Marie Popelin, avocate à tout prix

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À la fin du XIXe siècle, Marie Popelin réussit ses études de droit et veut donc exercer le métier d’avocate. Si d’un point de vue juridique, rien ne s’y oppose, le barreau et la société de l’époque refusent . Elle ne cède pas. C’est le début de l’"affaire Popelin".

L’histoire de Marie Popelin se déroule entre le fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, entre un ancien monde vieillissant et un nouveau monde plein de promesses progressistes. Née à Schaerbeek le 16 septembre 1846, la jeune Marie grandit dans un environnement bourgeois. Très jeune, elle montre une forte personnalité mais aussi de grandes capacités. Elle a seulement 18 ans lorsqu'Isabelle Gatti de Gamond, créatrice en 1864 du Cours d'Éducation, première école moyenne de filles du degré inférieur, fait appel à elle pour enseigner. Il faut rappeler qu’à l’époque, le métier d’institutrice est la profession la plus élevée accordée aux femmes. Cependant, des tensions apparaissent entre Marie, très attachée à sa liberté, et la directrice, qui fait preuve d’une autorité quelque peu rigide. Marie décide de claquer la porte de l’établissement.

Depuis la Rome Antique jusqu'à la Révolution française, la femme est tenue à l’écart de la justice et du droit.

En 1875, elle accepte de diriger l'école moyenne de Mons. Pour des raisons familiales, elle demande, en 1882, son transfert à Bruxelles et elle est nommée directrice de l'école moyenne de Laeken. Suite à des soucis administratifs, elle n'y reste qu'un an. Âgée de 37 ans, elle veut alors donner une nouvelle orientation à sa vie: elle entreprend des études de droit à l’Université de Bruxelles, sans doute influencée par sa sœur qui vient d’y étudier la pharmacie.

En 1880, l'ULB est la première université belge à accepter les femmes. ©BELGAIMAGE

L'accès des femmes aux études universitaires est tout récent. En 1880, l'ULB a été la première université belge à les accepter. Bientôt, Liège et Gand vont lui emboîter le pas. Mais cette acceptation ne va pas sans poser des problèmes dans une société qui ne tolère pas encore de voir les femmes accéder à certaines professions.

En 1888, elle achève ses études avec distinction. Son diplôme en poche, elle fait une demande qui paraîtrait, de nos jours, complètement banale: elle veut prêter le serment d'avocat afin d’exercer. En principe, rien ne l’y empêche car aucun texte juridique n’exclut en soi les femmes du barreau. Le problème est plus profond: ce sont les mœurs de jadis qui s'y opposent. Sa demande choque non seulement le monde des avocats et de la magistrature, mais la société tout entière. C’est le début de l’"affaire Popelin", qui va secouer la Belgique de la fin du XIXe siècle et avoir un retentissement international. 

Seule contre tous

Pourquoi cette levée de boucliers face à une femme qui désirait simplement exercer le métier d’avocate? Pour le comprendre, il faut faire un peu d’histoire. "Les femmes furent longtemps exclues du barreau et plus longtemps encore de la magistrature" résume Maxime de Brognier, assistant à la faculté de droit de l’Université de Liège, qui a consacré une étude à Marie Popelin.

Depuis la Rome Antique jusqu'à la Révolution française, la femme est tenue à l’écart de la justice et du droit. Fin du XIXe siècle, les choses n’ont toujours pas évolué: seuls les États-Unis ont admis la femme au barreau. L’Europe est très en retard. Les prétentions féminines se heurtent à une vive opposition. En 1875, une femme russe se voit, par exemple, refuser le droit d'exercer la profession d'avocat. Dans la foulée, et quasi simultanément, les hautes juridictions d'Italie, de Suisse et du Danemark interdisent aux femmes l'accès à cette profession.

Il eût été facile d’interpréter la loi en faveur de l’ouverture du barreau aux femmes.

"On voit que les arguments avancés dans le cadre du débat relatif à l’accès au barreau et ceux relatifs à l’accès au siège convergent sensiblement vers un même point: la peur que se fane un phallocentrisme séculairement établi," écrit Maxime de Brognier. C’est donc moins un problème de droit que d’égalitarisme. C’est la "nature" de la femme qui est en question ici. La plupart s’accordent à penser que cette dernière ne doit pas exercer une profession de ce type, notamment parce que cela impliquerait pour la femme de prendre la parole en public. Une femme peut-elle défendre la veuve et l’orphelin? Sa place est-elle dans un tribunal? C’est toute l’hégémonie masculine qui est susceptible de vaciller.

L’affaire Popelin va faire apparaître au grand jour une série de sophismes grossiers ayant cours dans la société de l’époque et qui, à bien y regarder, n’ont peut-être toujours pas disparu de certains débats actuels: "Quand la cour ne se fonde pas sur un raisonnement sophistique, elle fait une lecture particulièrement littérale de la loi, explique encore Maxime De Brogniez.

Il semble en effet que, dans cette affaire, le droit fut interprété au service d’une certaine conception de la société. Il eût été facile d’interpréter la loi en faveur de l’ouverture du barreau aux femmes." Si les avocats de Marie, Louis Frank et Jules Guillery, vont clôturer leur plaidoirie avec un appel vibrant à l'émancipation de la femme, rien n’y fait: la cour tranche et rejette, sans surprise, la demande de la jeune femme.

Les conclusions de la cour sont stupéfiantes: "Attendu que la nature particulière de la femme, la faiblesse relative de sa constitution, la réserve inhérente à son sexe, la protection qui lui est nécessaire, sa mission spéciale dans l'humanité, les exigences et les sujétions de la maternité, l'éducation qu'elle doit à ses enfants, la direction de son ménage et du foyer domestique confiés à ses soins, la placent dans des conditions peu conciliables avec les devoirs de la profession d'avocat et ne lui donnent ni les loisirs, ni la force, ni les aptitudes nécessaires aux luttes et aux fatigues du Barreau." 

La femme et son mari

Dans le code civil, il est précisé qu'une femme ne peut pas travailler sans l'accord de son mari. C’est le rapport de la femme à son mari qui est donc en jeu et, à l’époque, le législateur se montre très prudent. "Il ressort que le souhait du législateur est de préserver l’harmonie – mais peut-on vraiment parler d’harmonie ? – dans le ménage, fût-ce au prix du refus d’autorisation, refus qui pourrait prévenir de futurs conflits", écrit encore Maxime De Brognier. Le message adressé par la cour à Marie Popelin est donc très clair et il concerne en réalité l’ensemble des femmes: vous ne pouvez pas être avocate "parce que" vous êtes des femmes".

Dans Le Patriote, on pouvait lire que les femmes ne s'illustreraient jamais par des travaux intellectuels. ©doc

De son côté, la presse relaie abondamment "l’affaire" et les réactions des différents journaux sont également riches d’enseignements pour comprendre le climat de jadis:  "Certains journaux laissèrent parler leurs lecteurs, écrit Françoise de Bueger-Van Lierde. Ainsi Le Patriote et Le Soir. Un médecin écrivit une lettre au Patriote. Se plaçant d'un point de vue scientifique, il expliqua que l'anatomie et la physiologie féminines étaient marquées par un état d'infériorité et que par conséquent jamais les femmes ne s'illustreraient par des travaux intellectuels ou physiques. Les journaux hostiles à l'accès de la femme au barreau — ceux de la province, principalement — invoquèrent des arguments, tels que la délicatesse et la pudeur féminines, les dangers de corruption de la magistrature. La Gazette, journal radical cependant, contesta la carrière d'avocat aux femmes, en raison des mœurs existantes. Mais elle souligna que les hommes n'avaient pas le droit d'encombrer les professions féminines — couture, enseignement, petits emplois dans l'administration. Enfin quelques journaux progressistes prirent position en faveur de Marie Popelin." 

Marie Popelin ne sera jamais avocate, mais elle a permis, grâce à son combat, à tant d’autres de le devenir.

Les répercussions

Détail important: il se fait que Marie est célibataire et n’a pas d’enfants. Or, le jugement rendu par la Cour est clairement axé sur les rapports entre la femme et son mari. Concerne-t-il donc vraiment Marie? Elle ne le pense pas. Et c’est sans doute la raison pour laquelle elle ne se décourage pas et décide d'aller en cassation. Elle est persuadée que la Cour annulera le jugement de la cour d’appel. Et pourtant, quelque temps plus tard, la Cour de cassation rejette son pourvoi "dans un arrêt longuement motivé, maintenant qu'aucune loi n'avait été violée", commente Françoise de Bueger-Van Lierde.

Mais Marie n’est pas du genre à baisser les bras: elle décide de continuer son combat d’une autre manière. En 1892, elle fonde, avec Louis Frank, la première société féministe belge: la Ligue belge du droit des femmes.

La loi sur l'accès des femmes à la profession d'avocat ne sera finalement votée qu’en 1922, soit 30 ans après l’affaire.

Si l’affaire s’achève donc sur un échec, ses répercussions ne vont pas tarder à se faire ressentir: "dès le 9 mai 1891, le problème de la 'femme-avocat' était à nouveau soulevé, écrit encore Françoise de Bueger-Van Lierde. À la session de la Fédération des Avocats belges, le vote sur la proposition d'ouvrir le barreau aux femmes donna comme résultat un nombre égal de voix dans chaque sens. 

Deux ans plus tard — 16 octobre 1893 — une commission, chargée d'examiner les réformes professionnelles à introduire au barreau, émit un avis favorable à l'accès de la femme à la profession (par trois voix contre deux). Mais le Conseil de l'Ordre refusa d'en tenir compte (par huit voix contre quatre). Le 30 avril 1894, l'Assemblée Générale des avocats bruxellois, plus intransigeante, encore, décida, sans discussion, qu'il n'y avait pas lieu d'admettre la femme au barreau."

L’avocat Jacques Fierens a tenté en vain, il y a quelques années, de réparer symboliquement l'injustice dont Marie Popelin a été victime. ©uNamur

Et le législateur, comment réagit-il à l’affaire? Il va mettre du temps à se "réveiller", c’est le moins qu’on puisse dire. En janvier 1901, la Fédération des Avocats belges remet le problème sur la table et adopte, cette fois, à une forte majorité une résolution favorable à la "femme-avocat". En 1912, une proposition de loi est écartée à la Chambre. En 1920, la proposition est à nouveau discutée, sous l’impulsion d’Emile Vandervelde, alors ministre de la Justice, mais elle est à nouveau rejetée. Elle ne sera finalement votée qu’en 1922, soit 30 ans après l’affaire. Marie n’aura pas la chance de connaître cet évènement: elle meurt en 1913.

Réparation symbolique refusée

En 2011, Marie Popelin revient dans l’actualité de façon assez insolite. L’avocat Jacques Fierens introduit une demande au conseil de l'Ordre du barreau de Bruxelles afin qu’il lui octroie, de manière posthume, le titre d'avocat. "Une demande dans l'espoir de réparer symboliquement l'injustice dont Marie Popelin a été victime, une manière aussi de relativiser les raisonnements juridiques fondés sur la prétendue nature des êtres et des choses", expliquait-il à nos confrères du Soir. Bizarrement, le conseil de l’Ordre du barreau de Bruxelles a refusé de lui octroyer ce titre. Le signe d’un monde judiciaire se voilant la face au sujet de son histoire, refusant de voir que Marie Popelin a été la victime du machisme de nos institutions du XIXe siècle? Une volonté de ne pas remuer le passé? Peut-être, mais qu’importe après tout: si Marie Popelin ne sera donc jamais avocate, elle a permis, grâce à son combat, à tant d’autres de le devenir. Sa plus belle plaidoirie n’est autre que sa vie.

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