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Les échafaudages du palais de justice, entre tradition orale et archives perdues

Placés en 2005, les échafaudages de la façade du palais de justice sont toujours en place, plus de 15 ans plus tard. ©saskia vanderstichele

10.000 mètres carrés. Trois millions d'euros. Un procès de la Ville de Bruxelles contre la Régie des Bâtiments. Voici l'histoire vraie des échafaudages du palais de justice.

"Ce genre de reportage est important pour nous. Il nous permet de rechercher des informations que nous n'avions pas." Mathieu Michel, le secrétaire d'État en charge de la Régie des Bâtiments a décidé de jouer la carte de la transparence. En nous lançant sur les traces de l'histoire des échafaudages du palais de justice de Bruxelles, nous pensions être sur du velours. Mais trouver des informations sur ce corset de fer qui enserre le palais de justice depuis 1984 (en ce qui concerne la coupole) fut un véritable chemin de croix. Le secrétaire d'État ne le conteste pas.

"Il n'est pas normal qu'une administration comme la Régie des Bâtiments n'ait pas d'archives et de suivi du monitoring des bâtiments."
Mathieu Michel
Secrétaire d'État en charge de la Régie des Bâtiments

Mathieu Michel et Laurent Vrijdaghs sur le chantier de la rénovation et du renforcement des échafaudages du palais de justice. ©saskia vanderstichele

"Des éléments manquent. On est parfois dans la tradition orale, et des éléments ont disparu. Il n'est pas normal qu'une administration comme la Régie des Bâtiments, qui gère 6,8 millions de mètres carrés avec un budget annuel d'environ 800 millions d'euros, n'ait pas d'archives et de suivi du monitoring des bâtiments", nous explique Mathieu Michel, qui a dû taper dans la fourmilière pour faire remonter une partie des informations. Il se dit que des employés de la Régie des Bâtiments ont dû descendre à la cave fouiller dans des caisses. "Je ne peux pas entendre qu'on manque d'informations parce que des gens sont partis à la pension. Il est important de construire des institutions et des processus autonomes vis-à-vis des personnes qui les gèrent. C'est comme cela qu'on assure une indépendance et une structure opérationnelle." Voilà qui est posé.

©saskia vanderstichele

1984. Il faut remonter loin dans le temps pour trouver une trace des premiers échafaudages, placés autour de la coupole pour préparer l'étude de la restauration de l'édifice, et surtout pour empêcher des pierres de tomber. On ne va pas se mentir: à peu de choses près, rien n'a été fait entre 1984 et 2002, date de la rénovation d'une partie de la coupole. Une fois cette rénovation achevée, on a décidé de laisser les échafaudages en place, pour faciliter la restauration du socle de la coupole. Sur ce point, on ne va pas entretenir le suspense trop longtemps: ces échafaudages sont toujours en place, 37 ans plus tard. Et la rénovation du socle de la coupole attend toujours son heure.

Le palais de justice rénové pour 2006

Vous le savez, à L'Echo, on aime les chiffres. La superficie des échafaudages de la coupole est de 6.000 mètres carrés. La location de cette structure tubulaire a coûté environ 530.000 euros de 1984 à 2000. On s'est rendu compte à ce moment-là qu'il serait peut-être plus intéressant de les acheter. Oui, mais ravagés par les vents battants et la pluie tombante, il a d'abord fallu rénover l'ensemble. Coût de l'opération? Environ 160.000 euros.

En 2003, lors de la présentation de la pimpante coupole recuivrée et redorée, Rik Daems, alors en charge de la Régie des Bâtiments, ne se sent plus d'aise. "Les échafaudages embrassaient depuis un petit temps la coupole du palais, mais ils étaient essentiellement destinés à protéger des chutes de pierres et à permettre l'étude de sa structure. Depuis peu, les travaux ont réellement commencé", dit-il à l'agence Belga. Dans la foulée, on entend même dire que l'ensemble du palais de justice sera rénové en 2006! On croit rêver...

Les échafaudages autour de la coupole ont été placés en 1984. ©saskia vanderstichele

Six ans après la fin de la rénovation de la coupole, en 2009, les échafaudages sont toujours en place. Interrogée sur ce point, la Régie des Bâtiments explique alors que la rénovation a été ralentie pour des questions budgétaires. Le classement du palais de justice le 3 mai 2001 n'a rien arrangé à la situation. Soyons de bon compte.

Le bureau d'architectes engagé pour superviser les travaux semble avoir été submergé par l'ampleur de la tâche. La situation s'est alors enlisée, envenimée jusqu'à ce que la Régie décide, en 2010, de rompre le contrat avec ce bureau. Depuis, la coupole et son socle, cerclés de ses échafaudages réalisés sur mesure, attendent toujours de faire peau neuve.

Nouvelles chutes de pierres

Le 5 septembre 2005, l'histoire se répète. En raison d'un risque élevé de chutes de pierres, la Régie des Bâtiments décide, dans l'urgence, de faire placer de nouveaux échafaudages, cette fois contre la façade du palais imaginé par Joseph Poelaert. Il faudra attendre plus de cinq ans pour entendre à nouveau parler de ces échafaudages.

En décembre 2010, lors d'une conférence sur le palais, organisée par le barreau de Bruxelles, l'avocat Jean-Pierre Buyle, alors bâtonnier, fait savoir qu'il a envoyé quatre courriers à la Régie des Bâtiments pour connaître l'utilité de ces "nouveaux" échafaudages. Pas de réponse. Mais, dans l'assemblée, un membre de l'Atelier de Recherche et d'Actions Urbaines (ARAU) fait savoir que les échafaudages, placés à la hâte sans permis, sont illégaux. Bien vu.

"Nous avons constaté que le palais de justice présente des désordres graves qui pourraient constituer un danger pour la sécurité publique."
Extrait d'un procès-verbal dressé par un agent de la Ville de Bruxelles

Le 4 avril 2011, la Région de Bruxelles-Capitale, alors présidée par le socialiste Charles Picqué, attaque la Régie des Bâtiments en justice, sur base de la loi du 12 janvier 1993 concernant un droit d'action en matière de protection de l'environnement. La Région ne conteste pas que les échafaudages ont été placés pour des raisons de sécurité, mais elle estime qu'ils sont restés en place trop longtemps. Pourtant, le risque de chutes de pierres est réel, comme en atteste ce procès-verbal dressé le 20 janvier 2011 par un agent de la ville de Bruxelles. "Nous avons constaté que le palais de justice présente des désordres graves qui pourraient constituer un danger pour la sécurité publique. En effet, il y a quelques jours, un grand morceau de pierre (40x40x40 cm) est tombé de la façade sur la rampe côté rue des Minimes. Il s'avère que c'est un événement récurrent et qu'en effet, il y a des chutes de pierres, petites et grandes, en permanence depuis plusieurs années, principalement en hiver." Sortez couverts.

Lors du procès qui a opposé la Ville à la Régie, la première question à trancher était de savoir si la pose de ces échafaudages nécessitait la délivrance d'un permis. Oui, a jugé le tribunal de première instance, qui estime que le maintien de ces échafaudages sur et le long de la façade principale du palais de justice est une violation à la loi du 12 janvier 1993 et "porte atteinte à l'environnement, à savoir en l'espèce aux qualités patrimoniales et urbanistiques du palais de justice, ainsi qu'à la perspective monumentale du palais depuis la rue de la Régence". Ôtez-moi cette horrible structure de fer illégale, dit la justice à la Régie des Bâtiments.

©saskia vanderstichele

Au passage, elle nomme un expert judiciaire chargé d'éclairer les parties sur les solutions techniques à appliquer. Le premier expert désigné, rattaché à la Régie des Bâtiments, fera un pas de côté. C'est Willy Franche, un autre expert, qui s'y collera. Avant d'en venir à ses conclusions, on va vous offrir de quoi briller en société à bon compte. Saviez-vous que la façade du palais était composée de quatre sortes de pierres? Non? Nous non plus. Il y a de la pierre de Comblanchien (Bourgogne), de Vandeuil (Champagne-Ardenne), de Savonnières (Lorraine) et enfin, de la bonne pierre bleue de Wallonie. Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas.

"Compte tenu des volumes importants de pierres mis en œuvre au palais de justice, la probabilité de rencontrer de 'mauvaises pierres' existe."
Willy Franche
Expert

"Dans chaque catégorie de pierres, la qualité n'est pas constante. Compte tenu des volumes importants de pierres mis en œuvre au palais de justice, la probabilité de rencontrer de 'mauvaises pierres' existe. Celles-ci se disloquent en vieillissant sous les effets du gel, des variations de températures ou de la 'maladie de la pierre'", lit-on dans le rapport de l'expert, qui précise encore que "les fixations mécaniques de certaines pierres (broches, agrafes, ancrages) réalisées en acier ordinaire provoquent, par corrosion de l'acier et gonflement de la rouille, l'éclatement des pierres de bonne qualité".

On vous passe le détail, mais l'expert remet son rapport définitif le 7 mai 2012. En termes de coût et de sécurité, il préconise deux solutions qu'il met sur pied d'égalité: le maintien des échafaudages existants, ou l'enlèvement et la pose de filets. La Région sollicite alors le tribunal pour qu'il impose la solution des filets, mais la justice estime qu'elle n'est pas saisie pour imposer l'une ou l'autre solution. "Quand bien même nous avons constaté l'illégalité de la situation (...), nous ne prononcerons pas de mesure de cessation, eu égard à l'impératif supérieur de sécurité qui nous interdit assurément d'ordonner la dépose des échafaudages, seule mesure utile pour mettre fin à la situation d'illégalité avec atteinte à l'environnement constatée", lit-on dans l'ordonnance du tribunal de première instance.

Ah oui, vous le savez, on vous l'a dit plus à haut, à L'Echo, on aime les chiffres. La superficie des échafaudages de la façade est d'environ 3.900 mètres carrés. Comme ce fut le cas pour ceux de la coupole, on a d'abord loué les échafaudages de la façade de 2005 à 2014 pour un montant d'environ 660.000 euros. La situation s'éternisant, l'État a décidé de les acheter, déboursant cette fois 42.000 euros.

Objectif 2023

Et puis? À peu de choses près, plus rien jusqu'en 2018. Cette année-là, des études sont entamées en vue de la restauration de la façade. Il faut attendre le début du mois de janvier 2021 pour que le sujet des échafaudages du palais de justice revienne sur la table. Mathieu Michel, fraîchement nommé secrétaire d'État, annonce le retrait des échafaudages de la façade pour 2023!

"Si on n'est pas capable de retirer les échafaudages du plus grand palais de justice du monde, on a un problème."
Mathieu Michel
Secrétaire d'État en charge de la Régie des Bâtiments

En réalité, ce faisant, il reprend les lignes directrices imaginées par le Steerco Poelaert, un comité de pilotage hybride mis en place pour faire avancer les travaux du palais de justice. Dès sa nomination en octobre 2020, Dirk Van Gerven et Jean-Pierre Buyle, administrateurs de la Fondation Poelaert et membres du Steerco, sont allés voir Mathieu Michel. "Nous y sommes allés pour lui faire le topo de la situation, et on lui a demandé de valider les phases 1 (façades) et 2 (rénovation du socle de la coupole) des travaux", nous a expliqué Jean-Pierre Buyle. "Nous voulions que les délais soient respectés et que tout se fasse au cours de cette législature", précise-t-il encore. En décembre 2020, le secrétaire d'État a reconvoqué Dirk Van Gerven et Jean-Pierre Buyle, pour leur dire qu'il acceptait.

3
millions d'euros
Le montant global consacré à la location, à l'achat et à la rénovation des échafaudages du palais de justice.

Reste à savoir si ce nouveau délai sera respecté. "Je ne décèle pas aujourd'hui les raisons objectives qui pourraient ne pas nous faire tenir les délais. Tel que je vois les choses, ma grande question est de savoir pourquoi on ne l'a pas fait plus tôt?", se demande le secrétaire d'État. "Si on n'est pas capable de retirer les échafaudages du plus grand palais de justice du monde, on a un problème. C'est une question de respect pour la justice."

"On nous balade en nous disant que les échafaudages de la façade seront enlevés en 2023."
Jean de Codt
Président de la Cour de cassation

Jean de Codt, président de la Cour de cassation, ne partage pas cet optimisme quant à la date de retrait des échafaudages de la façade pour 2023. "Quand on me dit qu'ils vont être retirés en 2023, j'émets de sérieux doutes. La procédure d'appel au marché pour la rénovation n'est pas encore lancée. Une telle procédure prend du temps, et il peut y avoir des recours. On nous balade en nous disant que les échafaudages de la façade seront enlevés en 2023." Tant qu'il y est, Jean de Codt dénonce l'apparition d'un "nouveau groupe d'échafaudages" à l'intérieur du palais cette fois, près de la salle solennelle de la cour d'appel et en bas du majestueux escalier qui descend vers la rue des Minimes. "C'est comme les métastases d'un cancer, ça grignote, ça s'installe et ça reste", explique-t-il.

La parole est à la défense

Aux pieds du palais de justice, les travaux ont démarré. Une équipe s'active à restaurer les échafaudages et à placer des planchers afin de pouvoir étudier les pierres de plus près. Cette seule phase coûtera 1,5 million d'euros. Si on additionne ce montant aux sommes déjà consacrées à la location et au rachat des échafaudages (coupole et façade), on arrive à un budget de 3 millions d'euros déjà consacré à cet amas de métal cerclant le Palais depuis plus de trente ans. Sur place, on retrouve Laurent Vrijdaghs, le patron de la Régie des Bâtiments. Nous lui faisons part de notre étonnement quant à l'absence de dossier complet concernant les échafaudages. Il ne tourne pas autour du pot.

Sur place, une équipe s'emploie à rénover les échafaudages de la façade du palais de justice. ©saskia vanderstichele

"Les premiers documents datent des années 80. À cette époque, les archives étaient en papier. Depuis, la Régie des Bâtiments a déménagé trois fois, il y a eu cinq gestionnaires du bâtiment et trois ingénieurs dédiés au palais", répond-il, ajoutant qu'il a fallu travailler avec deux conservateurs du palais. Aujourd'hui, il n'y a plus de conservateur au palais de justice. Et avant que de nouvelles structures soient mises en place, ce fut un problème tant il fut compliqué de coordonner les intérêts souvent divergents des magistrats, du SPF Justice et de la Régie des Bâtiments. Concernant les archives, la Régie des Bâtiments est enfin passée au digital récemment, et a mis en place un outil qui permet de gérer, entre autres, l'historique des dossiers. Ce ne sera pas du luxe.

"Cette fois, le train est lancé, on ne peut plus imaginer l'arrêter à cette vitesse."
Laurent Vrijdaghs
Administrateur général de la Régie des Bâtiments

Et Laurent Vrijdaghs d'insister sur la sécurité, se souvenant de la chute d'une grosse pierre sur la rampe, un samedi, ou d'un incendie en 2012 dans le palais. À cette époque, il n'y avait ni alarme ni plan d'évacuation. Et des employés du palais cherchant à sortir du bâtiment s'étaient retrouvés coincés devant une porte fermée à clé. Deux situations qui auraient pu virer au drame. Rajoutez à cela une valse d'hésitations concernant la destinée du palais de justice, entre 2010 et 2014, et vous comprendrez que le patron de la Régie des Bâtiments a vu ses cheveux grisonner au fil du temps. Reste la question de cet objectif 2023 pour enlever les échafaudages de la façade. Réaliste ou non? "Oui, si on trouve un bon entrepreneur et s'il n'y a pas de recours. On va travailler par lots. Si nous sommes contents de l'entrepreneur, on continuera. Cette fois, le train est lancé, on ne peut plus imaginer l'arrêter à cette vitesse", glisse-t-il encore.

©saskia vanderstichele

Et puis, vient la question à mille euros, pour finir. Que fera-t-on avec ces 10.000 mètres carrés d'échafaudages lorsqu'ils auront été enlevés? On ne vous le dira pas officiellement, mais cela pourrait se terminer en vente aux enchères par morceaux. Et vous savez quoi? Je veux bien qu'on m'en mette déjà un de côté.

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