interview

"Léopold II n'est pas Hitler"

©Roger-Viollet

Statues taguées, bustes déboulonnés : Léopold II est régulièrement la cible de certains activistes pour son rôle dans les violences qui ont marqué la première ère de colonisation du Congo. Mais qu'en est-il réellement ?

Statues taguées, bustes déboulonnés: Léopold II est régulièrement la cible de certains activistes pour son rôle dans les violences qui ont marqué la première ère de colonisation du Congo, celle de l’État indépendant du Congo (EIC), avant que l’État belge ne reprenne la main en 1908.

L’image des mains coupées, en particulier, reste très présente dans l’imagerie collective anglo-saxonne. Pierre-Luc Plasman, historien à l’UCL a réalisé une thèse de doctorat sur la question, dont une version synthétique vient d’être publiée aux éditions Racine *. Il démêle pour L’Echo le vrai du faux, sans éluder les questions qui fâchent.

La "propagande" anglo-saxonne a-t-elle exagéré les choses?

En effet, il y a eu des exagérations même si, fondamentalement, les accusations autour des atrocités liées à l’exploitation du caoutchouc sont exactes. Véritable mouvement de masse, la campagne menée dès 1904 par la Congo Reform Association (CRA) use de moyens prodigieux et vise la disparition du Congo léopoldien. Pour ce faire, tous les moyens sont bons… d’où des exagérations. Ainsi, le secrétaire de la CRA, Edmund Morel, pourtant adversaire acharné de Léopold II, doit mettre en garde dans sa préface du King Leopold’s Soliloquy contre le nombre de morts avancé par Mark Twain. Cette campagne anti-congolaise continue à nourrir profondément l’imaginaire anglo-saxon autour d’un Congo entièrement ravagé par le fer et le sang, où l’on coupe les mains de ceux qui ne veulent pas rapporter du caoutchouc.

Il y a eu des violences de masse mais pas de génocide, dites-vous. Pourtant, la population congolaise a diminué pendant cette période…

La diminution d’une population n’est pas un critère suffisant pour affirmer qu’il y a eu un génocide. La définition onusienne insiste sur l’intention d’éliminer un groupe. Or, Léopold II et la haute administration tentent de réguler et de supprimer cette violence extrême. Qui plus est, d’autres facteurs à côté de la terreur et des massacres ont joué un rôle de premier plan, en particulier les épidémies. Aujourd’hui, il est possible d’affirmer qu’il y a un déficit de population entre 1885 et 1930. La population congolaise aurait dû, avec le renouvellement des générations, compter 5 millions de personnes en plus. Dans tous les cas, cette réévaluation ne remet pas en cause la gravité des actes commis au Congo et ne les dédouane pas non plus.

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On comprend d’autant mieux la révolte des consciences d’hier et d’aujourd’hui. Plus encore, je crois qu’il faut éviter des amalgames malheureux, ne fût-ce que pour dépassionner le conflit de mémoires que l’on voit émerger à propos du passé colonial belge.

L’histoire des mains coupées: qu’en est-il au juste?

Il s’agit d’une pratique mise en place vers 1895 par Léon Fiévez, commissaire de district de l’Équateur, pour vérifier l’usage fait des munitions par ses soldats. La règle est tout autant stricte qu’absurde: une balle, une main. A priori, Fiévez adapte une pratique de certains de ses soldats, qui amputaient leurs ennemis pour prouver leur valeur. Au vu du scandale provoqué par la mise en coupe réglée de l’Équateur, le holà est mis en 1896. Bruxelles retire à Fiévez son commandement. Son successeur tente de mettre fin à cette pratique qui devient rare après 1899. Par contre, les mutilations sont reprises par les sociétés privées en vue de terroriser les populations. C’est particulièrement le cas de l’ABIR, qui se trouve au cœur des rapports du consul Roger Casement et de la Commission d’enquête envoyée par Léopold II.

La principale responsabilité des violences est chez les agents présents sur place, dites-vous, mais en disant cela, ne prend-on pas le risque de dédouaner les décideurs de Bruxelles, à commencer par Léopold II?

Non, je ne le pense pas. Léopold II a été depuis le début sous le feu des critiques jusqu’au sein même de l’administration congolaise. Il y a une responsabilité de Léopold II du fait de son attitude contrastée. Au milieu des années 1890, il s’implique et prend des mesures en vue d’éteindre les actes rapportés dans la presse. Entre 1899 et 1901, sa colère entrave même les deux principales sociétés, l’ABIR et l’Anversoise, tant et si bien que leurs productions et leurs bénéfices s’effondrent. Cependant, il ne va pas au bout de la logique. Il ne met pas fin au système d’exploitation et c’est sans doute là sa plus grande erreur. Léopold II n’est assurément pas Hitler, mais il aurait pu empêcher qu’on lui colle aujourd’hui cette comparaison.

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Avez-vous pu chiffrer ce que le Congo a rapporté financièrement à Léopold II?

J’en ai fait une estimation, mais elle devrait être précisée. En effet, Léopold II est passé maître dans la dissimulation des informations et dans l’élaboration de combinaisons financières. Cependant, le Palais royal a acquis et met à la disposition du public les papiers des jumeaux Goffinet, hommes de confiance de Léopold II, qui détiennent les leviers de commandes de la fortune privée et de la Liste civile. À l’heure actuelle, il peut être avancé un intervalle entre 90 et 110 millions de francs. Ces sommes gigantesques proviennent moins de l’exploitation des ressources naturelles que des grands emprunts lancés par l’EIC au début du XXe siècle. De même, ces sommes ne servent pas à enrichir Léopold II, qui n’a pas l’intention de laisser un bel héritage à ses filles, mais bien plus au programme d’embellissement du pays, qu’il considère être son dernier service à rendre au pays.

La Belgique devrait-elle s’excuser pour ce qui s’est passé il y a cent ans là-bas? Déboulonner les statues de Léopold II aujourd’hui a-t-il un sens?

La question est difficile et épineuse devant les revendications de certains groupes. En effet, l’EIC est un État distinct de la Belgique. Je ne crois donc pas que le gouvernement belge soit légitime à présenter des excuses à la place d’un autre. Ceci dit, il est nécessaire d’effectuer un travail de reconnaissance de ce qu’a réellement été le passé colonial belge. Plus que jamais, il est primordial de quitter les positions idéologiques et les luttes mémorielles pour arriver à un devoir de vérité. Établir une synthèse de notre histoire commune dans toutes les nuances de sa complexité est plus porteur d’un avenir pour un débat apaisé. En ce sens, je suis convaincu de l’importance des instituts de recherche du Musée royal de l’Afrique centrale, capables de jeter des ponts entre chercheurs belges et congolais. Quant aux statues, il faut les conserver, car le règne et les actions de Léopold II sont loin de se limiter à la colonisation, sans doute vaut-il mieux les contextualiser.

* "Léopold II, potentat congolais", Pierre-Luc Plasman, éditions Racine, 244 pages, 24,95 euros.

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