Les comptes des mille et une affaires douteuses du prince Henri de Croÿ

Le prince Henri de Croÿ ©Photo News

Depuis des années, des Belges fortunés réussissent à dissimuler de l’argent au fisc et à la justice en se servant de cartes de crédit anonymes et de sacs bourrés de billets de banque. Un prince, Henri de Croÿ-Solre, les y a aidés. Nous avons suivi leurs traces. Depuis leurs accords discrets à Bruxelles jusqu’à leurs comptes secrets dans les Émirats et à Puerto Rico.

Nous sommes le 30 mai 2016. Aux Émirats arabes unis, un fax transmet une demande un peu spéciale: "La cliente m’a appelé ce matin. Elle veut que nous lui donnions du cash à Bruxelles dans la semaine du 20 juin. Le montant habituel." Le jour convenu, une femme reçoit à Bruxelles un sac rempli de billets que lui remet un coursier qu’elle n’a encore jamais rencontré… On se croirait dans un film d’espionnage. Les coursiers transportent parfois leur précieux chargement dans des sacs Nespresso surmontés de quelques boîtes de dosettes de café.

Le projet

Nous avons pu éplucher, par le biais du magazine français L'Obs et leur 'Dubai Papers', plus de 3.100 documents fuités qui révèlent comment des Belges fortunés ont réussi pendant des années à dissimuler au fisc et à la justice des dizaines de millions d'euros d'argent noir. Nous avons découvert ainsi les détails d'un trafic d'argent inédit autour du prince belge Henri de Croÿ. Pour notre enquête sur la banque occulte du prince, nous avons bénéficié de l'aide des journalistes d'investigation Caroline Michel-Aguirre (L'Obs), Abdelhak El Idrissi (Radio France) et Sylvain Besson (Tamedia).

Le fax n’a pas trahi l’identité de la femme destinataire des billets à Bruxelles. L’objet du fax? Aileen Trust. Une société-écran à Chypre, bien pratique pour dissimuler le véritable propriétaire. Son acte de constitution, daté du 1er mars 2010, indique simplement que ce trust a été créé par un cabinet d’affaires dans la ville chypriote de Limasol.

Les comptes secrets des clients déménageaient d’un paradis fiscal à l’autre dès que la discrétion absolue n’était plus garantie.

Le gérant de la société n’est cependant pas un inconnu. C’est un Belge, Henri de Croÿ. En réalité, le prince Henri de Croÿ-Solre. Il appartient à la 24e génération de cette maison "princière et ducale" née en 1767. Les enfants du Roi ne sont pas les seuls en effet à pouvoir s’appeler prince et princesse. Cet honneur revient également aux membres d’une série de familles nobles, aux noms prestigieux tels que de Ligne, d’Arenberg et de Merode.

Henri de Croÿ n’est cependant pas tout à fait "blanc-bleu". Le prince sexagénaire avait déjà été le principal accusé d’un procès de fraude fiscale. L’instruction avait duré pas moins de 17 ans. Jusqu’à ce que la cour d’appel de Liège, en juin 2015, prononce la relaxe complète et tire ainsi un trait sur un dossier de 32 millions d’euros d’impôts éludés.

Mais le prince se retrouve à nouveau dans la ligne de mire de la justice. Cette fois-ci en France. Le parquet national financier et la juge d’instruction Bénédicte de Perthuis le soupçonnent d’avoir aidé de riches clients français à dissimuler au fisc des millions d’euros d’argent noir. Des chefs d’entreprise français auraient également sollicité son entregent, à travers un réseau international d’hommes de paille. Ils travaillaient pour son cabinet Helin, établi à Ras al-Khaimah, un des sept Émirats arabes unis. Le prince s’était installé, il y a dix ans, dans la zone de libre-échange de l’Émirat après avoir passé des accords dans un hôtel à Lausanne avec le frère du scheik.

Durant un mois, notre rédaction a épluché plus de 3.100 e-mails internes, fax, contrats, transferts d’argent, actes, cartes d’identité et autres fichiers du réseau du prince.

Durant un mois, notre rédaction a épluché plus de 3.100 e-mails internes, fax, contrats, transferts d’argent, actes, cartes d’identité et autres fichiers du réseau du prince. Ces documents fuités révèlent comment le prince a aidé, pendant des années, de riches Belges à dissimuler des millions d’euros. Parmi les clients du prince, on retrouve la femme mystérieuse qui, en mai 2016, a demandé qu’on lui apporte un sac garni de billets à Bruxelles. Nous avons retrouvé son nom dans un e-mail confidentiel. Elle porte le titre nobiliaire de "Mademoiselle". En 2010, elle a confié plus de 2 millions d’euros au prince Henri de Croÿ. À la fin de 2017, il en restait encore près de 1,5 million d’euros.

Le prince a organisé également pour ses clients une autre façon de dépenser incognito leurs millions d’euros dissimulés: des cartes de crédit anonymes. Il en a donné une à notre Demoiselle: une "EWM Card". Les avantages de cette carte sont vantés sur www.ewm-card.com: un compte virtuel, aucun contrôle de solvabilité, pas de lien avec un compte en banque et acceptation dans le monde entier, via le réseau de MasterCard. Un instrument idéal pour retirer et dépenser de l’argent sans se faire remarquer.

Il suffisait pour la Demoiselle de communiquer au prince son besoin de cash. C’est ainsi que le 30 juin 2014, un autre fax est sorti de l’appareil aux Émirats arabes unis. Son destinataire? Bernard Ouazan, un Français qui s’était également retrouvé sur le banc des accusés, aux côtés du prince, lors du procès susmentionné. "Merci de charger la carte de crédit de la cliente à hauteur de 20.000 euros et de me le confirmer une fois que ce sera fait." Le fax est signé "A3", un nom de code utilisé par le prince de Croÿ. Quelques mois plus tard, en octobre, le prince envoyait à nouveau un fax intitulé Aileen Trust. Pour demander que la carte de la dame soit chargée de 20.000 euros. Ces "billets doux" ont été envoyés à plusieurs reprises. Les montants que notre Demoiselle recevait ainsi sur sa carte ont fluctué entre 10.300 et 41.200 euros.

Pour chaque montant, la Demoiselle devait payer une commission de 5% au réseau du prince. Une rémunération qui lui convenait pour autant que personne ne puisse découvrir d’où elle tirait tout cet argent.

Pour chaque montant, la Demoiselle devait payer une commission de 5% au réseau du prince. Une rémunération qui lui convenait pour autant que personne ne puisse découvrir d’où elle tirait tout cet argent. En coulisses, le prince se chargeait aussi de transférer à temps la fortune cachée de la dame (et de tous ses clients) vers d’autres paradis fiscaux chaque fois que de nouvelles révélations, telles que les Panama Papers, ou de nouvelles règles internationales, rendaient le précédent moins "sûr". Dans un premier temps, le compte secret de la Demoiselle avait été logé dans une banque suisse. Lorsque le secret bancaire helvète a commencé à se fragiliser, en 2010, son pactole a été transféré à la Banque Privée Edmond de Rothschild aux Bahamas. Mais là aussi, les banquiers ont commencé à poser des questions embarrassantes. C’est ainsi que toute sa "cassette" a atterri en 2016 aux Émirats, à l’Abu Dhabi Commercial Bank. L’homme de paille qui se chargeait de tout était lui aussi un Belge.

Fêtes somptueuses

Pour rendre le rideau de fumée encore plus opaque, l’argent viré sur la carte de crédit de la Demoiselle ne l’était pas directement de son compte bancaire secret. Le réseau du prince utilisait un autre compte, à la banque HSBC à Hong Kong. L’astuce consistait à mélanger sur ce compte les avoirs de tous les clients. Pour occulter toute provenance des fonds. Le compte à Hong Kong était au nom d’une société fantôme, Fortchings, et dirigée par un autre homme de paille de nationalité belge.

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En juin 2015, cette mécanique frauduleuse s’est quelque peu enrayée pour la Demoiselle. Elle a perdu la carte de crédit anonyme qui était encore chargée de 21.000 euros. Pas de souci pour le prince. Il a envoyé un nouveau fax aux Émirats. Rendez-vous a été pris avec elle le 9 juillet en Suisse, à Genève pour lui remettre une nouvelle carte. Mais, dorénavant, elle devrait payer non plus 5%, mais 8% de commission.

Celle-ci était loin d’être la seule Belge fortunée à faire appel aux bons offices du prince. Nous avons déjà pu retrouver les noms d’une quarantaine de clients. Le prince les approchait à l’occasion de fêtes somptueuses organisées dans son château en Bourgogne, au cœur de la France, le Château d’Azy. Un networking à succès. Les autres clients belges dont nous avons pu consulter les dossiers au complet lui ont confié jusqu’à 13 millions d’euros par client.

Princesse

Le prince avait d’abord créé une société-écran à Chypre avec un compte en Suisse avant de le transférer aux Bahamas.

Sa clientèle belge compte d’ailleurs beaucoup de membres de la noblesse, comme une baronne et une princesse. Cette dernière s’était adressée à Henri de Croÿ en 2008 lorsqu’elle cherchait un havre fiscal pour les 3 millions d’euros qu’elle avait cachés jusque-là dans un coffre, lisons-nous dans un courriel du prince de Croÿ. Pour elle aussi, le prince avait d’abord créé une société-écran à Chypre avec un compte en Suisse avant de le transférer aux Bahamas. Le 13 juin 2014, le prince était venu à Bruxelles pour discuter d’une nouvelle "solution" pour les millions cachés de la princesse. Une régularisation fiscale était hors de question, comme le stipule un mémo relatif à cette réunion. Dans cette hypothèse, la princesse aurait dû "sortir" tout son patrimoine logé dans des paradis fiscaux, y lit-on encore. La solution proposée? Ouvrir un nouveau compte aux Émirats.

Une famille noble du Brabant flamand, qui porte le titre de comte et descend du fondateur d’une entreprise du Bel 20, était également cliente du prince. La famille détenait un ancien portefeuille de placements de 5 millions d’euros dont le fisc belge ignorait tout. En décembre 2011, le réseau du prince a réglé son transfert vers les Émirats, sur un compte de l’agence locale de la banque suisse Mirabaud. Et au début de l’année dernière, il a mis lui aussi le cap sur un paradis fiscal des Caraïbes: la Blue Ocean International Bank à Puerto Rico.

De riches Belges, tant en Flandre qu’à Bruxelles et en Wallonie, se sont offert ses services. Toujours dans un seul but: dissimuler leur patrimoine.

Le prince n’a pas puisé uniquement dans son réseau noble pour recruter de nouveaux clients. De riches Belges, tant en Flandre qu’à Bruxelles et en Wallonie, se sont offert ses services. Toujours dans un seul but: dissimuler leur patrimoine. Pour preuve, un e-mail d’un conseil fiscal belge du 9 novembre 2009: "Cher Henri, je me suis entretenu avec le client jeudi dernier. As-tu une solution pour éviter de dévoiler aux autorités belges qu’il est le bénéficiaire de ce portefeuille d’actions? Je suis impatient d’entendre ta réponse…" Le client en question était gérant d’une grande entreprise de construction du Brabant flamand. Il voulait transférer aux Émirats 12,5 millions d’euros planqués au Luxembourg.

Maîtresse

Le 9 septembre 2016, le prince Henri de Croÿ adressait encore un mémo à ses collaborateurs au sujet d’un long entretien qu’il avait eu quatre jours plus tôt avec un chef d’entreprise wallon. "Il veut des cartes de crédit pour ses deux enfants, son ex-épouse et sa maîtresse", a noté le prince.

150.000
euros
L’arrangement prévoyait que le chef d’entreprise et ses proches pourraient dépenser chaque année 150.000 euros en utilisant des cartes de crédit anonymes.

L’arrangement prévoyait que le chef d’entreprise et ses proches pourraient dépenser chaque année 150.000 euros en utilisant des cartes de crédit anonymes. Ils ont reçu des cartes émises par Intercash et Catella qui leur ont permis de payer dans tous les coins du monde "en toute discrétion". Jusqu’au jour où le fiston du patron wallon a eu besoin d’une très grosse somme pour acheter un bien en Espagne. Une telle transaction ne pouvait plus être payée avec quelques sacs de billets ou un paiement par carte de crédit anonyme. Le prince a donc monté un crédit via Djazz Ltd, une de ses sociétés fantômes au Royaume-Uni. Un homme de paille irlandais s’est chargé d’apposer les signatures nécessaires chez le notaire.

L’argent noir du chef d’entreprise était bien caché derrière une société-écran à Chypre, Fadadeux International Trust. Le compte bancaire sous-jacent a d’abord été logé aux Émirats avant d’être transféré à Puerto Rico.

Pourquoi ce patron wallon voulait-il à tout prix dissimuler une partie de sa fortune?

Pourquoi ce patron wallon voulait-il à tout prix dissimuler une partie de sa fortune? Les documents en notre possession ne permettent pas de le dire. Mais quelques anciennes coupures de presse nous apprennent qu’il avait déjà eu maille à partir avec l’Inspection spéciale des impôts pour des bénéfices logés dans des paradis fiscaux. Il s’agit même peut-être d’argent volé puisque l’homme a également été condamné jadis à une peine de prison pour détournement de fonds. Mais le prince Henri de Croÿ a eu la délicatesse de ne lui poser aucune question gênante à cet égard.

Il y a quatre ans, tout semblait aller dans le meilleur des mondes "tax free" pour le prince. En Belgique, après des années de procédure judiciaire pour fraude fiscale, il avait été blanchi sur toute la ligne. Et avait redoré son blason par la même occasion. Nous apercevons ainsi sur des photos d’une grande fête donnée en son château quelques personnalités, dont un ancien magistrat belge haut placé et un membre du cabinet d’un ministre fédéral.

Le vent a tourné pour le prince quand il a embarqué dans son entreprise douteuse le riche russo-suisse Aleksei Korotaev pour l’aider à gérer les millions de ses clients via un fonds établi sur l’île Maurice, du nom de Private Kapital Partners. Au début de 2017, au moment où le Russe a voulu racheter le club de football néerlandais Roda JC, Helin, c’est-à-dire le bureau du prince aux Émirats, a porté plainte contre Aleksei Korotaev. Henri de Croÿ prétendait que le Russe l’avait escroqué. Une bataille judiciaire est en cours aux Émirats. Et tous les clients du prince craignent que le Russe soit parti avec leurs millions d’argent noir.

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Dans les dossiers des clients belges qui ont fuité, nous constatons en tout cas que les derniers documents, qui remontent à l’automne de l’an dernier, sont souvent des tableaux Excel de Private Kapital Partners, le fonds que le Russe a créé pour le prince. Où se sont envolés les millions des clients? En Suisse, quelques clients grugés ont déjà osé déposer une plainte en justice. Dans notre pays, aucune plainte n’a encore été introduite. Un avocat belge qui a connaissance du dossier évoque une catastrophe financière pour certains clients: "Sans cet argent, ils ne pourront même plus payer les amendes s’ils souhaitent tout de même régulariser leurs fonds."

Ce n’est sans doute qu’une question de temps avant que le fisc ou la justice belge ne s’intéresse également de très près au réseau du prince. À ce moment-là, les clients du prince risquent de perdre non seulement leurs millions, mais également leur couverture.

Le prince Henri de Croÿ proclame son innocence

L’avocat suisse du prince Henri de Croÿ affirme que son client n’a rien commis d’illégal. Quand Henri de Croÿ dirigeait encore Helin (à savoir son bureau aux Émirats arabes unis), nous dit-il en substance, il s’agissait d’opérations d’optimisation fiscale qui étaient légales à l’époque. De Croÿ nie avoir mis sur pied un système destiné à blanchir de l’argent ou à commettre une fraude fiscale. Même si le prince n’exclut pas que d’autres personnes impliquées, qui travaillaient pour Helin dans les Émirats, s’en soient rendues coupables.

Bien que les documents qui ont fuité pointent précisément le rôle clé joué par le prince, celui-ci rejette toute responsabilité. Son avocat fait encore remarquer que la direction du bureau Helin a également échappé des mains d’Henri de Croÿ de manière spectaculaire. Il fait référence ainsi au Belge François D. (l’homme de paille belge auquel le prince n’a eu recours qu’à partir de 2013 dans les Émirats), qui en a repris totalement les commandes selon l’avocat.

Il nous rappelle aussi qu’Henri de Croÿ a été acquitté en Belgique tant en appel que devant la Cour de cassation. En omettant cependant de préciser que cette affaire de fraude fiscale portait sur de tout autres faits et montages intervenus dans les années 1990.

Quant à la question de savoir si les millions des clients ont disparu à présent, l’avocat déclare qu’il est apparu entre-temps qu’Henri de Croÿ ne portait là aussi aucune responsabilité. Sinon, dit-il, il aurait été arrêté pour ces faits. Il nous précise encore que, si 18 millions de dollars ont disparu, la majeure partie des fonds est encore bloquée chez ADS Securities à Abu Dhabi (un gestionnaire de fortune aux Émirats). Un rapport d’audit du cabinet Grant Thornton l’a montré et ADS l’a confirmé, avance-t-il avant de conclure qu’une procédure en "class action" a été lancée, par le biais d’une assignation initiée par Henri de Croÿ, pour débloquer ces fonds chez ADS.

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