Emmanuel André plaide "pour que le politique se mouille"

Les virologues Bernard Rentier et Emmanuel André estiment qu'il faut à tout prix éviter un reconfinement généralisé. ©Kristof Vadino

À la veille d'un Conseil national de sécurité (CNS) très attendu, Emmanuel André et Bernard Rentier espèrent que les autorités politiques vont tenir un discours clair afin de contrer un sentiment de lassitude grandissant.

Nous sommes à un moment charnière dans la gestion de la pandémie. L’automne et l’hiver s’annoncent comme une période particulièrement difficile, sachant qu’un vaccin ne sera probablement pas disponible avant le printemps 2021. C’est pourquoi, ce mercredi, tous les yeux seront tournés vers le Conseil national de sécurité (CNS), qui se réunit pour faire le point sur les directives sanitaires à appliquer au cours des prochains mois.

Pour planter le décor de ce CNS très attendu, nous avons réuni deux experts, Emmanuel André, médecin microbiologiste responsable du laboratoire de diagnostic des maladies infectieuses de l'hôpital UZ Leuven, et Bernard Rentier, biologiste, virologue et ancien recteur de l’université de Liège (ULg).

Quand la lassitude s’installe

Il s’agit en premier lieu de répondre au sentiment de lassitude qui s’installe. Comment en effet attendre de la population qu’elle suive les consignes sanitaires si les scientifiques et médecins ne sont pas d’accord entre eux ?

"Si on assouplit le dispositif sans conserver une certaine rigueur, ça risque de basculer du mauvais côté."
Emmanuel André
Médecin microbiologiste

"Il n’y a pas que la population qui risque d’être gagnée par la lassitude, c’est également le cas du monde médical et même des médias. Nous ne sommes pas faits pour tenir si longtemps dans l'incertitude", tempère Emmanuel André. D’où l’importance selon lui de tenir un discours cohérent, surtout dans le chef du politique. "Actuellement, ce sont ceux qui conseillent - les scientifiques et les médecins - qui se retrouvent en première ligne. Je plaide au contraire pour que le politique se mouille et clarifie le cap que la Belgique veut se fixer. C’est ce cap qui va faire que l’on va accepter les efforts pour y arriver."

L’enjeu n’est pas mince, ajoute-t-il : "Il faut éviter que la première ligne de défense, c’est-à-dire la capacité de testing et de tracing notamment, ne se fissure. A Bruxelles par exemple, on attend trop longtemps les résultats des tests. Si on assouplit le dispositif sans conserver une certaine rigueur, ça risque de basculer du mauvais côté."

Pour Bernard Rentier, le problème n’est pas tant que les experts ne soient pas d’accord entre eux. "Dans le domaine biomédical, il y a toujours eu et il y aura toujours des interrogations qui, à leur tour, créent des clans, avec des pro- et des anti-Raoult, etc."

Ce n’est du reste pas qu’un problème de lassitude auquel nous sommes confrontés, ajoute-t-il. "Beaucoup de gens sont actuellement en mode survie, car ils n’ont plus aucun revenu. C’est le cas en particulier dans le monde culturel où certains sont obligés de repenser complètement leur carrière. On ne peut pas rester confiné indéfiniment."

Prévenir plutôt que guérir

Il faudra, selon lui, trouver un juste équilibre entre impératifs sanitaires et nécessité économique. "Certains continuent de préconiser de rester chez soi. À l’autre extrême, il y a ceux qui veulent jeter toutes les contraintes par-dessus bord. Nous avons en ce moment 3 décès Covid par jour, un chiffre à comparer avec les 300 décès quotidiens en Belgique. Je fais partie de ceux qui sont relativement décomplexés par rapport au déconfinement. Obliger les cyclistes à porter le masque lorsqu’ils circulent dans le Bois de Cambre est une décision parfaitement ridicule. Donc assouplir oui, mais avec prudence et tout en gardant à l’œil certains repères, comme le niveau des hospitalisations par exemple."

Les virologues estiment qu'il faut continuer à encourager le port du masque. ©REUTERS

Les deux virologues sont d’accord sur le fait qu’il faut à tout prix éviter un reconfinement généralisé comme en Israël. Emmanuel André : "Il faut prévenir plutôt que guérir. Il ne suffit pas de se fixer une limite d’hospitalisations, car une fois cette limite atteinte, on ne dispose plus d’une quelconque marge de manœuvre. C’est un message très difficile à faire passer et qui ne fonctionne que s’il s’appuie sur un discours engageant et cohérent. Ainsi par exemple, cela ne sert à rien d’agiter la perspective d’une immunité collective qu’on atteindrait par un laisser-aller général.

On sait que ça ne marchera pas. Une immunité collective, ça se construit pas à pas, de façon progressive, et avec un vaccin. Par contre, il faut continuer à encourager le port du masque, car il permet de diminuer la circulation du virus. On peut escompter un vaccin pour le printemps prochain. D’ici là, il faut conserver la maîtrise pendant l’automne et l’hiver. Ce sera assurément la phase la plus ardue dans la gestion de la pandémie."

"Je fais partie de ceux qui sont relativement décomplexés par rapport au déconfinement."
Bernard Rentier
Virologue

Quid de la bulle?

Une des mesures les plus controversées est sans doute le respect de la bulle de 5 personnes. Bernard Rentier: "Chacun comprend le rôle de la bulle mais chacun reconnaît que c’est incroyablement difficile à respecter. Surtout si on prend cette prescription au pied de la lettre. Cela revient à observer la règle des 5 fruits et légumes par jour. On se retrouve en quelque sorte avec un budget fréquentation à gérer. Alors que la bulle, ce n’est pas ça. On ne vous empêche pas de sortir de votre bulle et de rencontrer des gens, pour autant que vous preniez les précautions d’usage, c’est-à-dire la distanciation physique et le port du masque."

Emmanuel André: "Une erreur a été de maintenir une définition stricte autour du concept de la bulle après le 8 juin, lorsque les gens ont été invités à sortir et par conséquent à multiplier leurs contacts. Une autre erreur a été de modifier coup sur coup, lors de deux CNS rapprochés, le nombre de personnes autorisées dans la bulle. Ça faisait désordre. Aujourd’hui, dans le discours de certains, la bulle de 5 est là pour faire plaisir à des scientifiques paranoïaques. Or le chiffre de la bulle sert en réalité à signifier aux gens le degré d’effort qu’il va falloir produire pour atteindre tel ou tel objectif ainsi que pour éviter que les gens ne se retrouvent dans des situations où ils ne seront pas en mesure de respecter les règles sanitaires."

"On ne vous empêche pas de sortir de votre bulle et de rencontrer des gens, pour autant que vous preniez les précautions d’usage."
Bernard Rentier
Virologue

Pour les deux virologues, il faut surtout éviter les événements hyper-diffusants, comme les fêtes, les festivals, etc.

"Lisser les incohérences"

En ce qui concerne le commerce, nos deux interlocuteurs sont sur la même longueur d’onde en préconisant le maintien des mesures actuelles. "Dans un magasin, on est tous les uns sur les autres, donc on porte le masque", affirme Bernard Rentier. "Je crois que si on proposait de ne plus le mettre dans les magasins, les gens ne seraient pas d’accord. Le masque va faire partie de notre quotidien encore longtemps", renchérit Emmanuel André.

Les deux experts sont également d’avis que le télétravail doit être maintenu partout où c’est possible. "On sait qu’il y a beaucoup de transmissions qui ont lieu dans le monde du travail, qui doit donc continuer à être attentif pour rester cohérent avec son objectif d’une société ouverte. Mais le monde de l’entreprise a pleinement joué son rôle en anticipant et en réorganisant ses tâches. C’est beaucoup plus compliqué pour l’horeca puisqu’on va au restaurant pour la convivialité, ce qui est antagoniste à une gestion rigoureuse des contacts", souligne Emmanuel André.

À ce sujet, Bernard Rentier relate une anecdote soulevant les incohérences auxquelles la population est souvent confrontée. Le virologue s’est rendu récemment à une conférence à laquelle il a participé sous des règles strictes de distanciation sociale pour ensuite se retrouver en groupe au restaurant, épaules contre épaules. "Les règles sont en train d’être implémentées dans les salles de spectacle pour que le risque soit contrôlable, mais ensuite on ne devra plus être dans une logique top-down pour la nouvelle façon de vivre. Chaque secteur devra jouer un rôle pour anticiper, trouver des équilibres et lisser les incohérences", réplique Emmanuel André.

Au niveau des écoles, les foyers d'infection se retrouvent davantage dans les salles des profs que dans les classes depuis la rentrée. ©Photo News

Le médecin microbiologiste de l'UZ Leuven cite l’exemple des écoles où l’on constate que les premiers foyers d’infection depuis la rentrée sont liés à la salle des profs et non comme redouté à la transmission élèves-enseignants. Pour autant, il n’estime pas qu’il faille changer les règles. "L’important c’est de partager l’expérience, d’oser parler des choses qui ne se passent pas bien. C’est comme ça qu’on va autoréguler un système complexe. Mais ce serait déplacé de ma part d’aller dire comment il faut se comporter dans une salle des profs alors que ce sont des adultes qui connaissent les gestes barrières et qui peuvent les implémenter."

Protéger les aînés

Bernard Rentier remet sur le tapis la protection des plus fragiles. Et plaide pour que l’on renforce les précautions prises à l’égard des personnes âgées résidant en maison de repos. "Plutôt que de limiter les contacts alors qu’elles ont besoin d’interagir, on peut imaginer de leur fournir des masques réellement filtrants utilisés dans les labos de virologie P3 et P4. De manière générale, est-ce qu’on n'y gagnerait pas à pouvoir relâcher la société et relancer l’économie en assurant une protection maximale des personnes à risques ?", interroge-t-il.

Son confrère considère, lui aussi, qu’il faut mieux protéger les individus et renforcer la capacité des institutions comme les maisons de repos à anticiper, prévenir les infections et gérer les micro-épidémies. "Il y aura encore toute une série de maladies qui seront le point final de nombreuses vies, mais les circonstances inhumaines dans lesquelles sont décédées certaines personnes âgées, on ne peut pas le faire deux fois", souligne Emmanuel André.

"Une série de personnes développent une inflammation au cœur, des problèmes neurologiques et ne retrouvent pas toute leur fonction respiratoire."
Emmanuel André
Médecin microbiologiste

Sur le  "relâchement" du reste de la société, ce dernier explique cependant rester vigilant en raison des conséquences à long terme d’une infection au covid observées chez des patients, en ce compris chez les jeunes. "Une série de personnes développent une inflammation au cœur, des problèmes neurologiques et ne retrouvent pas toute leur fonction respiratoire. Cela concerne aujourd’hui un nombre très faible mais si on laisse des millions de personnes être infectées, une petite proportion peut se traduire dans un problème significatif", prévient Emmanuel André, qui précise cependant ne pas vouloir semer la panique...

En matière de santé, Bernard Rentier plaide surtout pour qu’on lève un climat d’anxiété qui débouche sur une baisse des dépistages de cancers et autres pathologies. "Ce n’est pas lié à des règles puisqu’on a toujours pu aller chez le médecin même pendant le confinement, mais les gens ont la trouille de se faire contaminer dans une salle d’attente. Il faut décomplexer les gens par rapport à cette angoisse. Mais sans que cela se traduise par: allez dans les festivals et éclatez-vous!"

Emmanuel André rappelle qu’au printemps, énormément de patients et de membres du personnel soignant ont été infectés dans un contexte de soins mais qu’en raison des procédures, c’est aujourd’hui sans danger. "C’est aussi l’occasion de repenser notre système de santé où l’on valorise les actes et l’on n’investit pas suffisamment dans la prévention."

Testing: l'enjeu du volume

Concernant les voyages, le ton de nos interlocuteurs diverge. Emmanuel André rappelle que l’importation massive du virus via des mouvements de population constitue un risque qu’il faut contrôler tandis que Bernard Rentier relativise une interprétation jugée "angoissante" de certains chiffres.

"Ce n’est pas plus dangereux d’aller dans le Beaujolais que dans le Namurois !"
Bernard Rentier
Virologue

"Dans sa conférence de presse du vendredi 4 septembre, Sciensano annonce que 20% du total des cas diagnostiqués en août, en Belgique, revenaient de l’étranger. Un cinquième! C’est impressionnant! Évitons les voyages! Mais ils précisent aussi que parmi les voyageurs revenus de zone rouge qui ont fait un test à leur retour en Belgique, 2% d’entre eux étaient positifs. Ce qui correspond au taux de positivité chez l’ensemble des personnes testées en Belgique à ce moment-là! Par conséquent, on ne peut conclure qu’une seule chose: au mois d’août, 20% des tests réalisés en Belgique l’ont été sur des personnes revenant de zones rouges. Et ce n’est plus anxiogène du tout. Ce n’est pas plus dangereux d’aller dans le Beaujolais que dans le Namurois!"

"Quand on teste les gens qui reviennent d’une zone rouge où il y a une plus grande circulation du virus, on atteint les mêmes pourcentages que pour les gens qui se trouvaient dans l’environnement d’une personne positive. Quand on est dans un environnement où le virus est présent, que ce soit en Belgique ou à l’étranger, l’un des comportements attendus qui fait partie de la stratégie de contrôle de l’épidémie, c’est de tester pour objectiver l’infection", rétorque Emmanuel André qui insiste par ailleurs sur l'importance d'avoir de la cohérence au niveau européen.

Le testing restera au coeur des efforts pour tenter d'enrayer la pandémie de Covid-19. ©Photo News

Dans les prochains mois, le testing sera donc, plus que jamais, un enjeu primordial. "À Bruxelles, l’offre est insuffisante par rapport aux objectifs, ce qui veut dire que les personnes mettent souvent plusieurs jours à trouver un laboratoire capable de faire les tests, et les résultats arrivent souvent encore trop tard par rapport aux exigences fixées par les besoins de la crise. Avec le risque d’un tracing qui devient inefficace et donc moins acceptable", alerte Emmanuel André. "On a vu qu’on pouvait maintenir un faible taux de reproduction pendant tout un temps avec le système qu’on avait. Mais le challenge maintenant c’est le volume d’activité qui double tous les 10-15 jours, que ce soit pour la médécine générale, le testing et le tracing."

Pour Bernard Rentier, on peut être débordé au niveau du testing en raison d’une stratégie dite en étoile : "Quand on a un test positif, on teste tous ceux qui sont autour et s’il y a un positif là-dedans, on continue. L’augmentation du nombre de tests effectués est le reflet d’une capacité et d’une volonté de tester plus. Jusqu’où va-t-on ?" Dans l'optique de pouvoir procéder à un tri, le développement en cours d’un test différenciant les positifs contagieux des positifs non contagieux est une piste intéressante à suivre, selon Emmanuel André. "Ça, c’est le rêve!", réagit Bernard Rentier. Une avancée sur laquelle on pourrait compter d’ici quelques mois. Mais en attendant, il faut tenir…

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