interview

"La Belgique souffre de cette communautarisation" (Luc Vansteenkiste)

©Anthony Dehez

Il est peut-être le plus wallon des Flamands. Depuis près de 14 ans, Luc Vansteenkiste préside le jury des six pôles de compétitivité.

Au cœur du redressement économique de la Wallonie, l’ancien président de la FEB s’apprête à tourner la page. Le gouvernement MR-cdH a en effet décidé de remplacer les membres du jury. Il s’en ira en laissant des recommandations et avec l’impression du devoir accompli même si la tâche reste immense pour la Wallonie.

En débarquant en Wallonie, avez-vous été surpris?
Je n’ai jamais été vu comme le Flamand de service. Le ministre Marcourt (ancien ministre socialiste en charge de l’Economie, NDLR) m’a laissé travailler. Il n’y a pas eu d’interventionnisme politique même si au début, certains me téléphonaient pour tenter de pousser des projets. Mais ils ont vite compris que cela ne marcherait plus comme avant. Très vite, on ne m’a plus appelé. Cette notion d’indépendance du jury est indispensable et vitale pour garder ce professionnalisme dans le jugement des projets.

©Anthony Dehez

Après près de 14 ans à la tête du jury des pôles, quel bilan tirez-vous?
Vous savez, il n’y a pas beaucoup de possibilités pour remettre à flot une économie. Soit on continue comme dans le passé, soit on change. Il y a eu une initiative intéressante de monsieur Kubla (ancien ministre libéral en charge de l’Economie, NDLR) dans les années 2000 pour essayer de créer l’esprit d’entreprise. Le problème, c’est qu’on visait toutes les entreprises. Or, quand vous n’avez pas beaucoup d’argent et avec une économie wallonne basée sur des PME, il faut renforcer les petites entreprises pour qu’elles survivent. Donner des subsides à tout le monde n’amène pas grand-chose. C’est en cela que je trouve que le plan des pôles est adapté. La Wallonie a créé des zones de travail en projets collaboratifs pour aider les petites entreprises.

Et ce modèle est-il toujours adapté?
Oui, car on n’est pas arrivé au bout du travail. Il faut être patient pour qu’une reconversion s’opère. En Flandre, le VIB, l’Institut flamand pour la biotechnologique, existe depuis 26 ans. Ses 7 premières années ont été une catastrophe. Ce projet collaboratif basé entre universités a dû trouver sa voie. Aujourd’hui, c’est le numéro deux au monde en terme de recherche en biotechnologie.

"Les projets des pôles de compétitivité ont créé selon moi environ 16.000 emplois aujourd’hui."

Quel est le bilan en matière d’emplois?
Les projets des pôles ont créé selon moi environ 16.000 emplois aujourd’hui. Mais il y a des projets lancés il y a trois ans qui n’ont encore rien amené. C’est un bon résultat. Cela dit quand vous assistez à des fermetures d’entreprises comme Caterpillar, cela montre qu’il faut toujours travailler pour remettre l’économie wallonne à niveau afin qu’elle puisse rattraper la Flandre.

16.000 jobs après 14 ans, est-ce suffisant?
Il ne faut pas oublier que les projets des pôles de recherche prennent en moyenne quatre ans avant d’être lancés. Ce n’est donc que depuis 2010 que l’on crée de l’emploi avec les pôles. Il est clair qu’il faut plus de projets mais ce n’est pas en leur tapant sur la tête et en leur disant qu’on va leur enlever le financement s’il n’y a pas suffisamment de projets qu’on y arrivera. Les pôles doivent devenir une VIB qui crée ses propres projets.

Combien de temps faudra-t-il encore pour en finir avec cette reconversion?
Si on arrive à encore professionnaliser les pôles et à avoir plus de projets, on peut espérer être dans le bon d’ici 15 ans. Il faut simplement trouver plus de projets et on n’y est pas arrivé.

Pourquoi? Il y a un manque de motivation du côté des entrepreneurs en Wallonie?
Non. Quand j’étais patron de la FEB, on a mesuré en 2005 l’entrepreneurship des Régions. On était étonné de voir que l’entrepreneurship en Wallonie était plus fort qu’en Flandre. Ce mouvement doit s’accentuer et il ne faut pas miser que sur les pôles.

©Anthony Dehez

Si ce n’est pas une question d’entrepreneurship, comment expliquer ce manque de projets dans les pôles?
Il n’y a pas beaucoup de grandes entreprises en Wallonie. Penser qu’on va y arriver uniquement avec des petites entreprises qui vont grandir, cela ne marchera pas. Dans la Silicon valley, 98% des projets échouent.

Est-ce une question de financement?
Il y a beaucoup de financement public en Région wallonne. Beaucoup plus qu’en Flandre. Et en Flandre, on constate qu’on a beaucoup plus de financement privé. Ce manque de financement privé en Wallonie est-il provoqué par une trop forte présence du financement public? Est-ce dû à la qualité des projets? Je n’ai pas la réponse. Je remarque simplement que c’est souvent au moment où le projet arrive à un stade de production que le financement se complique en Wallonie. La Région wallonne n’a pas assez d’investisseurs privés. Il y en a dans la biotechnologie mais pas dans les autres secteurs.

"Imaginons que le monde politique constate que la situation de la Wallonie ne s’est pas améliorée à la fin des transferts."

Le monde politique wallon pointe souvent la fin des transferts financiers du nord vers le sud comme une deadline pour le redressement de l’économie wallonne…
C’est certainement bon d’avoir une ‘target’ pour se positionner. Mais ce qui m’inquiète, c’est ce qui se passe au niveau de tous les gouvernements en Belgique. Dans une société industrielle, après avoir décentralisé certaines décisions, on les recentralise souvent après avoir remarqué que cela fonctionnait moins bien autrement. En Belgique politique, on n’a pas ce courage. On reste dans un processus décentralisé.

Imaginons que le monde politique constate que la situation de la Wallonie ne s’est pas améliorée à la fin des transferts. Aura-t-on le courage de remettre en question le fonctionnement total et de revenir sur ces décentralisations? La Belgique souffre de cette communautarisation. Certaines compétences devraient être refédéralisées. La Belgique n’est pas assez efficace au niveau de son système de gestion. Et les entreprises souffrent de tout ce fonctionnement.

"On ne s’attendait vraiment pas à ce que tous les membres du jury, sauf une personne, soient mis de côté. C’est une erreur!"

Le confédéralisme serait-il néfaste pour les entreprises et la Belgique?
Oui, on peut toujours imaginer qu’on sera formidablement efficace en ayant une toute petite entité. Mais qu’arrivera-t-il le jour où cette petite entité perd ses atouts? L’Europe est une des régions les plus riches du monde. Si on reste une petite entité, on ne peut que perdre et la Belgique ne va pas s’aider en laissant une Région en arrière.

Dans l’industrie, c’est la même chose. On s’est à un moment donné demandé si la Wallonie avait besoin d’une structure similaire au VIB flamand. En réalité, avoir un seul VIB sur la biotechnologie pour toute la Belgique serait une machine plus efficace que d’avoir deux structures régionales avec d’un côté le VIB et de l’autre le Welbio. La Belgique est une masse tellement petite que les entreprises et les universités n’ont pas besoin de deux structures pour évoluer. Pourtant, accepter un projet wallon à la VIB n’est pas une évidence. Prenons le cas du secteur de l’aéronautique et l’aérospatial où la Wallonie est plus forte que la Flandre. Ce serait normal que le secteur wallon amène dans son giron les entreprises flamandes pour en faire une structure nationale. Mais au vu de la situation politique, c’est un sujet indiscutable.

©Anthony Dehez

Pour en revenir aux pôles, avez-vous été surpris par ce changement de jury?
On ne s’attendait pas à ce que tous les membres du jury, sauf une personne, soient mis de côté. C’est une erreur! Il y a une connaissance des projets dans la tête des anciens membres du jury. Si un changement s’imposait, il aurait dû conserver au moins la moitié des membres du jury actuel afin de garder la connaissance des dossiers.

Avez-vous des craintes pour l’avenir des pôles?
J’ai senti que ce gouvernement voulait que l’on aide plus les petites sociétés et surtout qu’on aide toutes les sociétés. Le risque est de ratisser large et de retomber dans l’ancien système avec le saupoudrage du passé. Le système du passé n’a pourtant pas permis de rattraper la Flandre. Le gouvernement semble aussi vouloir raccourcir le temps des projets. Mais monter des projets entre entreprises et universités, faire de la recherche, cela prend du temps. En demandant au jury d’aller plus vite avec des dossiers plus simples, on risque de retomber dans le piège du passé. C’est très tentant pour un homme politique de vouloir aller vite mais le temps économique est plus complexe et la recherche est plus lente que le temps politique.

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