Le zéro déchet, un eldorado

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Dix communes wallonnes se font coacher pour devenir "zéro déchet", une démarche aux bénéfices inattendus. Économie(s), liens sociaux, engouement citoyen, image positive, c’est bingo.

Les poubelles, vous parlez d’un sujet séduisant… Disons que cela a le charme massif d’un boxeur. Tiens d’ailleurs, le voilà qui lance son premier uppercut: en 50 ans, l’homme a produit 8 milliards de tonnes de plastique, dont plus de 6 milliards sont aujourd’hui à l’état de déchet (1). Et on ne parle là que du plastique.

Oui, ma bonne dame, que voulez-vous, il faut bien qu’on mange, qu’on s’habille, qu’on s’équipe, qu’on se divertisse, on n’y peut rien. Mais ça, c’était le discours d’hier, celui d’avant "Demain" le film qui a soulevé des foules qui n’étaient pas, à la base, des activistes environnementaux. C’était avant "No Impact Man", ce New-Yorkais qui a vécu un an sans aucun impact sur l’environnement, c’était avant le livre, "Zéro Déchet", de Béa Johnson qui fait tenir ses déchets d’une année dans un bocal. C’était avant que ces gens, et bien d’autres, montrent que oui, on y peut quelque chose et que c’est à la portée de chacun.

Le zéro déchet percole particulièrement bien parce qu’il concerne la vie quotidienne et des actions sur lesquelles tout un chacun a un pouvoir: choisir d’avoir des poules (formidables becqueteuses de pelures), faire ses courses au marché ou au magasin de vrac avec ses propres sacs, sachets et boîtes, fabriquer sa poudre à lave-vaisselle (3 à 4 ingrédients), cesser d’acheter/d’utiliser du jetable (mouchoirs, couverts, gobelets, lingettes…).

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Cela permet d’être acteur sans être forcément activiste. Chez des particuliers écrasés par le sentiment d’impuissance face à des sujets comme le réchauffement climatique ou la mondialisation, le zéro déchet fait figure de levier d’action, d’implication et d’œuvre vers un mieux. Depuis une poignée d’années, les groupes ZD (zéro déchet) se multiplient sur Facebook, les conférences sur le sujet font carton plein, les médias en parlent.

En toute logique, la demande ainsi manifestée a créé un appel d’air et un business se développe. Il va des commerces de vrac, à la fabrication de brosses à dents biodégradables, en passant par le shampooing solide, les sacs en tissu, les gourdes, etc. Et même un horeca zéro déchet (par exemple, le café Papote à Namur ou le Boentje Café qui doit ouvrir bientôt à Bruxelles).

Les particuliers ont vu un intérêt au ZD, les entrepreneurs aussi et maintenant ce sont les pouvoirs publics qui lorgnent ce mirobolant zéro. Parce que les déchets, pour les communes et leurs intercommunales, ce n’est pas une sinécure. C’est beaucoup de gestion et beaucoup de frais. Or, là, ils ont des citoyens qui s’engagent volontairement à réduire leurs déchets, qui sont prêts à s’investir et à changer leurs habitudes.

Et, par ricochet, le zéro déchet ramène la consommation chez les petits producteurs et les locaux (le maraîcher du coin, il n’emballe pas ses pommes quatre par quatre dans une barquette et sous cellophane), crée ou recrée un peu de tissu commercial (l’épicerie bio, le magasin de seconde main, le laveur de gobelets réutilisables, etc.), et créent ou resserrent les liens sociaux (via le commerce local, les ateliers pour apprendre à fabriquer ses produits, la participation à des défis ou des labels, les composts de quartiers, les potagers collectifs, les ressourceries, etc.). Sans compter l’image positive que cela peut véhiculer en ces temps d’anti-gaspi. Pour une commune, c’est bingo.

L'opération "Communes Zéro Déchet"

D’ailleurs, sur les 262 communes de Wallonie, 53 – soit 20% – se sont portées candidates à l’opération "Communes Zéro Déchet" lancée par le ministre de l’Environnement wallon Carlo Di Antonio. En avril dernier, dix ont été sélectionnées (une par intercommunale, plus trois "bonus"): Braives, Dour, Ecaussinnes, Gesves, La Hulpe, Namur, Pont-à-Celles, Sainte-Ode, Thuin et Waremme. Les conditions requises: faire montre d’une implication déjà active en matière de réduction des déchets et s’engager à passer sous les 100 kilos de déchets ménagers par an et par habitant d’ici deux ans. Pour ce faire, chaque commune est accompagnée par Espace Environnement, un organisme indépendant. Après avoir posé le diagnostic et élaboré un plan d’actions, c’est maintenant la phase de mise en application qui va débuter en octobre.

Pour s’inspirer, les représentants sont allés passer une journée à Roubaix, LA ville zéro déchet française. En 2016, les participants au "Défi Famille" de Roubaix – coachés pour minimiser leurs déchets quotidiens – ont réduit de moitié leurs déchets ménagers pour 40% d’entre eux. Et 20% ont réussi à les diminuer de 60 à 80%. Cela dit, les Roubaisiens produisent, en moyenne, 243 kilos de déchets ménagers par an par habitant. Tandis que la moyenne wallonne est à 145 kilos. La Belgique est connue pour être une championne en matière de collecte sélective et de recyclage. Mais pour prévenir et surtout mobiliser les acteurs du territoire, elle peut mieux faire.

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Faire des boucles plutôt que des lignes

Ce sont donc ces 10 communes qui vont montrer que c’est possible. "Chacune en commençant par balayer devant sa porte, indique Ariane Godeau d’Espace Environnement, parce qu’il y a une volonté de montrer l’exemple. Elles vont mettre en place toute une série d’actions au niveau de l’administration communale. Mais l’enjeu est d’entraîner d’autres acteurs de terrain. On les épaule pour cela, mais sans faire à leur place. L’objectif est vraiment de mettre en marche la dynamique et que celle-ci continue lorsqu’on s’en va." 

Quelle dynamique? Déjà, celle de penser "déchets". La moindre fête d’association, le moindre pot de club de sport et ce sont des centaines de gobelets plastiques, utilisés entre une et dix minutes, qui sont jetés. Et bien que notre poubelle disparaisse dans le camion-benne, les déchets ne s’évaporent pas. Ils sont incinérés, puis les déchets ultimes du mâchefer (ce qui reste après l’incinération), les cendres et les boues sont enfouis. La dynamique c’est donc d’abord d’éviter le déchet.

Mais ce n’est évidemment pas toujours possible et, de toute façon, tout finit un jour ou l’autre par être un déchet. Cependant, le déchet de l’un fait la matière première ou le bonheur de l’autre. Demandez au scarabée bousier. À échelle humaine, le compost fait le bonheur des jardiniers – particuliers et communaux, la sciure des scieries peut servir de litière pour chat, le marc de café de substrat pour champignons. Bref, on est dans un cercle de réutilisation, avant même d’en arriver au recyclage.

"Le zéro déchet est une manière très concrète de passer à l’économie circulaire dont on parle tant. C’est un moyen de passer d’un système linéaire à un système en boucle."
Ariane Godeau
Conseillère Espace Environnement

Namur, capitale du réemploi

Bernard Guillitte, échevin (MR) de l’Environnement à Namur se dit "persuadé que l’économie circulaire, au-delà du recyclage, a un apport économique important. La Ressourcerie de Namur a 10 ans et on voit se créer un tissu de commerces, d’entreprises ou de mini-entreprises à partir d’elle. Tels les meubles Raymonde qui font des meubles design à partir de ce qui a été récupéré par la Ressourcerie. Ce sont des talents qui créent de la valeur ajoutée à partir de déchets. On crée une nouvelle économie qui n’est pas basée sur une décroissance, mais qui s’adapte au fonctionnement de notre société." 

"Je suis certain qu’à terme, la démarche zéro déchet amènera à une réduction des coûts globaux pour la commune."
Bernard Guillitte
échevin de l’Environnement de Namur

Namur se targue d’être la capitale du réemploi. La rue commerçante des Carmes compte à ce jour sept enseignes de seconde main, dont cinq sont des initiatives privées. Livres, jeux vidéo, vêtements reprennent vie dans des cadres cosy et/ou branchés. "Ce n’est pas lié à un effet de paupérisation, mais à une prise de conscience. La réutilisation séduit par son côté parfois vintage, par l’upcycling ou simplement en tant que telle. On recrée du commerce et de l’emploi", souligne l’échevin. En outre, il est certain "qu’à terme la démarche ZD amènera à une réduction des coûts globaux pour la commune." En Italie, Capannori, petite ville de 45.000 habitants et fer de lance ZD en Europe depuis plus de 20 ans, chiffre à 2 millions par an les économies réalisées.

À Ecaussinnes: poules, composts et poubelles à puce

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Ecaussinnes, dans la province du Hainaut, 11.000 habitants, est déjà, elle aussi, très engagée dans la démarche zéro déchet. La mise en place en octobre 2014 des poubelles à puce (leur propriétaire est indentifié et il paie au poids), a amené une baisse de 30% des ordures ménagères en deux ans. La distribution de poules, par la commune, en 2015 a été un joli succès: plus de 250 familles ont été preneuses.  

"Dans cet espace rural, les gens ont pu, pour beaucoup, faire un compost dans leur jardin. Seuls 60% des habitants sortent leur container organique pour le ramassage", souligne, Areti Boscoupsios, échevine (Ecolo) de l’Environnement. "Dans tout projet de nouveau lotissement, maintenant on inclut systématiquement dans la zone déchets, une zone de compostage", ajoute-t-elle. Ecaussinnes a aussi, depuis un an, un stock de gobelets réutilisables à disposition de l’administration, des associations et des citoyens. Le coût de lavage et de stockage étant pris en charge par la commune. La liste d’initiatives n’est pas exhaustive.

Ecaussinnes est déjà bien avancée, mais c’est justement pour travailler sur ce qui coince que le coaching va être bénéfique: intéresser les habitants des logements sociaux au compostage, fédérer autour des composts de quartier et généraliser l’utilisation des gobelets durables. "Avec le zéro déchet, les gens prennent conscience de l’impact du déchet, de l’utilisation des ressources. Cela permet de fédérer les gens de manière beaucoup plus positive que la question de la gestion des déchets, du ramassage, etc. Et cela crée de l’économie, de la créativité car il faut repenser des modèles, du lien social car on est amenés à collaborer. Le ZD permet aux gens de participer à un changement", considère l’échevine.

Un élan général

Même en dehors de cette opération "Communes zéro déchet", les initiatives communales ont le vent en poupe. Jette vient de lancer ce mois-ci son "No Impact Jette" qui se tiendra jusqu’en décembre. 72 familles volontaires vont chercher à diminuer leur impact sur l’environnement, comme No Impact Man, en agissant sur leurs déchets, leur alimentation et leur consommation d’énergie. "À la fin, on fera le bilan, dit Claire Vandevivere, échevine (cdH) de l’Environnement. On aura un puits de savoirs et d’expériences qu’il faudra exploiter. Et si d’autres communes se lançaient on pourrait partager ces connaissances. Sans savoir encore quelle forme cela prendra, l’objectif est de poursuivre cette démarche à Jette."

À La Louvière, c’est un défi Familles Zéro Déchet saison 2 qui a pris court ce mois-ci. Lors de la première saison, les familles avaient réduit, en moyenne, leurs ordures ménagères de près de 50%.

Avec l’ouverture de magasins de vrac quasi tous les mois en Belgique, une dynamique est bel et bien là. "Autant il y a dix ans ça ne prenait pas, autant aujourd’hui oui, mais il faut suivre!", sourit l’échevine de Jette.

jE VEUX M'Y METTRE, JE FAIs QUOI ?

Le principe de base, c’est que c’est une démarche volontaire.  On vise ce qui est réalisable.
La clef du succès, c’est d’y aller pas à pas. La grande révolution en une semaine, c’est 1) impossible, 2) épuisant, 3) démoralisant. 

→ Pour ceux qui aiment l’efficacité:

  • boire l’eau du robinet, (c'est moins de poubelles PMC). Problème de goût? Un bâtonnet de charbon actif dans la carafe et c’est réglé.
  • acheter en vrac. 
  • utiliser le sac ou le bac à déchets organiques ou bien un compost. C'est une poubelle 30 à 40% moins lourde
  • remplacer l’essuie-tout par des carrés microfibres.
  • opter pour la gourde.
  • acheter en seconde main.

→ Pour ceux qui aiment le fait maison:

  • faire ses biscuits, ses laitages ou tout simplement ses tartines/son repas pour le déjeuner.
  • faire ses propres mouchoirs en tissu, ses serviettes de table.
  • fabriquer soi-même ses produits ménagers et/ou ses cosmétiques. 
  • réparer plutôt que jeter l’objet défectueux (il y a des tutoriels pour presque tout sur internet et de plus en plus de Repair Cafés).
  • fabriquer son composteur

→ Pour ceux qui en veulent plus:

(1) D'après une études parue dans "Science Advances" le 19 juillet 2017.

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