"Mon nez, mes pieds, mes doigts me viennent d'un inconnu"

©julie joseph

"Je suis une mutante de science-fiction, les filles comme moi n’existent pas." Des enfants issus de procréation médicalement assistée nous révèlent le trouble qu’ils ressentent par rapport à l’histoire de leur conception. Avec en toile de fond une culture du secret qui pèse lourd dans leur cœur. La journaliste et écrivaine Myriam Leroy en fait partie. Ce trouble, elle l’a transcrit en mots.

"Un jour, j’ai appris que mon père n’était pas mon père. J’en ai fait une pièce." Le jeudi 12 mars dernier, le rideau s’est levé devant une salle du TTO pas complètement pleine. Nous sommes à la première de la pièce-documentaire de la journaliste et écrivaine Myriam Leroy, "ADN"*. Deux heures après, on annonçait le confinement.

Mais ce n’est pas cette histoire de Belges confinés pour cause de pandémie que l’on va vous raconter. Nous allons vous parler de  l’histoire de milliers d’hommes et de femmes nés de procréation médicalement assistée (PMA). Des enfants de la science. Des enfants dont la vie n’a pas débuté par "la petite graine que papa a plantée dans le ventre-jardin de maman". Des enfants qui, pour beaucoup, ignorent tout de leurs racines. Des enfants à qui, souvent, on a "raconté un film". Des enfants devenus adultes, mais qui se sentent toujours "à part". 

Myriam Leroy est de ceux-là. "Avec cette pièce, je voulais lever les tabous sur  la problématique des enfants de donneurs, et au-delà de ça, sur l’infertilité",  nous confie-t-elle. Il y a deux ans, ses parents leur ont annoncé, à elle et sa sœur, que leur père n’était pas leur père biologique. Ses parents ont eu recours au don de sperme, comme des milliers de couples en Belgique. "Apprendre cela à 35 ans, c’est un choc. Cela change tout, et cela ne change rien en même temps. Ce n’est pas dramatique, mais c’est perturbant, raconte-t-elle. J’ai senti qu’il fallait que je fasse quelque chose."

Pourquoi le théâtre?

Myriam Leroy a donc pris sa plume. Elle a choisi la voie artistique pour exprimer l’indicible. Pourquoi via le théâtre, plutôt que la littérature, son terrain de prédilection? "Parce que le théâtre met des corps en mouvement. Et le corps peut parler du non-dit, de l’invisible. Car cette histoire, c’est une histoire de non-dit." Un non-dit qui finit parfois par être levé. "Mais il reste l’anonymat du donneur. Les médecins ne peuvent pas communiquer leurs noms, même si tout est inscrit dans un dossier. Une porte s’ouvre, mais sur un mur."

Sur la scène du TTO, un film et une voix off pour débuter l’histoire. "Les parents, ils ont tout fait pour oublier, amnésie. Je ne saurai rien des circonstances de ma conception. Je ne sais pas qui je suis, où je vais, et maintenant je ne sais pas d’où je viens. J’aurais aimé en savoir un peu plus. J’ai fait un test ADN, j’ai 60% d’origine anglaise, un peu de scandinave, 1% d’arabe. Mon nez, mes pieds, mes doigts me viennent d’un inconnu, peut-être artiste, peut-être chercheur. Je ne sais pas."

"L'anonymat des donneurs permet aussi de dissimuler ce qui est vu comme une tare entachant la virilité des pères."

La journaliste se confie, dit toute sa révolte face à cette législation qui empêche les enfants de connaître le secret de leurs origines. Le don de sperme reste anonyme en Belgique. Et le secret de la conception reste l’apanage des parents. 90% des enfants de donneurs resteraient ainsi dans l’ignorance (lire aussi encadré).  "Je trouve révoltant que les parents gardent ce pouvoir absolu sur le secret de la conception, dit Myriam Leroy.  C’est un plein pouvoir qui a été confié aux seules mains de l’industrie de la fertilité, des médecins et des parents, alors que l’enfant devait être au centre."

Un enfant privé du droit de savoir

La philosophe française Sylviane Agacinski ne disait rien d’autre l’an dernier, dans un essai intitulé "L’homme désincarné, du corps charnel au corps fabriqué" et publié alors que s’ouvrait en France le débat sur l’extension de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. Selon elle, l’enfant à naître est privé du "droit essentiel, celui de connaître l’identité du donneur géniteur". Loin d’être conservatrice (elle a elle-même milité pour les droits des homosexuels), Sylviane Agacinski craint avant tout le processus de marchandisation de l’enfant. Au nom du droit à avoir un enfant, quelle que soit sa situation, on oublie les intérêts de l’enfant. Et l’anonymat du donneur contreviendrait justement à l’article 7.1. de la Convention internationale des droits de l’enfant. Le texte stipule que "l’enfant a le droit, dans la mesure du possible, de connaître ses parents et d'être élevé par eux." "En matière de procréation assistée, on ne peut pas se contenter de prendre en compte le désir ou la volonté des adultes, et négliger les intérêts des enfants à naître", disait la philosophe.

Une opinion que rejoint Myriam Leroy. "On occulte l’histoire pour rendre la fiction familiale possible. Il faut se taire pour les protéger eux, les parents. "Il faut que vive le conte de fées, celui du "ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants". "Celui qui masque aussi l’infertilité du père, et le tabou qu’elle représente dans une société encore très patriarcale. Car l’anonymat des donneurs permet aussi de dissimuler ce qui est vu comme une tare entachant la virilité des pères. Cette impossibilité à procréer, comme si c’était une honte."

Myriam Leroy lève donc le voile sur sa propre histoire, mais aussi sur celle d’une poignée d’autres enfants de donneurs (des enfants issus d’un don de sperme). Elle a écrit son texte après avoir passé un an sur les routes, allant frapper à la porte de diverses associations de soutien aux enfants de donneurs pour récolter des tranches de vie. Des témoignages délivrés souvent sous couvert de l’anonymat, non sans mal, non sans crainte de révéler ainsi ce que beaucoup cachent toute leur vie. Des enfants devenus adultes qui gardent en eux la peur d’être jugé, la peur de blesser leur "père social", cet homme qui les a élevés sans les concevoir.

"C’est une plongée dans la psyché de ces enfants, dit-elle. On parle beaucoup de la procréation médicalement assistée (PMA) du point de vue des futurs parents, mais on ne parle jamais de ses conséquences sur les enfants. Or, la PMA mène à une catégorie d’êtres humains ‘à part’", nous dit Myriam Leroy.

"Avec les enfants, le maître mot est la transparence. Mettre de la poésie dans les mots."

En 2017, 5.692 bébés sont nés en Belgique grâce aux techniques de procréation médicalement assistée, sur les 37.125 cycles qui ont été menés dans les 18 centres du pays. 75% des tentatives ont été réalisées par insémination, dont 28% ont été réalisées pour cause d’infertilité masculine. Les 25% restants concernent les fécondations in vitro et les techniques mixtes. Mais les statistiques ne montrent pas le nombre exact d’enfants de donneurs. En France, on estime qu’ils sont environ entre 50.000 et 70.000 (selon les sources) à être nés d’une PMA avec recours au don depuis 1980.  Une nuance: s’il y a 20 ou 30 ans, on parlait essentiellement de couples ayant recours à l’insémination, aujourd’hui, la majorité de ces inséminations sont le fait de femmes seules, ou de couples homosexuels. Pour ces enfants-là, il n’y a pas de non-dit originel, même s’ils ne connaîtront généralement pas leur géniteur.

"50.000 enfants, c’est plus que le nombre de Nathalie ou de Turcs, raconte Myriam Leroy dans sa pièce. Mais tout le monde connaît une Nathalie ou un Turc." Un enfant de donneur par contre, c’est autre chose.  Et pourtant, ils sont là, parmi nous. Souvent sans qu’on le sache. Et ce non-dit provoque parfois des angoisses chez ceux qui sont concernés.  

De la souffrance et de l’injustice

En toile de fond se cachent en effet beaucoup de peurs. A commencer par celle de faire une rencontre incestueuse. "Et si je tombais amoureux de mon demi-frère, ou de ma demi-sœur?" Cette question, personne ne se la pose. Sauf eux. Leur statut particulier entraîne chez certains des troubles d’ordre psychologique: perte de confiance, sentiment de ne pas être compris des autres. Un besoin de  combler un trou dans la filiation, comme l’exprime crûment l’un des témoins, qui balance cette phrase: "je veux savoir qui est mon père pour pouvoir dire autre chose à mes enfants que 'mon père est quelqu’un qui s’est branlé dans un petit pot'".

50% des enfants de donneurs seraient mal dans leur peau. "Une partie me manque pour me construire, c’est comme un puzzle dont j’aurais perdu les pièces centrales, raconte Clément sur le site de l’association française PMA. Ce qui est très dur, c’est que les informations existent mais ne peuvent m’être délivrées."  

"Je me suis plantée devant le miroir, je me regardais, sans plus me reconnaître. Comme s’il y avait une part manquante", raconte une autre. Reconstruire leur histoire, comprendre d’où leur viennent ces yeux bleus, ces cheveux noirs, de quel sang ils sont faits, c’est dans cette quête que se lancent beaucoup de ces personnes. Souvent, ils rêvent d’au moins pouvoir coller une photo sur ce père géniteur qu’ils ne connaîtront jamais.

"You've got a match"

Myriam Leroy s’est elle aussi lancée dans la procédure du test ADN. Mais pas pour retrouver son père génétique. Simplement pour savoir si sa petite sœur était "demi" ou "entière". Verdict, "nous avons le même père". Mais au passage, elle a expérimenté l’expérience de l’inscription dans une banque de données ADN. "Et là, c’est comme sur Tinder, régulièrement, on reçoit un mail: ‘you’ve got a match’. Et on découvre qu’on a un arrière-cousin dans tel pays. Certains, un jour, finissent par tomber sur leur père génétique."

Ne pas connaître ses origines peut aussi avoir des conséquences sur le plan médical. Etre enfant de donneur, c’est aussi parfois vivre dans la crainte d’hériter d’une maladie génétique forcément inconnue. Ou, à l’inverse, être persuadé qu’un jour, on y passera… "C’est le cas d’une des personnes que j’ai rencontrées. Une bonne partie de sa vie, elle a grandi dans la hantise de porter la même maladie génétique que son père. Jusqu’au jour où elle a appris qu’il n’était pas son père…", raconte encore Myriam Leroy.

On dit les choses mais de travers

On ne sait pas quoi faire avec les enfants issus de PMA, "alors qu’on sait ce qu’il faut faire, ou quoi dire, avec les enfants adoptés". Du coup on cache les choses. Ou on les dit fort tard, ou de travers. "Pour ceux qui l’apprennent sur le tard, c’est source de souffrance, confirme Myriam Leroy.  Le savoir plus tôt aurait permis de se construire sur cette base dès le départ".

Les us et coutumes ont aujourd’hui évolué, et la culture du secret est beaucoup moins présente. Encore faut-il savoir comment annoncer la nouvelle à son enfant. Chloé**, 32 ans, est maman solo d’une petite fille de 2 ans, Léa**. Chloé, en raison d’un passé familial lourd de conséquences sur son rapport aux hommes, a fait le choix de faire un bébé toute seule, non sans une réflexion profonde. "Je raconterai son histoire à Léa avant qu’elle ne rentre à l’école, avec ses mots d’enfant dans un premier temps." Une histoire dont Chloé sait qu’elle évoluera au fil du temps. "Il faudra un discours plus construit quand elle approchera de l’adolescence, à l’âge où elle risquera de me formuler des reproches. A ce moment-là, je pourrais lui parler des raisons de mon choix, pour le moment elle est beaucoup trop jeune. Je sais que je lui impose une décision assez lourde par rapport à la recherche de ses racines, je n’ai aucune information sur le donneur, et donc rien à lui transmettre, dit la jeune femme. Mais je suis prête à la soutenir." Chloé a été accompagnée psychologiquement dans sa démarche, et a fait le choix de poursuivre cet accompagnement au fur à mesure que sa fille grandit.

Pour la psychanalyste française Brigitte Allain-Dupré, cet accompagnement, qui n’est pas obligatoire une fois l’enfant né, devrait être généralisé. Dans son livre "Les souffrances de Pinocchio" (éditions Le martin-pêcheur), elle évoque de nombreux cas d’enfants reçus en consultation et porteurs de blessures dues à une communication inappropriée. Nombre de ses petits patients sont issus d’embryons cryocongelés, ou de fécondations in vitro. Au-delà du questionnement sur les racines, ce sont d’autres souffrances qui surviennent. "Je suis une mutante de science-fiction, des filles comme moi cela n’existe pas…", a témoigné dans le cabinet de la psychanalyste une de ces enfants nés des pouvoirs magiques de la science. "Je reçois des enfants auxquels on a raconté en détail toute la procédure médicale, toutes les difficultés rencontrées, la lourdeur, les douleurs, et qui se sont retrouvés coupables d’être l’enfant qui a ‘fait du mal’ à maman", explique la psychanalyste. Son conseil? "Avec les enfants, le maître mot c’est la transparenceMettre de la poésie dans les mots. Expliquer à l’enfant qu’il a en effet été attendu longtemps, qu’il a fallu demander au docteur d’aider. Mais pas en faire un héros pour autant. Je me souviens de Lionel, un petit garçon qui m’a énormément touchée. Pour lui, une fée avait donné des œufs à sa maman, desquels il était né. On voit que les parents ont, ici, parlé au niveau de l’enfant."

Comme un trophée

D’autres enfants souffrent d’une pression lourde mise sur leurs épaules. Ils sont placés sur un piédestal, comme un trophée, l’enfant "miracle", l’enfant merveilleux qui a permis de rencontrer le désir d’enfant des parents. "Mais parfois, ils en chutent aussi. J’ai eu en consultation une mère qui était prête à répudier son enfant parce que la petite n’était pas comme elle l’avait rêvée."

Cette pression peut aussi mener  à des constructions faussées de personnalité. Ce que la psychanalyste appelle des "faux selfs". " "L’enfant, en voulant se conformer aux attentes, ne développe pas sa vraie personnalité. A l’adolescence, cela mène à des tensions, de la tristesse, de la dépression." C’est là aussi, tout le paradoxe de la PMA. "Elle crée l’illusion d’effacer un problème, celui de la difficulté de conception. Et les parents partent alors du principe qu’après, il n’y en aura plus. La PMA, finalement, c’est une imposture. On contourne la stérilité, mais on ne la répare pas…"

*Les représentations d’"ADN" au TTO pourraient, sans certitude encore, reprendre en juin, suivant l’évolution de la situation sanitaire. 

**Les prénoms ont été modifiés.

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