interview

"Moi, je ne m'adresse pas aux barons" (Denis Ducarme, candidat à la présidence du MR)

©Saskia Vanderstichele

Pour Denis Ducarme, candidat à la présidence du MR, "qu'il y ait d'autres candidats serait une bonne chose" pour son parti. Actuellement, seul Georges-Louis Bouchez s'est également déclaré candidat pour remplacer Charles Michel.

Il ne doit pas y avoir 25 mètres entre l’entrée de son bureau et celle de son parti. Nous sommes avenue de la Toison d’or à Bruxelles et des hauteurs de son cabinet de ministre fédéral des Classes moyennes et des Indépendants, Denis Ducarme peut apercevoir les locaux du MR dont il vise la présidence. Quelques heures après l’officialisation de la candidature concurrente de Georges-Louis Bouchez, il reçoit L’Echo avec le flegme cultivé qui le caractérise. Il a quelques notes couchées à côté d’une imposante cigarette électronique sur laquelle il ne tirera qu’une seule fois durant l’entretien.

On lui demande d’abord d’exposer avec détails son projet pour le Mouvement réformateur. Il se montre directif. "Je vais commencer par vous dire ceci: les élections ont été de mauvaises élections", avance Denis Ducarme. "Nous avons perdu 20% de nos parlementaires au Parlement wallon et 25% de nos parlementaires à la Chambre. Aux élections fédérales, nous avons perdu 140.000 voix. Aux élections régionales, nous avons perdu plus de 130.000 voix en Wallonie et à Bruxelles. Il est donc clair, que nous ne pouvons pas faire comme si de rien n’était. D’autant que si nous sommes aux responsabilités au niveau régional et à la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce qui est une excellente chose, c’est sans doute parce que le PTB n’a pas voulu négocier et parce que le cdH a fait le choix de l’opposition. Nous sommes pour ainsi dire le troisième choix."

"Nous avons un bon bilan"

"Les jeux ne sont jamais faits à l’avance au MR."

Voilà un constat qui tranche avec le discours quasi euphorique qui a suivi le scrutin, dit-on. Il sourit. "Moi je vous expose des faits. C’est en fonction de ces réalités que je m’adresse aux membres du Mouvement pour leur dire que nous avons besoin de travailler sur nous-mêmes, de tirer un certain nombre de leçons. Nous avons besoin de travailler au renouveau." Quelles sont les leçons tirées, justement? "Il faut oser réfléchir à notre positionnement. Nous avons un bon bilan: 250.000 emplois créés, 626 millions investis dans le statut social des indépendants, les réductions de cotisations qui ont eu un beau succès, un taux de chômage qu’on a plus connu depuis 20 ans. Ce bon bilan n’a pas été perçu comme tel par l’électeur." On ajoute que tous les partis de la suédoise ont été sanctionnés. "Comme le PS et le cdH", place Ducarme. "On a le savoir-faire, reste le faire savoir. Il y a un déficit de plusieurs années sur la manière dont nous communiquons. Il faut ouvrir ce chantier. Et puis ce qui a été gommé par nos adversaires politiques, je rappelle nous étions la seule famille francophone du gouvernement fédéral, c’est la vocation sociale du MR. Nous avons remonté les allocations les plus basses, nous avons augmenté le revenu d’intégration sociale à sept reprises. Mais nous avons été, caricature regrettable, présentés comme un mouvement qui n’aurait pas de vocation sociale. Ce qui est faux."

©Saskia Vanderstichele

On observe que, durant les dernières années, le MR a volontiers joué de cette image droitière dans une configuration qui lui permettait de développer son programme libéral. "Moi je dis que nous avons une vocation sociale historique, dans notre philosophie et notre action. C’est pour cette raison que j’indique que nous devons être au centre sur le plan social et au centre droit sur le plan économique: si on veut créer des richesses et de l’emploi il faut s’appuyer sur ceux qui les créent, les entreprises, les PME les indépendants, les agriculteurs. Et sur le plan régalien, le MR doit continuer à se positionner à droite." C’est-à-dire? "C’est être fier d’avoir pris enfin des mesures de lutte contre le radicalisme et le terrorisme, c’est considérer que nous devons investir davantage en matière de sécurité, dans les villes notamment. C’est veiller à mieux protéger ceux qui nous protègent. Les policiers, les militaires, nos pompiers, nos ambulanciers. Ce qui fait notre différence par rapport aux conservateurs, sur les questions d’immigration par exemple, c’est le fait d’être libéral. Ne jamais dépasser la ligne rouge: le respect garanti des libertés et des droits individuels. Enfin, nous devons mieux nous approprier ce qui touche aux enjeux environnementaux. C’est une opportunité. Si je suis élu président, il y aura un délégué qui traitera des questions environnementales, qui sera reconnu comme tel par les médias, qui sera notre voix sur ces questions et qui pourra faire la démonstration que l’enjeu de l’environnement n’est pas la propriété d’Ecolo."

Éviter le clash

Georges-Louis Bouchez annonce un objectif clair: faire passer le MR au-dessus des 30% aux prochaines élections. Réaliste selon le candidat Ducarme? "Je ne vais pas commenter les projets des autres. On débattra quand l’ensemble des candidats se seront déclarés. On parle d’une candidature potentielle de Christine Defraigne, de Philippe Goffin, à un moment donné, on a parlé de Valentine Delwart. Je ne veux pas entamer le débat avec un ami politique sans convier mes autres amis politiques."

"Qu’il y ait d’autres candidats serait une bonne chose pour le MR."

On insiste sur ce qui différencie les deux Hennuyers. Denis Ducarme réplique d’un viril: "Je viens de vous répondre. Je n’ai pas été clair?" Il ajoute, "ce que je peux vous dire c’est que le Mouvement réformateur a besoin d’oxygène, d’un débat qui soit une plus-value. Qu’il y ait d’autres candidats serait une bonne chose." C’est pour cette raison qu’il est attaché à la possibilité pour Christine Defraigne de se présenter, dit il. "Elle porte une sensibilité, et le jeu doit être le plus ouvert possible." Il complète: "Quelques barons diront leur préférence, mais le militant du MR est libre. Le MR ce n’est ni la Chine ni l’URSS."

On place que Georges-Louis Bouchez défend certaines idées novatrices au MR comme l’allocation universelle ou la globalisation des revenus. D’accord? "Les propositions novatrices ont leur place. Un des chantiers de mon projet concerne l’amélioration de notre démocratie interne. Les élus locaux, les présidents de sections se sentent parfois isolés. Sous ma présidence, il y aura un conseil des mandataires locaux MR qui pourront participer aux décisions. Ils seront consultés en ligne sur des matières pour lesquelles nous aurons à trancher. Il y aura une consultation régulière des membres." Pour construire un nouveau corpus idéologique? "Surtout pour raviver la démocratie interne, je veux ouvrir la possibilité à tout membre de soumettre une proposition, qui si elle est adoptée sera intégrée au positionnement du MR. Il faut davantage de démocratie interne et de démocratie directe. Les années faisant, la structure de notre mouvement est devenue de plus en plus pyramidale."

Est-ce que Denis Ducarme, fidèle lieutenant du président sortant, espère compter sur le soutien de Charles Michel? "Moi, je m’adresse aux membres, pas aux barons. Comprenez bien. Je suis dans une démarche de proximité par rapport à nos militants et je ne vais aller chercher le soutien de personne. Bon nombre de parlementaires, de bourgmestres et d’élus locaux m’assurent de leur soutien mais je ne vais pas me lancer dans une course aux soutiens. Chacun est libre et fait ce que lui dicte sa conscience."

"La structure de notre mouvement est devenue pyramidale."

On veut placer sur une question sur le nouveau gouvernement flamand. Il coupe. "Encore une chose. Je suis convaincu que le Mouvement réformateur doit être plus populaire. S’il ne s’adresse pas à tous, les mauvaises aventures que nous avons vécues sur le plan électoral ces dernières années se répéteront." C’est là qu’il tire (fort) sur sa cigarette électronique. Un gros nuage se développe quand on demande si l’antagonisme Bouchez-Ducarme ne risque pas de fracturer le MR. "Je préfère la vigueur d’un débat avec plusieurs candidats aux jeux qui sont faits à l’avance comme cela semble être le cas dans d’autres partis. Les jeux ne sont pas faits à l’avance chez nous. Si certains l’imaginent, c’est mal connaître l’esprit libre du militant MR".

PS et N-VA doivent y aller

Denis Ducarme a dit un jour que cela ne le dérangerait pas d’être le Theo Francken wallon, est ce que c’est toujours le cas? "J’ai siégé avec Theo Francken au sein de ce gouvernement. La question qui m’a été posée était de savoir si cela me dérangeait d’être comparé à lui. J’ai dit non. Cela n’a jamais été plus loin que cela. Ce gouvernement à fait le travail qu’il devait faire en matière de migration. Avec Theo Francken. Mais j’ai aussi indiqué que j’exécrais la manière dont il communiquait et la tonalité de ses propos. Je trouve qu’il a mis, non pas dans sa gestion des dossiers, mais dans la tonalité de son message, de l’huile sur le feu. C’est faire de la politique comme je n’aime pas." Il y a rupture de confiance avec la N-VA? "Il est clair qu’au moment où l’on savait qu’on allait subir le Brexit, qu’il faudrait faire des efforts au niveau des dépenses de l’État, la N-VA n’a pas hésité pas à faire chuter ce gouvernement. Je dois espérer pour ce pays que si la N-VA, et c’est souhaitable, négocie avec le Parti socialiste, il s’agira qu’elle assume son engagement jusqu’au bout. Il faut enfin un pilote dans l’avion Belgique."

"Il y a un déficit de plusieurs années dans notre façon de communiquer."

L’entretien glisse vers l’information royale qui patauge. On demande si PS et N-VA doivent nécessairement prendre les choses en main. Pour Denis Ducarme, c’est oui. "Le PS et la N-VA ont une responsabilité devant tous les Belges. On ne va tout de même pas revivre ce qu’on a vécu en 2010 avec une absence de gouvernement pendant plus d’un an. Il est vraiment temps de passer à la vitesse supérieure afin d’avoir un gouvernement avant la fin de l’année." On réplique que Paul Magnette n’est pas emballé. "Je comprends Paul Magnette, il est en campagne interne. Je sais que le PS est un parti de responsabilités, comme le MR. À un moment donné il faut sortir des exclusives. Le message des urnes est clair. La situation est très compliquée avec 30 députés extrémistes à la Chambre. Les Belges attendent un gouvernement de plein exercice. Si on ne prend pas des mesures en matière budgétaire, on aura énormément de problèmes."

Denis Ducarme ne veut pas partir sans décliner le projet socio-économique qu’il entend développer au MR: "Le taux de créations d’entreprises est à un niveau jamais vu et le nombre de nouveaux indépendants s’envole, il est clair que nous devons continuer à investir pour libérer les entraves qui pèsent sur les gens qui veulent entreprendre", dit-il. Sous sa présidence, il veillera à promouvoir de nouveaux efforts fiscaux "pour libérer les énergies", développer des outils pour les start-up, les scale-up et améliorer encore le statut social des indépendants. "Je veux développer un projet que j’ai lancé comme ministre: l’actionnariat des salariés". "J’y crois vraiment", termine-t-il. Denis Ducarme doit également croire à un match serré avec son adversaire montois

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