interview

Mathias Dewatripont, économiste: "C’est du populisme de nous qualifier ainsi de drama queens"

L’économiste de renom Mathias Dewatripont "is not amused". ©BELGA

Les experts qui assistent le gouvernement dans sa gestion de la crise sont de plus en plus critiqués. "C’est bien d’évaluer la situation, mais il faut rester sérieux", s'insurge Mathias Dewatripont.

L’assignation en justice du virologue Marc Van Ranst par l’entrepreneur flamand Rudi De Kerpel, soutenu par cinq autres entrepreneurs, montre à quel point les experts doivent payer les pots cassés. Le groupe des six estime que le virologue a provoqué inutilement "d’importants dommages économiques et sociétaux" à cause de ses déclarations. La recommandation faite cet été par Marc Van Ranst de ne pas se rendre à Anvers leur est restée en travers de la gorge.

Aux côtés de l’économiste de la santé Lieven Annemans et des économistes Geert Noels et Stijn Baert, une série de spécialistes – surtout francophones – remettent en question la légitimité des experts qui assistent le gouvernement.

La nouvelle de l’assignation de Van Ranst a été communiquée un jour à peine après qu’une soixantaine de médecins spécialistes, avocats et économistes aient descendu en flèche la gestion de la crise du coronavirus par le gouvernement dans une carte blanche cinglante.

Aux côtés de l’économiste de la santé Lieven Annemans et des économistes Geert Noels et Stijn Baert, une série de spécialistes – surtout francophones – remettent en question la légitimité des experts qui assistent le gouvernement. Selon eux, trop de décisions auraient été basées sur des données insuffisamment fondées scientifiquement. De plus, ils estiment que le coût économique des mesures prises est disproportionné par rapport à leurs effets. "Jamais autant d’argent n’aura été investi pour ‘sauver’ si peu de vies."

Mathias Dewatripont, l’économiste de renom qui fait partie, depuis avril, du GEES – le groupe d’experts chargé de la stratégie de déconfinement – "is not amused". "Je lis de nombreuses idées dans cette carte blanche", déclare-t-il d’emblée. "Mais ce n’est pas sérieux de reprocher à la Belgique d’être beaucoup trop stricte. Il faut tout de même faire un peu attention. Ces derniers mois, nous avons pris des mesures moins strictes que l’Italie, l’Espagne ou la France. Par ailleurs, une des leçons que l’on peut tirer de cette crise, c’est que les pays qui ont fait appel aux experts s’en sont tout de même mieux sortis que les autres. Comparez l’Allemagne d’Angela Merkel avec les Etats-Unis de Trump."

"Ce que je lis aujourd’hui est à la limite du populisme."

Nous avons pris des mesures plus strictes que les Pays-Bas, sans parler de la Suède...

Mais je constate que même la Suède ne fait pas beaucoup mieux que la Belgique au niveau économique. N’oubliez pas que notre pays est une petite économie ouverte qui se trouve au milieu d’une récession mondiale. Il est difficile de calculer dans quelle mesure ce sont les décisions du gouvernement ou la récession mondiale qui ont provoqué la contraction de l’économie. Veut-on faire une analyse scientifique à ce sujet? Eh bien, commençons. Mais les critiques doivent montrer un minimum de sérieux.

N’est-ce pas le cas?

Ce que je lis aujourd’hui est à la limite du populisme. Notre légitimité est remise en question, alors que tous les experts du GEES affichent un palmarès impressionnant. Erika Vlieghe et Marc Van Ranst ont, par exemple, beaucoup d’expertise en matière d'épidémies et Pierre Wunsch est le gouverneur de la Banque Nationale de Belgique. L'expertise académique du biostatisticien Niel Hens est gigantesque. Des personnalités comme Marius Gilbert et Marc Van Ranst ont été citées des milliers de fois dans la littérature scientifique.

Et je n’ai pas été choisi pour faire partie du GEES parce que j’ai une carte du PS, n’est-ce pas? J’ai été sélectionné parce que j’ai écrit un article avec d’autres scientifiques dans Nature Medicine sur la manière dont nous devions nous préparer à une sortie du confinement.

"Nous avons bien fait certaines choses, et d’autres moins bien, et nous devons nous demander comment faire mieux."

Les signataires de la carte blanche demandent des groupes de travail plus larges et multidisciplinaires. D’après vous, ce n’est pas à l’agenda?

J’aimerais voir quelles sont les autres solutions qu’ils proposent. Au GEES, nous avons d’ailleurs travaillé en partie comme ils le suggèrent. Avec Johnny Thijs, j’étais, par exemple, responsable du groupe de travail chargé de la mobilité et j’ai discuté longuement avec les patrons du TEC, de De Lijn, de la SNCB et des experts universitaires. Ce n’est pas comme si nous avions travaillé de manière isolée. Et au final, ce sont les politiciens qui ont pris les décisions.

Je respecte le fait qu’on ne soit pas d’accord avec notre approche. Nous avons bien fait certaines choses, et d’autres moins bien, et nous devons nous demander comment faire mieux. Il est toujours bon d’évaluer les choses. Mais aujourd’hui, c’est comme si toutes les mesures prises étaient mauvaises, et qu’ils étaient les seuls à avoir la solution. Cela fait un peu penser au ton que prenaient les brexiteers.

"Jusqu’à présent, notre meilleur plan de relance consiste encore à éradiquer le virus."

Les auteurs de la carte blanche estiment que toute cette attention portée au coronavirus n’est plus raisonnable. Les mesures auraient été prolongées pour empêcher quiconque d’être contaminé par un virus qui, selon eux, n’est pas plus dangereux que la grippe saisonnière.

Je ne suis pas d’accord. Nous ne sommes pas des drama queens. Mais nous devons tenir compte du fait que le risque d’une deuxième vague de contamination est encore très élevé. Si vous examinez les chiffres des huit dernières épidémies qui ont touché les États-Unis, vous constatez que la seconde vague à chaque fois était plus meurtrière que la première. Nous devons donc éviter cette situation. Jusqu’à présent, notre meilleur plan de relance consiste encore à éradiquer le virus.

Entre-temps, tout le monde est fatigué de cette crise.

C’est un fait. Au début, tout le monde pensait qu’il ne s’agissait que d’une petite grippe, et ensuite il y a eu le confinement. Et lorsque les chiffres se sont mis à baisser, tout le monde a voulu en sortir aussi vite que possible. Maintenant que les choses s’améliorent à nouveau après un été difficile, tout le monde souhaite un retour rapide à la normale. Mais je crains que nous n’allions une fois de plus trop vite. Dans quelques jours, les écoles vont rouvrir et l’automne va arriver. Vu ainsi, l’opinion publique ressemble assez bien à la bourse: là aussi nous constatons régulièrement des fluctuations extrêmes.

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