Les politiques climatiques choisies sont-elles les bonnes?

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Les transports, l’énergie, les bâtiments et l’agriculture sont les secteurs qui polluent le plus en Belgique. Des décisions politiques ont été prises visant, pour certaines d’entre elles, le respect de l’environnement. Mais sont-elles réellement efficaces?

Doit-on réellement enterrer l'énergie nucléaire?

Du côté des principaux partis politiques en Belgique, seule la N-VA, aujourd’hui, remet encore en question la sortie du nucléaire en 2025. Une position "écoréaliste" affirme-t-elle, partagée par un certain nombre d’entreprises, ainsi que par la FEB (Fédération des entreprises de Belgique). Et il est vrai que parvenir en même temps à diminuer drastiquement les émissions de CO2 et à fermer l’ensemble du parc nucléaire belge, ce n’est pas gagné d’avance.

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"Les émissions de CO2 vont doubler", clame le Forum nucléaire, le lobby de l’industrie nucléaire. Un slogan à nuancer. Dans son livre baptisé "Trilemme énergétique", Johan Albrecht, professeur à l’UGent et chercheur chez Itinera, calcule que la fermeture des centrales nucléaires pourrait entraîner, dans son scénario de référence, une augmentation des émissions de CO2 belges liées à la production d’énergie de près de 50% d’ici 2030 si on ferme tout le nucléaire: elles passeraient de 9,3 à 13,81 millions de tonnes. Si on tient compte également des émissions de CO2 importées, l’augmentation est de près de 80%, avec 9,63 millions de tonnes de CO2 supplémentaires émises.

Une très mauvaise nouvelle pour le climat, mais qui est à mettre en rapport avec les émissions totales de la Belgique, à savoir 114 millions de tonnes équivalent CO2 en 2017.

Par ailleurs, toujours selon Albrecht, d’autres scénarios sont possibles: le scénario "radical", qui développe fortement les énergies renouvelables et voit diminuer la consommation d’électricité, permet, lui, de diminuer les émissions de CO2 belges liées à la production d’électricité tout en fermant le nucléaire: ces émissions passeraient de 9,3 millions de tonnes à 7,22 millions de tonnes. Et d’autres études, d’Energyville, d’Elia et du Bureau du plan, indiquent elles aussi qu’il est possible de sortir du nucléaire tout en respectant nos engagements internationaux en matière climatique, à condition d’investir aussi bien dans les énergies renouvelables que dans de nouvelles centrales au gaz.

Un parc vieillissant

En outre, la sortie du nucléaire n’a pas été décidée pour des raisons strictement climatiques. Il y a l’épineuse question des déchets nucléaires, qui est très loin d’être réglée. Et puis, surtout, il y a celle du vieillissement de nos réacteurs. Trois d’entre eux ont dépassé les 40 ans, et ont été déclarés encore bons pour le service durant 10 années supplémentaires. Les quatre autres souffleront leurs 40 bougies entre 2022 et 2025. Les arrêts à répétition, et plus particulièrement la dégradation du béton et la fuite intervenue dans un tuyau du circuit primaire à Doel 1, due à une "fatigue des matériaux", amènent à s’interroger sur le risque qu’il y a à faire tourner les réacteurs trop longtemps. On n’ose évoquer les conséquences qu’aurait un accident du type Tchernobyl ou Fukushima dans un pays aussi peuplé que la Belgique.

Une prolongation est possible, moyennant les investissements nécessaires, répond le secteur. Sur les 448 réacteurs actuellement en service dans le monde, 77 ont atteint l’âge de 41 ans ou plus. Les Pays-Bas ont décidé d’exploiter Borssele, située tout près de la frontière belge, jusqu’à 60 ans. La Suisse a pris une décision similaire.

Un autre argument en faveur de la prolongation, c’est sans conteste celui du coût. Le Bureau du plan a calculé que l’arrêt de trois réacteurs nucléaires (2.500 MW) entraînait en moyenne une augmentation des prix de 10 euros par MWh sur l’année. Le gestionnaire du réseau à haute tension Elia avait, lui, estimé, fin 2017, que prolonger deux réacteurs au-delà de 2025 soulagerait la facture d’électricité des consommateurs d’environ 140 millions d’euros par an, mais que ce serait surtout les producteurs qui en tireraient profit, avec une augmentation de leurs marges de 330 millions d’euros.

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Chacun se fera sa propre opinion, en fonction de son attitude par rapport au risque. En sachant que prolonger les centrales nucléaires a aussi un inconvénient: cela risque de retarder les investissements dans les nouvelles technologies, nécessaires pour mener à bien la transition énergétique. Un danger notamment souligné par le Bureau du plan, Energyville ou Johan Albrecht. Quant à imaginer la construction de nouveaux réacteurs en Belgique, plus grand monde n’y croit, à part la N-VA.

La Finlande a lancé en 2005 la construction d’un EPR, un réacteur dit de troisième génération, en espérant le mettre en service en 2009. Il n’a toujours pas démarré, et son budget a explosé. L’EPR en construction à Flamanville, en France, compte, lui, désormais huit ans de retard, et devrait représenter un investissement de 11 milliards, contre 3,5 milliards prévus initialement.

Au Royaume-Uni, la centrale nucléaire Hinkley Point C, en construction, va bénéficier d’un tarif garanti pour l’électricité: 92,5 livres (105,6 euros, au cours actuel) par MWh. Un tarif garanti durant 35 ans, et qui sera indexé. Cela n’a pas empêché l’ancien directeur financier d’EDF, Thomas Piquemal, de démissionner, effrayé par ce chantier pharaonique. Et cela signifie que le nouveau nucléaire est devenu plus cher que l’éolien, onshore ou offshore, ou que le photovoltaïque.

Le groupe Hitachi a d’ailleurs jeté l’éponge en janvier sur un autre projet: il renonce à construire la centrale nucléaire de Wylfa Newydd, dans le nord du Pays de Galles, trop difficile à financer. En novembre, c’était Toshiba qui se retirait du projet de construction d’une centrale nucléaire à Sellafield, dans le nord-ouest de l’Angleterre.

Un projet auquel l’énergéticien français Engie était initialement associé. Mais s’il continue à défendre la prolongation de ses réacteurs existants en Belgique, le groupe estime désormais que le nouveau nucléaire n’a plus d’avenir. Il est devenu trop cher, suite au renforcement des normes de sûreté et à l’absence d’effets de série pour les nouveaux réacteurs, explique Isabelle Kocher, la patronne du groupe.

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Sortir du diesel, est-ce vraiment une bonne solution?

Poser la question est déjà polémique. Avec le passage massif à l’essence (combiné à un succès toujours grandissant des SUV), le CO2 des voitures neuves réaugmente. Le secteur crie donc au fou. "Oui le diesel a été polluant en termes de santé publique", avouent les constructeurs. "Mais aujourd’hui, avec les dernières générations de diesel, ce n’est plus le cas", ajoutent-ils directement.

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Plusieurs villes ont, pour des raisons de santé publique, décidé de bannir progressivement les diesels. On remarquera néanmoins que tant Bruxelles qu’Anvers, par exemple, n’ont pas décidé de bannir les dernières générations de diesel dans leurs plans futurs. Au niveau fédéral, la politique du cliquet inversé a fait que le prix du diesel est monté en flèche, donnant un coup supplémentaire à ce carburant. Pourtant, à une époque, le diesel était l’arme toute désignée de nos gouvernements pour limiter le CO2 des voitures. Primes au diesel ou diesel moins cher à la pompe étaient alors des incitants pour limiter l’impact climatique moyen de nos véhicules. "Les évolutions technologiques dans le moteur diesel montrent aujourd’hui que la réalité n’est plus la même que celle qui prévalait il y a 4 ans. Les moteurs diesel Euro 6 avec tous les filtres et solutions techniques ont des niveaux d’émissions de particules quatre à cinq fois moins grands que par le passé", estime ainsi le ministre de la Mobilité, François Bellot, qui ne peut s’empêcher de voir un effet de mode contre le diesel. Mais pourquoi avoir donc décidé de rendre le diesel plus cher alors? "Cette décision a été prise il y a 3, 4 ans, à l’époque où l’on n’était pas certains des derniers développements technologiques sur le diesel", répond le ministre.

Suspicion

Chez les ONG, on n’est pas du tout convaincu des dernières générations de diesel. Faut-il rappeler que le "Volkswagengate" est passé par là. Depuis la tricherie, beaucoup regardent le secteur avec une suspicion accrue. "On demande à voir. On aura besoin de beaucoup de technologie pour dépolluer ces véhicules diesel dernière génération. Quelle durée de vie auront tous ces systèmes? Seront-ils toujours opérationnels dans 5 ans? Il y a toujours des moments où les systèmes ne vont pas fonctionner. Après, il y a aussi des polluants dans l’essence qui ne sont pas mesurés", estime Florent Grelier, ingénieur véhicules propres chez Transport & Environnement.

Tout le monde le sait, à plus long terme, la question du diesel se pose moins. L’électrification ou les piles à combustibles vont marquer le futur. Les constructeurs risquent des amendes européennes et vont donc sortir de nombreux modèles électrifiés dans les deux ans à venir. Le passage du diesel vers l’essence n’est finalement que temporaire. A court terme, le gaz naturel peut aussi être une option pour le remplacer. Mercedes-Benz pense avoir une autre partie de la solution et vient de relancer des véhicules hybrides diesel, de quoi rouler au diesel sur autoroute et électrique en ville. "Il ne faut pas laisser passer aux yeux de la population que le diesel est au ban de la société et que l’essence c’est très bien. Les deux moteurs polluent!", insiste François Bellot. "Le CO2 des voitures réaugmente. Le message, ce n’est pas de dire ‘achetez une voiture à essence plutôt qu’une au diesel’. Mais ‘essayez de faire du covoiturage ou de moins vous déplacer’. La deuxième voiture d’un ménage peut être électrique ou hybride. Ce serait déjà une belle solution", estime le ministre. Il ajoute que pour l’instant, "les moteurs diesel sont quasiment indispensables pour les camions. Ils sont quasi les seuls à fournir la puissance nécessaire."

Pour Florient Grelier, la Belgique n’a pas eu tort en faisant monter le prix du diesel. "Pendant longtemps, le diesel était moins taxé que l’essence. Un litre de diesel coûte pourtant plus cher à produire que l’essence, c’est normal qu’il coûte plus cher à la pompe", dit-il.

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Cibler le résidentiel, oui. Et les supermarchés?

Laisseriez-vous votre frigo ouvert toute la journée? La réponse tombe sous le sens: évidemment non. Pourtant, dans les supermarchés, ce geste qui paraît si simple n’est pas une pratique généralisée. Et pour cause, il ne fait l’objet d’aucun cadre contraignant.

Une première étape avait pourtant été franchie dans les commerces avec la sensibilisation aux portes à ouverture automatique. L’objectif visait à cesser de laisser les portes des boutiques grandes ouvertes durant les mois les plus froids pour éviter les pertes de chaleur. Et le résultat reste visible: le nombre d’établissements ayant installé des dispositifs automatiques a fortement augmenté. Pourtant, le constat demeure interpellant. D’après le Bilan énergétique wallon de 2017, les commerces représentent 40% de la consommation du secteur tertiaire. Le hic, c’est qu’ils ne composent que 26% du parc immobilier de ce secteur. Difficile de quantifier de manière précise les émissions de CO2 engendrés par le gaspillage énergétique. L’accent était surtout mis, dans les études précédentes, sur l’impact économique. D’après le SPW Energie, la simple installation de portes automatiques ferait économiser, pour un magasin moyen, 1.000 litres de mazout par an. Les magasins Delhaize ont décidé de fermer leurs frigos et l’enseigne dresse un premier bilan. "Rien que sur l’électricité, on enregistre un gain de 15%. Les frigos consomment moins car ils perdent moins de chaleur. Mais les effets se font aussi ressentir sur le gaz, qui sert à chauffer les magasins", explique Roel Dekelver, porte-parole de la chaîne. Une consommation de gaz qui diminue de 10% grâce à la récupération de la chaleur produite par le frigo.

Le rapport du ministère wallon de l’Energie de 2017 souligne déjà qu’une amélioration est possible. Il pointe des mesures d’efficacité énergétique qui permettent de réduire les consommations d’énergie de 33%, avec un retour sur investissement inférieur à 12 ans. Parmi ces mesures, le remplacement des installations techniques.

Mesure phare du gouvernement wallon pour améliorer l’impact énergétique, les primes à la rénovation vont être revues en mars prochain. Parmi les modifications, l’extension de leur champ d’application. Si une grande partie des propriétaires de maison pourront faire la demande, qui possède un appartement n’est pas susceptible de toucher la prime. Et pour cause, les biens en copropriété ne sont pas concernés. Comprenez que, sitôt qu’un immeuble regroupe plus d’un propriétaire, la rénovation de son toit ne sera pas financée par la Région. Pourtant, le toit laisse s’échapper de la chaleur, peu importe le nombre de propriétaires. Les raisons évoquées pour expliquer cet oubli concernent le faible impact énergétique des appartements par rapport aux maisons. Ces dernières représenteraient 90% de la consommation totale liée au logement en Wallonie. L’autre argument concerne la difficulté de se mettre tous les propriétaires d’un même immeuble d’accord. Même si la loi les y encourage?

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Faut-il réduire l'élevage?

Faut-il réduire la taille des cheptels et manger moins de viande en Belgique, comme le prône Greenpeace qui affirme que les émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur sont près du double des chiffres officiels? Pas si simple, répond Bernard Heinesch, un chercheur de Gembloux Agro Bio Tech (Université de Liège) spécialisé dans l’étude des émissions dues à l’agriculture.

L’agriculture est responsable de l’émission de trois GES: du dioxyde de carbone (CO2), du méthane (CH4) et de l’azote (N2O). Au plan wallon, elle émet beaucoup plus de CO2 (82%) que d’azote (8%) et de méthane (8%), selon les chiffres de l’Agence wallonne de l’air et du climat. Globalement, selon les sources, l’agriculture est responsable de 10,8 à 14% des émissions de GES totales à l’échelle du globe; quel que soit le vrai chiffre, les scientifiques s’accordent à dire que l’élevage en représente environ la moitié. Encore faudrait-il qu’on compare les mêmes cycles de vie, soit dans le cas de l’agriculture en prenant en compte tout l’amont (jusqu’à l’énergie utilisée pour produire les fertilisants) et tout l’aval (jusqu’à l’assiette du consommateur). Et qu’on agisse de même pour les autres catégories d’émetteurs (industrie, transport, etc.), ce qui est trop rarement le cas.

"Le CO2 est bidirectionnel dans l’élevage, souligne Bernard Heinesch, car les végétaux en absorbent et en émettent (ils ‘respirent’) et les sols en absorbent: ils constituent des puits de carbone." Cet effet de stockage compense les émissions de dioxyde de carbone dues à l’agriculture et, en particulier, à l’élevage: une donnée généralement négligée dans les mesures des principales sources.

Restent l’azote et le méthane. Précisons que le paysage de l’élevage diffère sensiblement en Flandre et en Wallonie: au nord, il est plus intensif (hors sol) et fait la part belle aux porcs et aux poulets, tandis qu’au sud, les éleveurs mettent davantage les bovins en pâtures (les deux Régions font du bovin). "Le bétail bovin émet surtout du méthane en raison de la rumination (fermentation entérique). C’est pareil pour les ovins, mais il y en a peu en Belgique, et ce n’est pas le cas pour les porcs et les poulets." Le N2O, lui, est surtout émis par les sols de culture du fait de leur fertilisation, mais le bétail en produit aussi: quand c’est à l’extérieur, une partie est recyclée dans l’herbe. Quand il est confiné en étable, attention, le bétail produit du COovin sans qu’on bénéficie de l’effet "puits de carbone" des terres: en ce cas, l’effet compensatoire ne joue plus.

"Sur la période 1990-2016, les émissions de GES ont diminué dans toutes les catégories, sauf dans le transport et le bâti, en Belgique comme en Wallonie, poursuit Heinesch. Le secteur a fait des efforts, notamment en régulant l’utilisation des fertilisants et la nature des cheptels." Constat intéressant: la population de vaches laitières a diminué suite à l’instauration des quotas laitiers de 1984 à 2015, or elles émettent deux fois plus de méthane que les autres types de vaches.

Autre évolution sur la même période: la consommation de viande de bœuf a diminué d’une quinzaine de pourcents en Belgique, alors qu’il semble que sa production ait augmenté (plus d’exportations, meilleur rendement par carcasse…).

L’élevage en pâtures a aussi des effets bénéfiques sur les paysages en termes d’érosion, d’hydrologie et de biodiversité. Si l’on réduit l’élevage sur herbe, que va-t-on faire des parcelles libérées? Si on y fait des cultures, on réduira leur fonction de stockage de CO2! Le chercheur souligne aussi que depuis 1970, la productivité de l’agriculture mondiale a doublé, sans oublier que sa fonction première est de nourrir les gens, dont beaucoup souffrent de carences en protéines animales.

Retour à nos bovins: que pourrait-on faire concrètement pour réduire chez nous leurs émissions? "Privilégier l’élevage sur herbe, améliorer la santé du bétail (car chaque veau mort de maladie est une perte sèche en émissions), tenter de capter le méthane des vaches, récupérer les effluents des élevages pour les traiter en bioréacteurs et produire de l’énergie ainsi que des engrais, aérer et bien stocker le fumier (sinon par anaérobie, il produit méthane et azote!), mieux gérer les pâturages pour accroître leur effet de capture de CO2…"

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