interview

Marie-Hélène Ska: "La CSC veut se libérer du carcan de la norme salariale"

La secrétaire générale de la CSC, Marie-Hélène Ska, fixe des balises pour la négociation de l'AIP. ©BELGA

La CSC bande ses muscles à l'approche des négociations de l'accord interprofessionnel (2021-2022). Le syndicat chrétien réclame un effort supplémentaire pour les bas revenus, mais aussi de parler d'augmentations salariales dans les secteurs.

Les partenaires sociaux vont bientôt entrer dans le vif des discussions en vue de la conclusion d’un accord interprofessionnel. Cet AIP, applicable à l'ensemble du secteur privé, doit en théorie permettre d’élaborer un cadre de référence pour l’évolution des salaires lors des deux prochaines années.

Premier syndicat du pays, la CSC appelle à se détacher de la norme salariale - prévue par la loi afin de déterminer la marge d’augmentation maximale des rémunérations - lors de ces négociations. Marie-Hélène Ska, sa secrétaire générale, répond aux questions de L’Écho. 

" La réforme de 2017 de la loi sur les salaires inscrit les négociations dans un carcan et fait fi de la réalité du terrain."

Pour quelle raison la CSC souhaite-t-elle se défaire de la norme salariale?

Nous avons une opposition de fond à la réforme de la loi sur les salaires qui inscrit les négociations dans un carcan et fait fi de la réalité du terrain. Le contexte actuel démontre à quel point ce texte est inadapté. Aujourd’hui, nous avons toutes les peines du monde à nous comparer aux pays voisins (comme le prévoit la loi, NDLR), où les indicateurs de base ont volé en éclats. Il est temps de repenser de vraies modalités de comparaison avec ces pays. Pour nous, la seule de ces modalités doit être le salaire horaire.  

Si le Conseil Central de l’Économie (CCE) ne parvient pas à fixer une marge maximale, faute d’indicateurs fiables, comment la négociation devrait-elle se dérouler?

Nous allons devoir en discuter entre interlocuteurs sociaux. Nous pourrions prendre exemple sur ce que font nos voisins. Lorsqu’on examine la situation en Allemagne, en France et aux Pays-Bas, on remarque que des mesures ont été imaginées dans le cadre de la concertation sociale. Elles ne sont probablement pas applicables comme telles, car nos tissus industriels et économiques sont différents, mais il y a des éléments qui  pourraient nous inspirer. Par essence, on devra combiner des ingrédients venant de gauche et de droite pour parvenir à élaborer un repas qui nous convienne. 

Quelles sont exactement les attentes de votre organisation en matière de salaires?

Ce que nous souhaitons à travers l’AIP, c’est définir des lignes qui puissent servir de référence et d’indication pour les secteurs. Nous sommes aujourd’hui face à des situations très contrastées avec de grandes différences entre les secteurs, mais aussi à l'intérieur de ceux-ci. On en trouve à la fois qui ne se sont pas du tout arrêtés pendant la crise, qui ont des possibilités et qui versent déjà des primes, et d’autres pour lesquels il y a un vrai besoin d’augmenter les salaires tant ils sont bas.

La FGTB réclame un salaire minimum horaire à 14 euros. Vous êtes sur la même ligne?

Nous disons que le salaire minimum doit augmenter, car il ne permet pas de vivre dignement. Il y a deux ans, nous étions parvenus à un accord qui permettait de l’augmenter automatiquement de 1,1%. Certains (la FGTB, NDLR) ont toutefois jugé que c’était "peanuts", alors qu’aujourd’hui cela aurait représenté 350 euros qui auraient été gagnés sur l'année par les personnes au salaire minimum.  

"Si l’on souhaite augmenter significativement le salaire minimum, il faudra réfléchir en dehors du cadre de financement actuel."

En outre, nous estimons que si l’on souhaite augmenter significativement le salaire minimum, il faudra réfléchir en dehors du cadre de financement actuel, qui a été pensé pour  le faire évoluer jusqu’à l’endroit où il se trouve, pas au-delà. Il faudra donc faire preuve d'imagination. C'est un appel que je lance à l'ensemble des interlocuteurs sociaux.

Craignez-vous un nouveau veto de la FGTB sur cette question?

Un moment, il faut savoir ce qu’on veut. Si on veut aboutir, on doit accepter qu'on ne puisse pas arriver à l’étape finale, sans jamais passer par des étapes intermédiaires!

"Nous avons besoin d’un mécanisme structurel permettant de faire vivre dignement des personnes qui sont à l’emploi"

Par ailleurs, il faut comprendre que cette dynamique des bas salaires ne concerne pas que le salaire minimum, mais aussi beaucoup de travailleurs et travailleuses en temps partiel, seuls, chefs de famille… Ces réalités doivent être prises en compte et autrement que par la voie d’une charité bien ordonnée, qui consisterait à leur donner quelques cacahuètes. Nous avons besoin d’un mécanisme structurel permettant de faire vivre dignement des personnes qui sont à l’emploi.

Au-delà du volet salaires, quelles sont les attentes de la CSC?

Avec le Covid, on constate un épuisement important des travailleurs. Que ce soit dans l’AIP ou à côté de celui-ci, on veut que cela soit abordé. On ne peut pas laisser filer le nombre de malades et se dire qu’il n’y a rien à faire à l’intérieur même de la relation de travail. 

Un autre volet important concerne la protection de l’emploi. Nous allons devoir trouver la manière de créer un cadre pour protéger au maximum l’emploi des travailleurs, mais aussi pour donner des perspectives aux jeunes qui sont aujourd’hui vraiment en grande difficulté.  

Un nouveau cadre pour le télétravail, cela doit être négocié dans l’AIP?

Les problèmes sont là, il faut donc les aborder. Est-ce que cela doit se faire dans l’accord interprofessionnel? On verra. L’AIP reste un cadre pour les négociations dans les secteurs et les entreprises. Bien entendu, plus on veut l’élargir, plus cela prend du temps et moins on est concret. 

Plus spécifiquement, le cadre existant sur le télétravail permet déjà beaucoup de choses et ne doit pas être sous-estimé. Il a été négocié, il y a dix ans, dans la perspective d’un recours au télétravail partiel négocié dans l’entreprise.  Évidemment aujourd’hui, on parle avec le covid de quelque chose de contraint et quasi permanent. Ce qu’il faut négocier dans ce contexte, ce sont les contours du travail à domicile et les défraiements qui y sont liés. Des discussions sont déjà en cours au Conseil National du Travail (CNT), mais on remarque un engouement très faible du banc patronal pour avancer. 

Un échec lors des négociations de l'AIP ne serait-il pas catastrophique pour l'image de la concertation sociale?

Conclure un accord interprofessionnel est important, mais nous ne devons pas le charger, y compris symboliquement, de manière trop intense. La concertation sociale, ce n'est pas uniquement les réunions du Groupe des 10. Celles-ci donnent des impulsions qui se traduisent ensuite dans les secteurs et entreprises, au CNT et via le comité de gestion de la Sécu.

Dix-sept syndicalistes de la FGTB ont récemment été condamnés à de la prison avec sursis pour avoir participé à un blocage d’autoroute en 2015. Est-il temps d’élaborer un nouveau "droit de grève"?

On peut en discuter à perte de vue. C'est d’ailleurs ce que nous avons fait il y a quelques années, mais les discussions se sont arrêtées lorsque certains, sur le banc patronal, ont voulu exclure du droit à l’action collective et du droit de grève des catégories de travailleurs, ce qui est absolument inacceptable. Soyons clairs, le droit de grève est garanti à l’ensemble des travailleurs, pas à certains. 

Plus largement, nous sommes dans une période ou l’action collective est remise en question. On peut continuer à faire du lobby dans les couloirs feutrés des cabinets pour obtenir des avantages gigantesques, comme la défiscalisation de pans entiers de l’économie, mais utiliser l’espace public pour faire valoir ses droits, et le faire au vu et au su de tous, pose vraisemblablement problème à certains.

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