reportage

Les géants de nos forêts décimés par le scolyte

Le "Président", c'est l'un des joyaux des bois de Jalhay, un des plus gros épicéas de Wallonie.

Depuis trois ans, sous l'impulsion du réchauffement climatique, des tempêtes et des sécheresses, le scolyte ravage les forêts d'épicéas. Du haut de ses 3 millimètres, il a bouleversé la sylviculture et le marché du bois en Wallonie.

"Regardez là-haut, vous voyez cet épicéa? Il a fait une descente de cime. Sur 10 mètres, il est attaqué par le scolyte. Mais il se bat. J'ai refusé de le couper. Je n'aime pas couper mes arbres." Les pieds bien campés dans la boue du chemin, on suit le mouvement du bras de Léon Sagehomme. On lève la tête. Et on constate les dégâts faits par le scolyte sur l'épicéa vieux de 130 ans.

Dans la foulée de ce propriétaire forestier de Jalhay, au cœur des Hautes Fagnes, on franchit les barbelés qui bordent son bois, on écarte les branches des nombreux jeunes sapins qui entourent l'aïeul. De tous les côtés, les semis naturels foisonnent. Le scolyte n'a pas attaqué ces massifs, refuge idéal pour le petit gibier. Seul le mastodonte, planté par l'arrière-grand-père de Léon, a été touché.

Le scolyte, c'est un tout petit insecte qui, depuis 2018, dévaste les sapinières de Wallonie, de France, d'Allemagne, de Suisse, d'Europe de l'Est. Habituellement, il contribue à la régénération forestière. Mais aujourd'hui, il pullule sous les effets du réchauffement climatique. Pondant ses larves sous l'écorce des épicéas, il creuse des galeries jusqu'à couper la circulation de la sève. Au printemps, les larves éclosent avec la hausse des températures, les scolytes s'envolent et vont contaminer les sapins alentour. L'arbre, lui, se meurt sur pied en quelques semaines.

Planté par l'arrière-grand-père du forestier Léon Sagehomme il y a 130 ans, cet épicéa a été attaqué par le scolyte sur 10 mètres de haut. Mais il a survécu.

"Les forestiers privés ont été dépassés. Ils n'ont pas pu éliminer rapidement les arbres tombés, ce qui a intensifié la contamination."
Frédéric Petit
Président de la NTF (L'Association des propriétaires ruraux de Wallonie)

Les canicules et sécheresses des dernières années ont provoqué un stress hydraulique qui a affaibli la végétation forestière. Les tempêtes successives ont déraciné et renversé des centaines d’arbres. C'est cela qu'on appelle le chablis. "Les forestiers privés ont été dépassés, pour des raisons d'organisation. Ils n'ont pas pu éliminer rapidement les arbres tombés, ce qui a intensifié la contamination", explique Frédéric Petit, qui préside la NTF (L'Association des propriétaires ruraux de Wallonie).

Comme nous l'explique aussi Eugène Bays, responsable à l'Office économique wallon du bois, les mesures prises dans le sud du territoire wallon pour lutter contre la peste porcine, ainsi que le confinement imposé depuis 2020, ont limité l'accès des bûcherons aux forêts, et ralenti la récolte et la transformation du bois. Un véritable cocktail explosif de nature à faire le nid des scolytes, aidant l'insecte néfaste à se propager sur des dizaines de kilomètres.

"C'est l'une des crises les plus fortes que l'on a connues, après les chablis de 1990", dit Frédéric Petit. La région du sud Luxembourg a été la plus touchée, pénalisée à la fois par la peste porcine et les plus faibles altitudes, qui sont plus favorables aux scolytes.

3 millions
de mètres cube
Depuis le début de la crise, 3 millions de m3 d'épicéas ont été touchés par le scolyte en Wallonie.

Dans le camp des propriétaires privés, la quantité d’épicéas touchés grimpe à 2 millions de m3, "ce qui correspond à 5.000 hectares", dit Frédéric Petit. Côté forêts publiques, le Département des natures et forêts de la Région wallonne évalue à près de 1 million de m3 la quantité d'épicéas touchés par le scolyte depuis le début de la crise. Des chiffres qui paraissent encore modestes, comparés aux 57, 6 millions de m3 de résineux qui peuplent les forêts. 

Il faudra néanmoins attendre 2 ou 3 ans avant que l'inventaire complet ne soit fait. Pour les propriétaires, qu'ils soient publics (notamment les communes) ou privés, c'est déjà un drame à la fois humain et économique.

"Laissez-les résister"

En s’approchant du tronc du vieil épicéa qui s’élance à 47 mètres jusqu'au ciel, on y découvre des inscriptions: "NON". "C'est moi qui ai écrit ça, dit Léon Sagehomme. Pas question de le couper. Il a survécu.  Ça vaut la peine de les laisser résister. La force de l’exemple, elle vaut mieux qu’un long discours."

"Mes fils me disaient de faire des éclaircies, couper des arbres sains pour en sauver un maximum. J'ai refusé. Les arbres en bonne santé, je veux les voir vivre."
Léon Sagehomme
Propriétaire forestier à Jalhay

À moins que ce ne soit le saint patron des forêts qui ait protégé l’arbre centenaire: sur son tronc, une supplication en lettres de feu: "Saint-Sylvestre, sauvez-moi". "Ça aussi, c'est moi qui l'ai écrit. Mes fils me disaient de faire des éclaircies, couper des arbres sains pour en sauver un maximum. Certains forestiers ont même coupé bien plus qu'il ne le fallait. J'ai refusé. Les arbres en bonne santé, je veux les voir vivre. La Terre, notre terre, a un besoin vital des arbres, des forêts. Elles ne poussent pas seules, il faut planter, encore et encore, et assurer la gestion quotidienne."

Et puis, le propriétaire forestier n’est pas convaincu de la méthode. En bordure de son bois, une parcelle de la commune a d'ailleurs été scolytée, malgré les éclaircies. "Vous voyez, ça n'a rien changé." De quoi conforter Léon dans sa stratégie.

"J'ai refusé de le couper, il a survécu, ça vaut la peine de les laisser résister."

L'homme aime sa  sapinière. Une passion transmise par son oncle Rodolphe, avec la chasse et l'industrie. La famille Sagehomme possède la dernière usine wallonne de traitement et lavage de la laine. Remontant dans sa jeep, le propriétaire des lieux nous emmène au plus profond de son bois, joliment nommé "La Bourgeoise", qui fait partie des 1.000 hectares forestiers que possèdent les 10 enfants Sagehomme.

Tenir bon

"Avec ce qui se passe, y en a plus d'un qui se serait pendu, je vous le dis. Mais on aime trop les arbres pour en arriver là."
Léon Sagehomme
Propriétaire forestier à Jalhay

Un peu plus loin, armé de son peleur, il dénude le tronc d'une victime déjà couchée au sol. Sur le revers de l'écorce apparaissent des dessins laissés par les petites bestioles. C'est joli, une œuvre d’art de la nature. Mais ça désole Léon. "Pour reconstruire une forêt, il faut 60 ans", dit-il. Un arbre qui tombe prématurément sous le coup du scolyte, c'est le travail de deux générations mis à terre à coup de tronçonneuse. "Avec ce qu'il se passe, y en a plus d'un qui se serait pendu, je vous le dis. Mais on aime trop les arbres pour en arriver là."

Certains des épicéas détruits ont été plantés par le vieil homme lorsqu'il avait 12 ans, alors qu'il accompagnait son père dans son travail de sylviculture. Dans sa forêt, on trouve plusieurs espèces de résineux, mais aussi des hêtres, des chênes, des bouleaux, des marronniers, même des séquoias. "Quand j’avais 12 ans, j’ai lu un article sur la Fondation Rockfeller, aux États-Unis, qui finançait le plantage de séquoias. Je leur ai écrit pour recevoir des petits plants. J'ai reçu 33 graines, dit l'homme en souriant. Je les ai plantées, des douglas aussi, je cachais les mottes dans la remorque. Mon père, lui, il ne jurait que par les épicéas. Il n'a rien dit, il m'a laissé faire, il était comme ça, papa."

Léon passe en mode 4X4 et fait remonter ses souvenirs d'enfance tout en manœuvrant habilement sa jeep glissant sur l’humus. "Regardez, ces deux-là, ce sont les arbres de ma mère. Elle venait ici tirer le brocard." L'homme aussi, chasseur de père en fils, en a tué, des chevreuils. "Mais je n'aime plus ça, tuer. Depuis que j’ai passé 70 ans, je ne chasse plus."

"On va peut-être gagner"

"Cette météo n'arrange pas les arboriculteurs, mais pour lutter contre le scolyte, c'est une bénédiction. D'habitude, les larves éclosent à la mi-avril."
Léon Sagehomme
Propriétaire forestier à Jalhay

Un peu plus loin, Léon nous présente "Le Président". Un mastodonte de 3m80 de circonférence. L'un des plus gros épicéas de Wallonie. "Celui-là, dit-il en posant affectueusement une main sur le tronc, je n'y toucherai pas, même s'il meurt." Intarissable, le propriétaire nous fait un véritable cours de biologie sur le scolyte, ses larves blanches et laiteuses, qui, par chance, meurent actuellement les unes après les autres en raison du froid persistant malgré le printemps. "Cette météo n'arrange pas les arboriculteurs, mais pour lutter contre le scolyte, c'est une bénédiction. D'habitude, les larves éclosent à la mi-avril."

Le scolyte, en creusant des galeries sous les écorces des arbres, y laisse comme des scarifications. Des dessins artistiques, mais mortels pour l'épicéa.

La pluie, soudain, se met doucement à tomber. "Ça aussi, les scolytes n'aiment pas. Regardez, dit-il en nous montrant les écorces pelées, il n'y en a plus. On va peut-être gagner la bataille", lâche-t-il dans un long soupir. Tout le monde remonte dans la jeep, le soir commence à tomber. Le calme règne dans la forêt, l'humidité monte, l'air frais s'insinue sous les vestes.

On tremble un peu, à l'image des feuilles doucement balayées par la brise. "On va rentrer prendre un café bien chaud, ma femme a sûrement préparé de la soupe." Léon Sagehomme rallume le moteur, embraye, s'étonne de ne voir aucune chevrette gambader dans le pré en bordure de son bois. "Il fait trop froid peut-être, c'est dommage, vous n'en verrez pas."  

Mais cent mètres plus loin, à nouveau, il s'arrête. Madame Sagehomme et sa soupe attendront encore un peu. "On va aller voir les pièges." 

Des épicéas géants entourent une petite clairière dévastée. Léon a dû y sacrifier une partie des sapins, mais déjà, il a replanté. Des dizaines de jeunes pousses s'enracinent vaillamment parmi les copeaux laissés par le gyrobroyeur. "On ne doit jamais s’avouer vaincu, vous savez." Plus près du chemin, de drôles de récipients cartonnés sont fichés sur des tuteurs. Les pièges à scolyte. "On y met des phéromones. Ils servent à voir si des scolytes ont commencé à voler." L'homme scrute le liquide qui baigne. Ouf, rien que des mouchettes. Pour un peu, il sortirait le champagne.

Il faut dire que pour lui et sa famille, la crise du scolyte a fait des dégâts sur les comptes en banque. "Nous avons été particulièrement impactés, proportionnellement à notre territoire, car la propriété est enclavée au milieu des bois publics." Et lorsqu'il a fallu évacuer les épicéas scolytés, Léon Sagehomme s'est retrouvé en concurrence avec les communes. "Dès 2018, on a d'abord eu 100m3 attaqués. Je les ai fait couper, on avait aussi sur les bords des chemins les éclaircies de 2017. Mais les marchands ne venaient pas, dit-il la voix tremblante. Je me suis fâché, mais ils étaient obligés d'exploiter les autres bois en priorité. Du temps de mon grand-père, on avait encore nos propres bûcherons, plus aujourd'hui."

Des pertes par centaines de mille

Combien cette crise a déjà coûté à sa famille? Il nous laisse calculer. "Comptez vous-même: 6.000 m3 de bois scolyté tombé à 10 euros le m3, contre 80 euros avant la crise." Soit 420.000 euros perdus. D'autres propriétaires y ont même laissé leur culotte, devant payer jusqu'à 20 euros/m3 pour faire enlever leurs bois. Du côté des forêts publiques, les pertes ont été moins brutales, mais les prix ont baissé quand même de 40%.

"En février 2020, j’ai dit à un acheteur: à ce prix-là, je convoque la presse et je mets le feu au lot! Directement, il m'a proposé le double du prix. Je n'ai jamais vu ça de toute ma vie!", nous raconte Léon Sagehomme.

La décote brutale sur les arbres scolytés, Léon Sagehomme ne la comprend toujours pas aujourd'hui, alors que les prix sont remontés quasiment au niveau d'avant la crise. "En bourse, quand il y a une décote sur action, il suffit d'attendre que le marché se redresse. Le bois, c'est pas pareil, on ne peut pas attendre. Il faut le vendre vite, pour éviter qu'il ne s'abîme."

Le marché s'est retrouvé inondé par les tailles faites pour éviter la propagation de l'insecte. La loi de l'offre et la demande a fait que les prix ont chuté.

Mais pourquoi vendre si bon marché, alors que le bois scolyté frais a exactement les mêmes caractéristiques techniques que le bois sain? Le marché s'est retrouvé inondé par les tailles faites pour éviter la propagation de l'insecte. La loi de l'offre et la demande a fait que les prix ont chuté. "Moi, je n'ai pas vendu un seul bois frais, non scolyté, mais tout le monde n'a pas respecté cela", proteste Léon Sagehomme. "Les scieries se sont retrouvées engorgées, et pour ne rien arranger, l'Allemagne a donné des subsides à l'exportation de leur bois, qui s'est retrouvé chez nous", précise Frédéric Petit, à la NFT.

Le bois scolyté a aussi tendance à devenir bleu s'il est trop attaqué, ce qui fait fuir les acheteurs. "Pourtant, dit Léon Sagehomme, en Suisse, une scierie en a fait son cheval de bataille. Elle a créé un effet de mode, et là-bas les clients s'arrachent le bois bleui!" Alors, un jour, son sang n'a fait qu'un tour. "En février 2020, j'ai dit à un acheteur: à ce prix-là, je convoque la presse et je mets le feu au lot! Directement, il m'a proposé le double du prix. Je n'ai jamais vu ça de toute ma vie!"

Des forêts à reconstruire

Côté aides publiques, les ravages du scolyte ne sont pas couverts par le fonds des calamités. Le gouvernement wallon vient tout juste d'approuver un plan d'aide, mais il vise au replantage et à la diversification de la forêt. Le projet-pilote "Forêt résiliente", de la ministre responsable Céline Tellier, consiste à octroyer des aides financières aux propriétaires qui remettront un projet de replantage, basé sur un mélange de trois essences d'arbres résistant mieux aux changements climatiques. Exit les forêts 100% épicéas – promues au XIXe siècle sous l'impulsion des Prussiens – , on fait désormais plus de place aux essences comme le hêtre, le chêne, le bouleau, le pin de corse, l'érable, le frêne… histoire de répartir les risques.

"En Suisse, une scierie a créé un effet de mode, et là-bas les clients s'arrachent le bois bleui, typique des scolytes!", dit Léon Sagehomme.

Une diversification qui ne pourra pas se faire n'importe comment. "On pourrait importer des espèces plus méridionales, mais on risque d'avoir des pertes aussi. Oui au hêtre ou au chêne qui proviennent du milieu de la France, mais on ne peut pas mettre n'importe quoi non plus. Le climat a des extrêmes plus prononcés qu’avant, avec des temps très froids ou très chauds. Des espèces adaptées au climat méditerranéen ne tiendront pas…", nuance Eugène Bays, au Département nature et forêts (DNF).

"Les bouleaux, c'est très joli dans les jardins, mais ça ne sert à rien. Avec ça, on pourra fermer les scieries."
Léon Sagehomme
Propriétaire forestier à Jalhay

Sur les chemins forestiers, Léon Sagehomme, lui, nous montre des troncs de bouleaux coupés, gisant sur le sol. Des troncs élancés, mais fins comme des brindilles et un peu tordus... "Les bouleaux, c’est très joli dans les jardins, mais ça ne sert à rien. Avec ça, on pourra fermer les scieries. Et puis, ça n'a pas la même longévité qu'un résineux, c'est fragile, ça supporte mal la sécheresse, ça casse comme du verre sous le poids de la neige." Et la neige, dans son coin, il en tombe.

Alors, Léon suivra son propre avis: "le hêtre et le frêne, ils tombent aussi malades. Vous connaissez la chalarose? C'est un champignon qui attaque le frêne. Moi, je serais plutôt partisan de planter des douglas, des sapins des Vosges, des mélèzes, et encore des épicéas, ça oui." Et tant pis pour les détracteurs de la DNF. "Certains y disent que l'épicéa acidifie les sols, que rien ne pousse dessous. C'est faux!" Le vieil homme lâche son volant, pointe le doigt vers les sous-bois: "bardaf, regardez là-dessous, des massifs de myrtilles, des tas de myrtilles!"

Une chose est sûre, le paysage de sa forêt évoluera encore considérablement dans les années à venir. On jette un dernier regard aux ancêtres, la jeep reprend la route du village. Soudain, dans la prairie voisine, apparaissent les chevreuils, un troupeau entier. Léon ne traîne pas: la soupe et le café n’attendront pas.  

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