analyse

Les "diplômés Covid", une génération sacrifiée?

Illustration: Julie Joseph

On leur a déjà collé cette étiquette sur le front: "Diplômé Covid, promotion 2020". Ces jeunes, déjà chamboulés par une fin de parcours étudiant atypique, ont du mal à voir leurs perspectives d'avenir. Pour beaucoup, le marché de l'emploi semble bouché. Et pourtant, les spécialistes lancent un message positif: les solutions existent.

"Je ne vois aucune opportunité pour moi. Je vis encore chez mes parents. On parle de nous comme d’une génération sacrifiée. Une génération ratée. Ça fait mal à entendre. Après avoir fait 6 ans d’études, c’est dur. Pour débuter dans la vie, je vais déjà devoir puiser dans mes réserves. J’ai trouvé un job d’été comme animatrice pour enfants. Après, je ne sais pas. Je vais devoir postuler comme caissière au Carrefour."

À l’autre bout du fil, on ne voit pas le visage d’Olivia, fraîchement diplômée en marketing et management d’événements. On peut juste imaginer la déception sur ses traits. Le désappointement. Le désespoir?

Ils pourraient se réjouir, pourtant, nos jeunes. Le taux de réussite dans l’enseignement supérieur a grimpé de 9% cette année. 77% ont bouclé leur année avec un bulletin vert, malgré la galère du confinement, le manque de cours,  le suivi laborieux des professeurs, les vidéoconférences sur un coin de bureau, les bugs informatiques aux examens.

Ils ont réussi, mais leur désespoir est bel et bien présent. Car le Covid-19 a dévasté le marché de l’emploi. Pour beaucoup, l’avenir semble bouché. Certains commentateurs vont même jusqu’à parler de "génération sacrifiée". Sacrifiée, car ils ont été sacrifiés sur l’autel de la société pour sauver les vies des aînés. Obligés de mettre sous cloche toute leur vie sociale, leur éducation, leurs rêves parfois.

"J’avais comme rêve de créer ma propre boîte. Là, je vais juste prendre l’expérience que je pourrai, et on verra… "
Olivia
Diplômée en management événementiel

Bart Cockx, économiste à l’UGent, a démontré dans une récente étude que l’arrivée sur le marché de l’emploi en pleine crise pourrait avoir des répercussions sur la carrière et les salaires jusqu’à 10 ans plus tard. Et cela ne fait pas sourire nos jeunes. "On ne sait pas mettre de mots sur cette situation, nous dit Olivia. Moi, j’avais comme rêve de créer ma propre boîte. Là, je vais juste prendre l’expérience que je pourrai, et on verra…"

Les chiffres des organismes de placement sont aussi sans appel. L’économiste Philippe Defeyt les a décortiqués dans une note de l’Institut pour un développement durable. Durant les trois derniers mois, le nombre de jeunes en stage d’insertion a explosé: +49% à Bruxelles, +20% en Wallonie (et seulement +2% en Flandre).

Les jeunes, premières victimes de la crise

"Les jeunes sont les premières victimes de la crise, confirme-t-on chez Actiris à la lecture des dernières statistiques mensuelles. Le nombre de jeunes inscrits a augmenté de 16,8% au mois de juillet, malgré la reprise de l’activité économique suite au déconfinement. "Et cela alors que le chômage général reste stable, dit l’organisme de placement. Le nombre d’offres d’emploi a été en chute libre au mois d’avril (-44%). Ensuite, la chute s’est ralentie, mais les chiffres restent négatifs (-17,1% en juillet). "Mais en raison des mesures sanitaires et des conséquences économiques, les jeunes ont plus de difficultés à trouver du travail. Il y a moins de postes vacants disponibles, beaucoup de stages ont été annulés ou reportés, beaucoup d’étudiants ont perdu leur job", dit encore Actiris.

Ces jeunes se retrouvent parfois dans des situations financièrement compliquées. De quoi perdre la tête, et baisser les bras lorsqu’on n'a pas les parents derrière pour assumer. Chem Mabrouck, présidente de la FEF (Fédération des étudiants francophones), confirme certaines données qui ont circulé, notamment au sein de l’Assemblée générale des étudiants de Louvain: un cinquième des étudiants sont en décrochage, dit-elle, là où l’AGL pointait un décrochage de 30%. Un lâcher-prise dû au découragement provoqué par les cours à distance, mais parfois par l’impossibilité de continuer à assumer financièrement son cursus. Le confinement a mis à l’arrêt les secteurs qui sont justement gros pourvoyeurs d’emplois pour les étudiants: l’horeca, l’événementiel, la culture, les petits commerces aussi. Jean-Jacques Deheneffe, directeur de l’Administration de la vie étudiante à l’UCLouvain, rapporte les échos du service d’aide aux étudiants. "Ils sont confrontés à des demandes venant des étudiants mis en difficulté par la perte de leur job, ou par la perte d’emploi de leurs parents. Certains n’ont pas eu accès au matériel informatique suffisant ou à une bonne connexion internet pour suivre leurs cours à distance, et d’autres encore se retrouvent dans de graves difficultés pour assumer les besoins primaires, comme le logement ou la nourriture."

20%
Entre 20 et 30% des jeunes (selon les sources) ont décroché de leurs études durant le confinement.

Pour ces jeunes, ne plus avoir accès aux jobs étudiant les empêche aussi d’accumuler des expériences à faire valoir auprès de futurs employeurs. Même si le job paraît anodin, il permet de démontrer une capacité à s’engager, à mener de front deux missions (son job et ses études), à se battre.

"Mon père, kiné, demande à tous ses patients s’ils n’ont pas un travail pour moi, nous raconte encore Olivia. La jeune fille a fort heureusement des parents qui l’épaulent, mais elle aurait espéré décrocher au moins quelques heures de boulot par semaine. Elle pensait qu’en faisant son bac en marketing, plus de portes s’ouvriraient à elle. Mais le virus les a claquées devant son nez. "J’avais même reçu une offre d’emploi, elle a été retirée", dit-elle.

Se réorienter, une bonne idée?

Pareil pour Laure, qui vient de finir sa 3e année en commerce et développement durable à Francisco Ferrer. Même désillusion. Elle rêvait de travailler dans l’événementiel, de plancher sur les projets de festivals durables. Mauvaise pioche. Pile le secteur mis à genou par le Covid. "J’y croyais encore au début, j’ai fini par comprendre en mai, juin." La jeune fille a pensé un instant se relancer dans un master, rester étudiante et attendre que l’orage passe. "Mais je ne suis pas faite pour les études". Elle a donc choisi de se réorienter dans un secteur porteur: l’immobilier. "Ma mère travaille dedans, elle me l’avait déconseillé. Mais le marché va tout le temps fonctionner, là je trouverai. J’ai déjà les bases en compta, je n’ai que 200 jours de stage, et un examen IPI à la fin."

"Il faut alors informer les jeunes sur les opportunités qu’offrent telle ou telle filière. Et surtout, se lancer dans des études où l’on sera motivé."
Actiris

Pragmatique, la jeune fille a donc décidé de suivre les conseils donnés par certains experts du marché de l’emploi. Dans son étude, Bart Cockx recommandait notamment que l’État prenne des mesures pour retarder l’entrée sur le marché du travail des nouveaux diplômés. Comme l’octroi d’une bourse pour ceux qui poursuivent leurs études. Chez Actiris, on dit: "pourquoi pas? Mais il faut alors informer les jeunes sur les opportunités qu’offrent telle ou telle filière. Et surtout, se lancer dans des études où l’on sera motivé."

Olivia, elle n’en a pas le courage. Et n’en voit pas l’utilité pour se sortir du bourbier dans lequel le Covid l’a enlisée. "Avec un master, on est déjà considéré comme surqualifié. Alors reprendre une formation? Non, ce sera encore pire. C’est déjà triste de devoir subir ça quand on sort de l’université."

Constance, diplômée en création d’intérieurs à Saint-Luc, n’était pas chaude non plus à l'idée de poursuivre une formation supplémentaire. "Pour risquer de se retrouver dans le même schéma que cette année, avec une partie seulement des cours en présentiel, et des vidéoconférences, non. Cela a une influence sur les apprentissages, il ne faut pas le nier."

Retarder l’entrée sur le marché du travail, les experts n’en sont pas tous convaincus. Notamment parce qu'on ignore comment la crise va évoluer. Reporter, c’est peut-être aussi prendre le risque de se retrouver dans une situation pire qu’aujourd’hui…

Au cabinet de recrutement Robert Walters, Adèle Demeire, senior consultant pour Walters People, estime qu’il n’est pas toujours utile de se  disperser dans de nouvelles études, mais qu’il vaut mieux asseoir ses acquis. "Ce n’est pas parce que c’est la crise qu’il faut partir dans tous les sens, se réorienter. Mieux vaut rester au moins deux ans dans une première fonction, et essayer de rester cohérent par rapport à ses envies et ses objectifs." Pour autant, évidemment, qu’on ait réussi à décrocher quelque chose…

Les stages, une porte d’entrée fermée

Le confinement a aussi fermé un des puissants canaux de recrutement des jeunes en fin de parcours d’études: les stages. Laurie, partie en Indonésie faire un stage en permaculture, a été rapatriée au mois de février. Olivia était à Tunis, dans une grande boîte internationale; son stage n’a duré qu’un mois au lieu des trois prévus. Des exemples comme cela se sont accumulés durant ces mois de crise. Et ils ont un impact à la fois sur la formation et les perspectives d’embauche. "Les stages sont une bonne manière de se faire engager, d’avoir des références, voire un pied dans la porte de l’entreprise, explique Jean-Olivier Collinet, administrateur délégué de JobYourSelf. 25% des stages génèrent des engagements qui n’étaient pas prévus. Cette possibilité s’est fortement réduite, dit le spécialiste. Certains ont pu poursuivre leur stage en télétravail malgré tout, mais les cas restent limités à certains secteurs, comme les entreprises digitales. Et là évidemment, les jeunes ont pu déployer toutes leurs qualités de digital native."

25%
25% des stages génèrent des engagements qui n'étaient pas prévus.

L’autre point problématique, c’est la valeur ajoutée du stage dans le diplôme. Ici aussi, compte tenu de l’absence de stage, les jeunes sont perdants. Or, la valeur de leur diplôme, c’est une question qui les taraude. "Génération Covid, diplômé 2020, j’ai l’impression que cette étiquette va nous être collée au front. Que cela va changer la vision que les personnes vont avoir sur nous. Que cela va nous impacter négativement", dit Constance.  Mais pourquoi cette dévalorisation? "Notre formation a été impactée cette dernière année, on a eu des cours à distance, avec moins d’échanges avec les professeurs. Des stages, voire même des examens parfois annulés, ou réalisés à la maison. Et je crains que notre diplôme soit moins valorisé. On ne saura pas y faire grand-chose malheureusement. À nous alors de prouver nos capacités."

"Je crains que notre diplôme soit moins valorisé. On ne saura pas y faire grand-chose malheureusement. A nous alors à prouver nos capacités."
Constance
Diplômée en décoration d'intérieur à Saint-Luc

En France, le débat a fait rage au sein des syndicats d’étudiants. Certains, proches de la gauche radicale, préconisant l’attribution d’une moyenne de 10/20 pour tout le monde, compte tenu de la fracture numérique causée par le confinement. Chez nous, beaucoup d’examens ont été réalisés à distance, à "livre ouvert" souvent. Avec une méthode d’évaluation adaptée aux conditions difficiles, et des enseignants parfois plus… coulants.  Que cela ait été une réalité ou non, la crédibilité de ces diplômes 2020 pourrait être mise en cause.

 "C’est vrai que l’année a été clôturée sans que les évaluations aient été faites correctement", admet Jean-Olivier Collinet, administrateur délégué de JobYourSelf. Mais, à ses yeux, il y a aussi moyen de tourner la situation à son avantage. "Il faut savoir que les employeurs peuvent aussi tenir le raisonnement inverse face à cette situation. Et constater que ces jeunes entrant sur le marché du travail ont fait preuve de débrouillardise, de résilience, ont réussi leurs études dans des conditions difficiles, et peuvent donc plutôt susciter l’admiration et la compassion."

Alors que faire? S’asseoir au bord de la route, et pleurer?  Surtout pas. "La pire chose à faire, ce serait en tout cas de rester dans l’inactivité", dit Jean-Olivier Collinet. Il invite les jeunes à remplir leur sac à dos. Que ce soit avec leurs expériences passées ou les nouvelles formations dans lesquelles on voudrait se lancer. Même le volontariat est bon à prendre. "Il faut s’automobiliser pour construire son avenir, dit-il. Accepter de voir les choses au jour le jour, se donner le droit de changer d’avis tout le temps, y compris face aux parents. Mais bouger." Les stages ont été annulés, pourquoi ne pas en relancer, même une fois les études terminées, histoire d’accumuler un peu de cette expérience qui a manqué pendant la formation.

Ne pas tomber dans le pessimisme ambiant

Des opportunités, il en reste en effet sur le marché de l’emploi. Tout n’est pas complètement fermé (à cet égard, lire aussi ce week-end notre dossier dans notre rubrique Mon Argent). "Le marché est fort concurrentiel pour les jeunes, admet Johan Vanhuyse, directeur d’Expertis chez Manpower. Mais il y a encore des opportunités à prendre. La construction ou l’industrie, la production et la logistique ont toujours un score très positif en termes de prévisions d’emploi." "Certains secteurs recrutent encore malgré la crise, nous confirme-t-on aussi chez Actiris. Parfois même en urgence. Les soins de santé, par exemple, offrent un taux de sortie vers l’emploi très élevé, tout comme la puériculture, les soins infirmiers, le paramédical, le secteur social, la psychologie ou la pédagogie (enseignement). Et cela ne va pas s’arrêter, que du contraire."

Chez Robert Walters, on insiste aussi sur le secteur dans lequel on cherche du travail, plutôt que sur le métier. Spécialiste en recrutement pour les profils financiers, le cabinet constate une aggravation de la situation de l’emploi dans les secteurs qui ne se portaient déjà pas bien avant. "Pour un comptable débutant, je ne conseillerais pas d’aller vers le retail ou le secteur des médias par exemple, ni vers le secteur du tourisme ou l’aviation, dit Adèle Demeire. Ces secteurs en souffrance vont plutôt privilégier l’engagement de quelqu’un qui a déjà de l’expérience, et qu’il ne faudra pas prendre le temps de former.  Il y a aussi moins de demandes pour des profils administratifs, car c’est là-dessus que les entreprises tentent de faire des économies. Mais dans le secteur des banques, des assurances, ou le pharma, il n’y a pas eu de crise, cela a continué à tourner."

Le Covid, une source d’opportunités aussi

Charlotte, fraîchement diplômée en sciences biomédicales à l’ULB, en est un des exemples parlant.  "Cela fait bizarre à dire, mais pour moi le Covid est plutôt source d’opportunités… Le virus a mis un coup de projecteur sur le secteur, et sur les besoins en matière de recherche.  J’ai déjà commencé à postuler à deux trois offres d’emploi, j’ai eu des entretiens d’embauche pendant le confinement, alors que je n’ai pas beaucoup cherché…" La jeune fille a choisi délibérément de ne pas se tourner vers le doctorat, mais pas en raison de la crise. Sciensano a ouvert des postes de doctorants suite au Covid, pour tout le volet de la recherche académique aussi, c’est une opportunité. Il va y avoir des investissements dans ce domaine.

"Les bacs et les masters offrent le plus de chances de trouver un emploi. C’était déjà le cas avant la crise, mais la tendance se poursuit."
Actiris

Au-delà des secteurs, le diplôme peut aussi faire office de levier. "Les bacs et les masters offrent le plus de chances de trouver un emploi. C’était déjà le cas avant la crise, mais la tendance se poursuit", explique Actiris. Seul un tiers des non-diplômés trouvent un job, et pour ceux-là, la crise rend les choses encore plus difficiles. Et dans un marché où la concurrence va s’amplifier, le diplôme et le choix d’orientation risquent bien de faire une solide différence.

L’autre solution qu’il reste, c’est de… créer son job. Un pari un peu fou en pleine crise? Constance, notre étudiante de Saint-Luc, y croit. Elle a déjà trouvé un job à mi-temps auprès d’une de ses amies qui a créé sa propre société, mais elle aurait besoin de le compléter pour avoir un temps plein. "Je n’ai pas envie d’être juste dans l’alimentaire, je veux trouver quelque chose ou je peux m’épanouir. Alors, j’ai pris la décision d’aller à la SMart (qui offre un statut entre salariat et entrepreneuriat). Il y a des opportunités à prendre, les chantiers ne sont pas tous à l’arrêt. Et, avec le confinement, les gens déménagent, ils ont envie d’améliorer leur qualité de vie, et… leur intérieur."

Au sein de JobYourself, Jean-Olivier Collinet voit passer de nombreux profils similaires. "Quand il y a moins d’offres d’emploi disponibles, on voit un regain de l’entrepreneuriat. Les jeunes vont se créer leur propre job, et de préférence un job qui aura du sens pour eux. Et au pire du pire, si cela ne marche pas, ils auront acquis un peu plus d’expérience. Il n’y a pas d’échec à entreprendre. Il y a un échec à ne pas bouger…"

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