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Les employés en télétravail, ces oubliés de la crise

Les travailleurs, devenus télétravailleurs, voient leur bien-être pâtir de la crise du Covid. Cela aura un coût, pour les entreprises et la société en général.

Voilà près d’un an que nos vies ont été bouleversées. Nous vivons comme en attente, au ralenti, en tout cas pour ce qui concerne notre vie sociale et culturelle. Pour beaucoup d’entre nous, le triste mantra «métro, boulot, dodo» s’est même mué en un encore plus limitatif «boulot, dodo».

Thierry Bouckaert ©L'Echo / De Tijd

Est-ce sans conséquence ? Non, bien sûr. A terme, court, moyen ou long, tous les travailleurs sont affectés, leur bien-être en pâtit et cela aura un coût, pour les entreprises et pour la société en général.

Notre vie est rythmée par les comités de concertation, les communications des experts, les conférences de presse de la cellule de crise interfédérale, tout cela relayé par des journaux télévisés anxiogènes. Il faut dire que les nouvelles ne sont que rarement encourageantes. A la veille de chaque communication des autorités, l’une ou l’autre profession ou l’un ou l’autre groupe social se fait entendre, par média interposé, pour exprimer sa colère, ses revendications, ses demandes, parfois légitimes, parfois moins.

Il est une population que l’on entend peu, voire pas du tout. Ce sont les centaines de milliers de travailleurs qui continuent leur boulot sans remettre les pieds au bureau.

Après le personnel des soins de santé, les enseignants, les personnes âgées, les coiffeurs, les métiers de contact, c'est au tour des étudiants, des jeunes qui ne peuvent plus faire de sport, etc. On entend un peu moins par contre les restaurateurs, qui rongent leur frein, les artistes et représentants du monde culturel, qui sont sans doute trop occupés à essayer de survivre, ou ceux de l’événementiel et de la vie nocturne dont on a déjà presque oublié l’existence…

Toutes ces demandes sont bien entendu légitimes. Mais il est une population que l’on entend peu, voire pas du tout. Ce sont les centaines de milliers de travailleurs qui continuent leur boulot, mais sans remettre les pieds au bureau, sans revoir leurs responsables hiérarchiques ou leurs équipes, sans pouvoir boire un café avec leurs collègues et échanger les derniers potins…

Transition radicale

Dans beaucoup d’entreprises, avant la crise du Covid, le télétravail commençait à se généraliser petit à petit. On était passé des horaires de bureau très stricts à des horaires plus flexibles, d’un espace de travail personnel bien identifié et garni de dossiers et de photos à des bureaux plus ouverts et au clean desk, des navettes quotidiennes à une voire deux journées de travail à la maison par semaine… C’était une belle évolution.

Avec le télétravail, les liens avec les collègues se distendent, la culture d’entreprise s’estompe, le leadership des managers s’érode, les processus d’apprentissage informels disparaissent…

Le Covid a évidemment accéléré cette transition de manière radicale. Trop radicale, certainement. Du jour au lendemain, des milliers de travailleurs ont dû effectuer toutes leurs tâches professionnelles à la maison, et pour certains dans des conditions peu propices : espace de travail réduit, cohabitation parfois difficile avec les autres télétravailleurs forcés de la famille, conjoint.e et/ou enfants, connexions internet défaillantes, bureautique non adaptée... Avec des effets induits aussi : l’absence de transition nécessaire qu’offre le trajet entre la maison et le bureau, la sédentarité plus grande – on fait moins d’exercice entre son lit et sa table de travail qu’en arpentant les gares et couloirs de métro. Avec des effets sur les relations professionnelles, enfin : les liens avec les collègues se distendent, la culture d’entreprise s’estompe, le leadership des managers ou des middle managers s’érode, les processus d’apprentissage informels disparaissent…

Essentiel ? Non-essentiel ?

Certains jeunes travailleurs n’ont connu que cela. Certains travailleurs en fin de carrière ont dû partir à la retraite par la petite porte, sans au revoir. Et tous les travailleurs commencent à être épuisés par ce manque de contact avec leurs collègues.

Est-ce essentiel ? Non-essentiel ? Un tel jugement de valeur a-t-il vraiment du sens ? Pour l’un, l’absence de coiffeur est insupportable, pour l’autre ce sera l’impossibilité d’assister à un concert. Les deux ont raison. Par contre, ce sont les forces vives de notre société qui génèrent de la richesse et contribue aux finances publiques qui nous permettent de bénéficier de soins de santé, d’un enseignement, d’infrastructures, de recherche, de culture de qualité.

Il est peut-être temps que l’on se préoccupe aussi du bien-être des employés qui, en raison du télétravail, glissent tout doucement vers certaines formes d’épuisement professionnel.

Il est peut-être temps que l’on se préoccupe aussi du bien-être des employés qui, en raison du télétravail, glissent tout doucement vers certaines formes d’épuisement professionnel.

Les employés en télétravail sont confrontés à de nouveaux processus de travail (les réunions à distance, notamment), ils ne font plus la différence entre les périodes de travail et les périodes de loisirs, ils se sentent seuls face à leurs tâches. En même temps, ils doivent aussi veiller à la garde de leurs enfants, les soutenir dans leur enseignement à distance, s’occuper de parents malades et gérer leurs propres craintes et frustrations dues à la pandémie.

Du stress en plus du stress

Les situations personnelles induites par le coronavirus ajoutent un stress au stress chronique que subissent déjà de nombreux employés. Et certains souffrent plus que d’autres, les extravertis notamment, qui se nourrissent des interactions avec leurs semblables.

Quels que soient leur âge et leur expérience, les employés ont besoin de feedback, positif ou constructif, pour se sentir « engagés » dans leur travail. A distance, ce feedback est plus difficile à donner, ou alors il est trop formel. Une entreprise dont les employés ne sont plus « engagés » est une entreprise en difficulté. Et un pays dont les entreprises sont en difficultés est un pays dont l’avenir est sombre.

Thierry Bouckaert
Managing Partner Akkanto

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