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reportage

Les sans-papiers se défendent: "Nous ne sommes pas une misère, nous sommes une richesse"

Plus de 250 sans-papiers, hommes et femmes, poursuivent leur grève de la faim à l'église du Béguinage à Bruxelles, dans des conditions extrêmes. ©Tim Dirven

Après 54 jours de grève de la faim, les sans-papiers, dans un état médical critique, attendent un geste du gouvernement fédéral. Et refusent de retourner à des conditions de vie qu'ils décrivent comme un esclavage.

"À l'instant où l'esclave décide qu'il ne sera plus esclave, ses chaînes tombent", a dit un jour Mahatma Gandhi. Incarcéré par les Britanniques, il fut libéré après un jeûne de 21 jours. Voici 54 jours que 475 personnes sans-papiers sont en grève de la faim à l'église du Béguinage à Bruxelles, à l'ULB et à la VUB. Ils réclament leur régularisation afin de travailler et vivre. À ce jour, ils restent sans réponse.

"J'ai perdu 14 kilos. Je ne sais pas comment je tiens."
Ahmed

Ahmed, 53 ans, vit et travaille en Belgique depuis 9 ans. Comme ses compagnons, il a cessé de s'alimenter depuis le 23 mai. "J'ai perdu 14 kilos. Je ne sais pas comment je tiens", dit-il, tremblant, engoncé dans son manteau.

La pluie mitraille les pavés aux abords de l'église du Béguinage. À l'intérieur, plus de 250 hommes et femmes gisent sur des couches de fortune. Amaigris. Le regard livide. La vie s'évade un peu plus chaque jour des murs de ce lieu sacré devenu leur unique refuge.

À bout de force, les sans-papiers espèrent une régularisation. ©Tim Dirven

"Certains patrons nous traitent comme des esclaves, car ils savent que nous n'avons aucun recours."

Dehors, la vie continue. Imperturbable. Comme si ce calvaire se passait ailleurs, dans un monde imaginaire.

"Je prends un peu de sucre pour tenir", poursuit Ahmed. "Je suis électricien de réseau. Je suis venu ici pour travailler. Et puis, je suis tombé amoureux de la Belgique et de Bruxelles." Il s'arrête. Les mains dans le visage, il pleure. "J'ai peur. J'ai peur d'être arrêté. C'est terrible d'avoir peur au 21e siècle, dans un pays démocratique."

Abus et maltraitances

Ahmed se reprend. Évoque ses conditions de travail. "Ce n'est plus tenable. C'est un asservissement. Certains patrons nous traitent comme des esclaves, car ils savent que nous n'avons aucun recours. Il m'arrive de travailler 16 heures par jour." Il décrit les maltraitances quotidiennes. "On nous demande sans cesse plus d'effort, même si nous sommes malades." Des femmes signalent des cas d'exploitation sexuelle et ne peuvent porter plainte.

"Si je retourne au Maroc, je vais mourir. Je n'ai plus de lieu ou vivre, plus de famille. Ma vie, c'est ici."

Les sans-papiers peuvent introduire une demande de régularisation individuelle à l'Office des étrangers. Mais beaucoup ont peur d'essuyer un refus qui les renverrait vers l'enfer, alors qu'ils se sont intégrés en Belgique après des années de travail et, pour certains, après avoir fondé une famille. "Si je retourne au Maroc, je vais mourir. Je n'ai plus de lieu ou vivre, plus de famille. Ma vie, c'est ici", ajoute-t-il. "C'est vrai qu'un pays ne peut accueillir toute la misère du monde. Mais nous ne sommes pas une misère, nous sommes une richesse."

Depuis 6 ans, les sans-papiers ont décidé d'unir leurs forces dans un mouvement, l'Union des sans-papiers pour la régularisation (USPR), pour sortir de la clandestinité. Ils ne sont liés à aucun parti, aucun syndicat.

"Nous faisons la grève de la faim non pour nous suicider ou par masochisme, mais pour vivre mieux."

Métiers en pénurie

La plupart d'entre eux ont des qualifications professionnelles dans des secteurs en pénurie. Ils sont mécaniciens, menuisiers, informaticiens, soudeurs, biologistes, carreleurs, conducteurs d'engins de chantier.

"En 2019, la FEB a estimé qu'il y avait 149.000 emplois vacants. Actiris a envoyé un rapport au ministre compétent. Mais tout est resté bloqué au niveau fédéral", dit Ahmed. "En 2020, la Région bruxelloise faisait état de 120.000 postes vacants. Environ 100.000 personnes sont parties à la pension en Flandre l'an dernier. Mais on refuse de se pencher sur notre régularisation."

Leurs revendications ne sont pas entendues. L'arrivée de la pandémie fut le coup de grâce. "On nous a oubliés. Nous n'avons reçu aucun soutien sanitaire, aucune attention. Personne ne s'est demandé: 'Que vont devenir les sans-papiers?' Notre précarité est devenue absolue. Nos rêves se sont dissous, comme de l'eau dans le sable", résume-t-il. "Pourtant, nous ne demandons pas l'assistanat."

"Belge jusqu'à la moelle épinière"

La grève de la faim devint l'ultime solution. "Nous faisons la grève de la faim non pour nous suicider ou par masochisme, mais pour vivre mieux", poursuit Ahmed. "Et puis moi, je me sens belge jusqu'à la moelle épinière."

Après plus de cinquante jours de jeûne, les corps sont épuisés. Médicalement, ils sont en danger de mort. Face à ce calvaire, les soutiens affluent. D'abord ce furent les associations humanitaires, Médecins du Monde, le CIRE, le Mouvement ouvrier chrétien (MOC), la Ligue des droits humains (LDH). Puis des organisations patronales et syndicales, qui demandèrent que les personnes sans papiers aient accès au permis "unique" pour pouvoir travailler dans les métiers en pénurie.

Les sans-papiers ont reçu le soutien de plusieurs organisations. ©Photo News

Un dialogue de sourds

Jeudi, deux partis de la majorité, le PS et Ecolo, ont appelé à une solution "pragmatique, humaine et digne", en invoquant "des circonstances exceptionnelles" et la situation sanitaire et médicale.

Le secrétaire d'État à la migration, Sammy Mahdi (CD&V), a réitéré son opposition à une régularisation collective, celle-ci ne faisant pas partie de l'accord de gouvernement. "Le secrétaire d'État demande que les dossiers soient introduits de manière individuelle. Il demande qu'on respecte les règles. Tout le monde ne sera pas régularisé", explique une porte-parole du secrétaire d'État. L'an dernier, 1.847 réponses positives ont été données à 3.504 demandes de régularisation pour raisons exceptionnelles.

Pour tenter de convaincre les grévistes d'introduire des demandes individuelles, le secrétaire d'État a mis en place une zone neutre à proximité de l'église du Béguinage. Des fonctionnaires y sont présents, pour expliquer les règles de l’Office des étrangers. Sans succès.

"Cette zone neutre ne change rien. Il y a trop de chances que les réponses soient négatives. Et si c'est non, nous aurons tout perdu. C'est l'obscurité totale pour nous", réagit Ahmed. Les grévistes ne veulent pas se désolidariser. Depuis, ils ont fermé la porte de l'église du Béguinage pour "symboliser la porte fermée du gouvernement fédéral".

Une loi peu claire

La Belgique compte environ 150.000 sans-papiers. Ces personnes, arrivées sur le territoire belge pour y travailler sans permis de séjour, peuvent demander leur régularisation sur base de circonstances exceptionnelles.

"Le problème, c'est que depuis l'adoption de la loi dans les années 80, on n’a jamais défini les circonstances exceptionnelles", dit Marie-Pierre De Buisseret, avocate spécialisée en droit des réfugiés et coprésidente de la commission étrangers de la LDH.

"À une situation exceptionnelle, il faut une réponse exceptionnelle".
Marie-Pierre De Buisseret
Avocate spécialisée en droit des réfugiés

En 2009, une opération de régularisation a permis de corriger en partie la situation. Mais l'opération ne s'est pas répétée et des situations précaires se sont développées. Les gouvernements suivants, les yeux rivés sur l'extrême droite, sont restés inflexibles.

"On tourne en rond. La zone neutre n'est pas praticable dans la situation actuelle, vu leur état de santé. La seule solution, ce serait que le secrétaire d'État déclare leur demande recevable d'office, et leur donne un permis de séjour temporaire pour qu'ils puissent se remettre physiquement, recommencer à travailler et demander leur régularisation", ajoute-t-elle. "À une situation exceptionnelle, il faut une réponse exceptionnelle". Une situation qui ne concerne pas uniquement le secrétaire d'État, mais l'ensemble du gouvernement.

Le résumé

  • Après 54 jours de grève de la faim, les 450 sans-papiers installés à l'église du Béguinage, à l'ULB et la VUB, sont déterminés à poursuivre leur lutte afin d'obtenir leur régularisation.
  • La plupart d'entre eux ont des qualifications professionnelles dans des métiers en pénurie.
  • Exploités, vivant dans la clandestinité, ils veulent sortir de l'ombre et mener une vie normale.
  • Les sans-papiers attendent un geste du gouvernement belge. Le secrétaire d'État Sammy Mahdi a mis en place une zone neutre pour les informer, mais ils jugent l'initiative insuffisante.

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