interview

Maxime Prévot (cdH): "Le tax shift est une fumisterie"

©Tim Dirven

Avec le tax shift, le président des humanistes estime qu'on a "leurré les gens en faisant croire qu’il était neutre parce qu’il y aurait des effets retour."

Pas grand monde, rue des Deux-églises, en ce jeudi après-midi. Le siège très sixties du cdH est promis à la vente, on le sait, mais le parti pourrait bien conserver une bâtisse de style plus classique attenante et où se trouve une grande pièce aux hauts plafonds moulurés. Elle est flanquée d’un large bar qui sert encore parfois aux jeunes cdH. C’est là que Maxime Prévot, président refondateur de l’humanisme politique, nous reçoit pour évoquer la situation belge. Et surtout, le rôle que son parti pourrait jouer à l’avenir. D’abord voué volontairement à l’opposition partout et après avoir donc renoncé au pouvoir en Wallonie, le cdH est désormais clairement candidat aux responsabilités au niveau fédéral.

Quelle analyse a pu faire changer d’avis Maxime Prévot, convaincu le 26 mai que seule l’opposition à tous les niveaux permettrait de faire rebondir son parti délaissé par l’électeur? Il invoque "un principe de lucidité et de responsabilité". "Bien sûr, le résultat du 26 mai n’a pas changé. Nos cinq sièges ne sont pas indispensables pour faire une majorité mais vu l’enlisement des discussions, nous nous sommes rendus compte que nous pouvions être politiquement utiles".

"Il faut refédéraliser la Mobilité. Il faut un débat institutionnel sans tabou."

Quand cela? "Au moment où les deux préformateurs, Geert Bourgeois et Rudy Demotte, ont rendu leur tablier", dit-il. "Tout était à refaire cinq mois après le scrutin et après quasi un an sans exécutif". Et puis il y a la méthode Magnette, ajoute Maxime Prévot. "Il a proposé de d’abord travailler sur le contenu et indiqué que la question du casting se poserait ultérieurement. Or je l’avais déjà dit en juin, nous étions disponibles pour être au rendez-vous de la stabilité du pays, de l’intérêt des francophones ou pour soutenir toute réforme indispensable. Paul Magnette a réentendu ce message que j’avais retweeté et m’a demandé si j’étais disposé à débattre. J’ai dit oui." Disponible dès le mois de juin mais pour soutenir de l’extérieur une éventuelle réforme de l’État, dit-on. Ici on est bien dans une perspective de participation gouvernementale.

"Nous avons opté pour l’opposition non pas par envie, mais parce que les électeurs ne nous ont pas donné la force suffisante pour peser. Mais aujourd’hui, il y a une urgence budgétaire et une urgence sociétale. On entend bien qu’on peut être utile, l’avenir dira si c’est depuis l’intérieur ou l’extérieur car aucune configuration de coalition n’est claire aujourd’hui. Nous voulons être un parti de la solution pour la Belgique et non de la dissolution. Si les dossiers que nous avons mis sur la table sont pris en compte, nous verrons alors pour le casting."

Sans la N-VA

On lui demande si le cdH en sera si la N-VA est à bord. "Ma réponse est simple. Dès lors que la N-VA fait partie d’une majorité, l’assise de celle-ci sera suffisamment large que pour ne pas avoir besoin de nos cinq sièges." On l’a compris, si les humanistes sont de retour, c’est pour soutenir une formule sans les nationalistes, telle que le souhaite le PS. Avec ou sans le CD&V? "Le cdH veut rester autonome pour décider de son avenir. Je ne suis pas dans le sac à dos du CD&V." Le cdH appelle-t-il le CD&V à "lâcher la N-VA"? "Je n’ai pas d’appel à lancer et je ne compte pas remettre le doigt dans ce qui n’a pas été, à savoir le casting, pour ne pas compliquer le travail de l’informateur royal." Punt.

Maxime Prévot a évoqué l’urgence budgétaire et les quelque 11 milliards de déficit auquel le Fédéral va faire face. On lui demande si le Belge va devoir se serrer la ceinture. "Chaque semaine qui passe est une semaine de dégradation, assure le président Prévot. On ne va pas pouvoir promettre que tout va aller mieux avec plein de dépenses nouvelles. Nous avons toujours fustigé le tout au gratuit scandé par la gauche." On lui oppose que ce n’est pas cela qui coûte le plus cher dans le programme du PS, mais bien le relèvement de la pension minimum à 1.500 euros nets et le relèvement des minima sociaux. "On ne pourra pas le faire sans une esquisse budgétaire sérieuse. À ce stade, c’est un débat que nous n’avons pas encore eu." Faudra-t-il revoir le tax shift dont une partie n’est manifestement pas financée? "Le tax shift a été une belle fumisterie. On a leurré les gens en faisant croire qu’il était neutre parce qu’il y aurait des effets retour. En fait on a juste lancé un boomerang. On ne le voit pas encore revenir. Résultat: un trou de plusieurs milliards qui n’est pas compensé, cette politique des cadeaux a montré ses limites." On répète, va-t-il falloir revenir dessus? "Cela fera partie de l’équation budgétaire à résoudre. Je ne sais pas dans quel sens. Si le tax shift a pu générer des gains, il pose collectivement pas mal de problèmes."

©Tim Dirven

Le grand écart de Crucke

On reviendra aux questions budgétaires, mais une autre arrive sur le tapis. Réforme ou pas réforme de l’État? "Tout le monde sait bien qu’il y aura un nouveau rendez-vous institutionnel en 2024. Il faut s’y préparer. Il ne doit pas s’improviser, il ne doit pas être subi par les francophones. Une nouvelle génération de présidents de partis est arrivée et je suis demandeur à ce que les présidents francophones se rencontrent, débattent et travaillent à l’efficacité de l’État et non pour le dépecer. Il faut cesser d’avoir peur de parler institutionnel." C’est surtout le MR qui freine, dit-on. "La posture du MR est peu compréhensible. Il connaît ce rendez-vous en 24 et il a fait de la régionalisation larvée à travers des décisions prises lors de la législature écoulée. Notre seul et unique souci n’est pas moins de Belgique mais mieux de Belgique. Il y a aujourd’hui des aberrations avec huit ministres de la Santé, quatre ministres de la Mobilité alors que ce sont des enjeux qui demandent des réponses globales. Il faut une discussion sans tabou sur une série de matières qu’il faut davantage régionaliser et sur d’autres qu’il faudra refédéraliser." Lesquelles par exemple? "La Mobilité doit être refédéralisée, c’est clair, on aura pas une politique efficace en continuant de fractionner les approches. Mais on doit pouvoir entendre qu’il serait plus efficace de régionaliser certaines matières, mais c’est un débat qu’on doit pouvoir ouvrir sans être sur la défensive, comme les francophones l’ont trop souvent fait."

"Si la N-VA est dans une majorité, celle-ci n’aura pas besoin de nos cinq sièges."


Justement, l’ancien ministre cdH André Antoine signale que les problèmes budgétaires de la Wallonie et de la Fédération Wallonie Bruxelles mettent les francophones en position de faiblesse en cas de négociations institutionnelles. "C’est factuel, appuie Prévot. Le dérapage budgétaire et l’explosion de l’endettement en Wallonie et en Fédération est inquiétant" Le cdH a pourtant géré ces budgets. "Il y a plus de 10 ans, quand j’étais membre du gouvernement avec Paul Magnette nous avions une trajectoire qui menait à l’équilibre en 2019. Et nous l’avons fait avec les libéraux. Ce qui me laisse pantois, c’est de voir le Crucke nouveau arriver comme le Beaujolais. Entre Jean-Luc Crucke ministre du Budget l’an dernier et Jean-Luc Crucke ministre du Budget aujourd’hui, c’est le grand écart. J’ai mal aux muscles de l’aine pour lui. Lui qui fut le chantre d’une gestion maîtrisée de la dette et du retour à l’équilibre par l’assainissement nous dit que finalement, postposer le retour à l’équilibre de cinq ans n’est pas un problème. Il serait heureux que le MR accorde ses violons. Ce qu’il fait en Wallonie, il le dénonce depuis l’opposition à Bruxelles. Je pense que si on veut ne pas duper les citoyens, il y aura des efforts budgétaires à réaliser. Ici on les postpose uniquement pour des considérations électorales."

"Je ne suis pas dans le sac à dos du CD&V. Le cdH veut garder son autonomie."

Une large prise de parole en janvier

Avec des taux aussi bas, tout le monde s’accorde à dire que c’est le moment de s’endetter. Pas le cdH? "C’est la théorie du bon et du mauvais cholestérol de Jean-Luc Crucke. C’est habile, mais on reporte sur les générations futures le coût environnemental de notre niveau de vie. Le cdH est demandeur d’investissements vertueux mais quand on lit ce que le gouvernement wallon place sous ce label, on comprend vite qu’on tire sur l’élastique. On n’a pas osé arbitrer, on a juste fait l’addition des aspirations des uns et des autres. Tout le monde postule que la Commission va être souple alors qu’elle nous rappelle à l’ordre. La méthode Coué n’est pas encore morte".

"Au niveau budgétaire, le MR fait en Wallonie ce qu’il dénonce depuis l’opposition à Bruxelles."

On va rester au MR avec cette OPA hostile lancée par le candidat Georges-Louis Bouchez sur le cdH. À la connaissance du président Prévot, les tentatives de débauchage n’ont pas suivi cette volonté réaffirmée de voir les humanistes intégrer le MR. "Georges-Louis Bouchez en caresse le rêve, c’est maladroit et indélicat de sa part. Il n’est pas encore président de parti, ce n’est pas très judicieux de froisser l’une de ses potentiels homologues. Et c’est naïf. Il est d’une génération qui n’a pas connu ce que nous avons connu il y a quinze ou vingt ans. La destinée du cdH n’est pas de se jeter dans les bras du MR."

A son avis, y a-t-il un Gérard Deprez derrière tout cela? "Je ne sais pas si M. Bouchez a été le ventriloque de quelqu’un, je dis simplement que c’est une erreur politique et stratégique. Le cdH veut se réinventer pour réincarner un projet positif." Où en est, justement, ce processus de refondation? On n’en entend pas beaucoup parler, glisse-t-on. Normal, estime Maxime Prévot qui insiste sur le temps nécessaire à un processus de longue haleine. "Jusqu’ici, le travail a été fait en interne", dit-il en annonçant, à partir du 11 janvier, une large communication à destination du grand public. "Si j’avais voulu faire un coup marketing, je l’aurai bouclé en trois mois en faisant un ravalement de façade avec un nouveau logo, un nouveau nom et basta, pique le président. Je sais que ce n’est simple ni pour nos militants, ni pour nos électeurs ni pour les journalistes de devoir patienter. Mais on ne fait pas cela au coin d’un table, c’est une remise en question profonde." Maxime Prévot assure n’avoir pas constaté une désaffection des militants. "Il y a même eu des adhésions nouvelles. Des gens qui ont pu nous quitter, ont manifesté leur intérêt pour ce processus de long terme. Beaucoup étaient désenchantés par le court-termisme des partis politiques…"

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés