avantages tels que la grosse voiture de société et privilégient les entreprises plus en ligne avec leurs valeurs.

Il est clair que les avancées technologiques seules ne suffiront pas à préserver notre planète. Et si ce rééquilibrage entre nos deux cerveaux, entre le plaisir issu de la dopamine et celui provenant de la quête de sens constituait un élément clé de la solution?

Muriel De Lathouwer
Administrateur de sociétés et senior advisor

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