interview

Nadia Geerts: "Dire 'Je suis Samuel Paty' n'est pas une opinion personnelle, c'est une valeur !"

©Wouter Van Vooren

Attaquée pour avoir exprimé sa solidarité après le drame de l'assassinat de Samuel Paty, Nadia Geerts se sent "trahie et abandonnée" par son école. Elle a éprouvé le besoin de se mettre au vert. Nous l'avons rencontrée. Elle va mieux, merci.

Tout est parti de 4 mots: "Je suis Samuel Paty". Un simple post publié sur facebook au lendemain de l'assassinat de ce professeur qui, pour enseigner la liberté d'expression, utilisait deux caricatures de Charlie Hebdo pour illustrer son propos en classe. Dix jours plus tard, un islamiste l'attaquait à l'arme blanche à la sortie des cours et ce, avant de le décapiter devant le lycée. Le lendemain du meurtre, Nadia Geerts une professeure en neutralité d'une haute école bruxelloise (HE2B)[1] s'émeut du drame et publie donc sur un groupe facebook (FB) lié à son école, un simple post: "Je suis Samuel Paty".

Quatre mois plus tard, Nadia Geerts est en congé maladie très loin de Bruxelles, et nous confie au téléphone ne plus vouloir retourner enseigner. En tout cas pas dans son école, et encore moins à Bruxelles. Elle a accepté notre interview à la condition expresse de ne pas dévoiler l'endroit où elle se trouve. Ce midi, derrière un thé, elle porte un sweat-shirt orange frappé d'une inscription: plan/do/act, avant d'expliquer "aller mieux". Surtout depuis qu'elle prend des somnifères et qu'elle récupère enfin de ces 4 mois de nuits blanches.

S'exprimer, faute d'être soutenue

"Ici et loin", elle dit être bien. Elle est aussi contente de pouvoir enfin s'exprimer. Parce que si la presse faisait grand bruit de la plainte qu'elle déposait en janvier, suite aux menaces qu'elle a reçues, et que nombre de politiques se fendaient de tweets, de posts ou de déclarations l'assurant de leur soutien par la suite, ces déclarations se bornaient en réalité à affirmer qu'elle « aussi » avait le droit de s'exprimer. Un soutien "eke" – comme on dirait à Bruxelles.

"Il ne s'agit pas d'un post polémique, mais d'une publication d'un prof, en solidarité avec l'assassinat d'un autre prof qui défendait la liberté d’expression, ce qui fait partie du rôle de l'école aussi."

Ses idées, justement, on n'en parle pas trop. Circulez, y'à rien à voir. Mais avant d'y arriver, encore faut-il dérouler l'historique des événements 2.0. En effet, toute l'action se déroule sur les réseaux sociaux. Un drame en deux actes, ou plutôt en deux posts. Le premier – on le sait – un "Je suis Samuel Paty" posté le 17 octobre. Et un second, posté le 16 janvier sur sa page professionnelle FB, où Nadia Geerts réagissait à la décision de Wallonie-Bruxelles Enseignement d'autoriser le port de signes convictionnels dans toutes les écoles supérieures de l'enseignement officiel. Ce qui, rappelons-le, était jusque-là laissé à l'appréciation desdites écoles.

Pudiquement, on parle de "signes convictionnels" : en réalité, c'est la question du port du voile à l'école qui est ainsi réglée. Concrètement, les écoles supérieures ne peuvent plus l'interdire à leurs élèves. Et si, dans la pratique, de nombreuses écoles supérieures l'autorisaient déjà, HEB2 ne l'acceptait que dans certaines sections. Mais pas dans "le pédagogique", puisque les professeurs ne pourront le porter ensuite dans l'exercice de leur profession, dans l'enseignement officiel.

Haines et polémiques

Revenons donc à ce "Je suis Samuel Paty" posté sur le FB du Conseil étudiant (CE), l'instance représentante des étudiants de HE2B. "Il ne s'agit pas d'un post polémique, nous explique Nadia Geerts aujourd'hui, mais d'une publication d'un prof, en solidarité avec l'assassinat d'un autre prof qui défendait la liberté d'expression, ce qui fait partie du rôle de l'école aussi. Le poster sur le mur du CE a du sens dans la mesure où ce site regroupe précisément de futurs enseignants et éducateurs spécialisés. Ceux qui, un jour, se retrouveront comme Samuel Paty à promouvoir les libertés et les valeurs démocratiques." Sur le réseau social, les réactions ne se font pas attendre.

On reproche d'abord à Nadia Geerts de ne pas avoir posté "Je suis ouïgour", "Je suis hidjab", "Je suis Palestine", avant de la taxer de xénophobe, et ensuite d'islamophobe. Les auteurs ? Des "anciens étudiants de l'école", apprend-t-on. Le CE ne retire alors pas seulement les commentaires injurieux, mais aussi la totalité du post de Nadia Geerts. Des insultes et un propos, "Je suis Samuel Paty" qui, en soi, ne devrait pas être polémique sont ainsi traités sur un pied d'égalité.

L’école – elle – ne prend pas publiquement position, ni sur le fond – en manifestant son soutien à Samuel Paty –, ni en défendant son enseignante face à ces "accusations calomnieuses". Sa position consiste à dire que, comme l’affaire ne se passe pas sur le FB officiel de l’école, l’école ne peut rien faire. Entre-temps, la situation dégénère.

"Dire ‘Je suis Samuel Paty’, c'était l'occasion de réaffirmer l'attachement aux valeurs démocratiques, de rappeler aussi qu'au-delà de sa mission d'enseignement, l'école se bat pour des valeurs, en ce compris la liberté de s'exprimer."

Finalement, une réunion est organisée pour rabibocher tout le monde, deux mois plus tard. Sont présents: la direction de l’école, le CE, le commissaire du gouvernement et un prof qui s’était fait lyncher pour avoir défendu Nadia Geerts. À l’issue de la réunion, tout le monde assure cette dernière de son soutien, et le conseil étudiant s'engage à la réintégrer sur le groupe FB. Quant à l'engagement que l'école prenait en octobre dernier pour afficher son soutien à Samuel Paty, il n'en est plus question, car à ce stade "c'est trop tard". "C'est là le premier problème", explique Nadia Geerts, son chat lové contre elle. "Dire ‘Je suis Samuel Paty', c'était l'occasion de réaffirmer l'attachement aux valeurs démocratiques, de rappeler aussi qu'au-delà de sa mission d'enseignement, l'école se bat pour des valeurs, en ce compris la liberté de s'exprimer." En attendant, nous sommes fin décembre, trêve de Noël dirons-nous, et les choses semblent rentrer dans l'ordre.

Quand le pouvoir brouille les règles

Et puis arrive le fameux décret WBE annoncé dans la presse le 16 janvier. Sans grande surprise, Nadia Geerts – prof de neutralité – poste un laconique "Voilà, on y est" sur sa page FB professionnelle.

Elle nous raconte la suite: "Immédiatement apparaissent des commentaires violents, j'assiste à un déferlement de haine, on me traite à nouveau de raciste, de xénophobe, et même de vieille lesbienne. Les mêmes accusations qu'en octobre, mais en pire." Des étudiants s’en inquiètent et la préviennent: apparemment ce ne serait que la partie émergée de tout ce qu’on trouve sur internet. "Madame, faites gaffe à vous."

©Wouter Van Vooren

En parallèle, une nouvelle accusation fleurit à nouveau sur le FB du conseil étudiant, du même tonneau que les précédents, mais plus précise. Elle accuse cette fois Nadia Geerts de discriminer les élèves "trop basanés" lors des examens qu’elle fait passer. La professeure s’insurge, ses 2 meilleurs étudiants le sont. "Preuve en est, malgré les débats passionnés en classe, ces étudiants recevaient les meilleurs notes. 19/20, pour la qualité de leur argumentaire."

Nadia Geerts proteste alors, espérant le retrait des commentaires, d’autant que la présidente du CE fait justement partie de ces élèves qui recevaient un 19/20. On lui refuse ce retrait, au motif qu’il est "tellement difficile pour un étudiant de libérer sa parole quant à une discrimination qu’il est hors de question de les censurer". Échaudée par l'affaire du premier post, Geerts s'adresse alors directement au pouvoir organisateur, en l'espèce Julien Nicaise, Administrateur Délégué de WBE. Elle lui explique ne plus se sentir en sécurité à l'école et lui demande ce qu'il compte faire.

Une réunion informelle est alors organisée en urgence, Nadia Geerts raconte qu'ici encore, "tout le monde condamne les attaques, WBE m'explique avoir déposé une plainte, et m'encourage également à le faire en mon nom personnel". Ce qu'elle fera le 23 janvier.

"La police a accepté de prendre ma plainte car j'étais une personnalité 'exposée'. Si j'avais été une inconnue, comme Samuel Paty, ils ne l'auraient sans doute pas fait. C'est terrible, car Paty n'avait pas reçu de menaces préalables."

Passera, passera pas?

Au commissariat, la plainte est enregistrée pour calomnie, diffamation, incitation à la haine ou à la violence, et menace écrite avec ordre ou sous condition. Mais pour cela, Nadia Geerts nous explique avoir dû insister. "La police a accepté de la prendre car j'étais une personnalité ‘exposée'. Si j'avais été une inconnue, comme Samuel Paty, ils ne l'auraient sans doute pas fait. C'est terrible, car Paty n'avait pas reçu de menaces préalables. Un islamiste fou s'était simplement emparé des messages de haine postés par des parents mécontents sur les réseaux sociaux, et s'était dit: je vais faire le job!" Fondamentalement, c'est cela que Geerts redoute le plus aujourd'hui. "Samuel Paty, c'était pas il y a 5 ans, mais il y a 4 mois. Et pourtant tout le monde semble avoir déjà oublié ce qu'il s'est passé", relève-t-elle encore.

Mais au-delà de cette peur, Nadia Geerts pointe surtout l'isolement, dû au manque de soutien de son école, qui fait d'elle – selon elle – "une cible toute désignée". Problématiques aussi, ces réactions publiques par la suite – dont finalement celle de son école fin janvier – se bornant à rappeler que tout étudiant ou enseignant a "droit au respect dans l'expression de ses opinions", plutôt qu'un quelconque soutien à ses propos relatifs à Samuel Paty.

"Tout le monde prône la liberté d'expression, mais quand il s'agit de (re)publier les caricatures, personne ne se mouille. On préfère que ce soit Charlie Hebdo qui le fasse."

"Dire ‘Je suis Samuel Paty' n'est pas une opinion personnelle, c'est une valeur!" Sur le fond, elle ne peut s'empêcher, aussi, de faire le rapprochement avec Charlie Hebdo. "Tout le monde prône la liberté d'expression, mais quand il s'agit de (re)publier les caricatures, personne ne se mouille. On préfère que ce soit Charlie Hebdo qui le fasse. Or si tous les médias s'étaient montré solidaires, Charlie n'aurait pas été attaqué." Une attitude plutôt "lâche" de la société qui consiste "à ne surtout pas jeter de l'huile sur le feu, en espérant que cela passe. Samuel Paty est pourtant la preuve contraire, et ce qui m'arrive aujourd’hui confirme que la situation ne va pas mieux. Au contraire, elle empire".

Stéréotype de genre

Sur le décret à présent, Nadia Geerts aimerait tout de même rappeler avoir été engagée par son école pour enseigner la neutralité: la même que celle prévue dans le règlement d’ordre intérieur qui, jusqu’au 16 janvier, interdisait le port des signes convictionnels à l’école. Elle ajoute: "Je fais mon travail, et celui-ci consiste à défendre la neutralité. On me traite aujourd'hui comme si mes positions étaient honteuses, comme si subitement je disais 'Rétablissons la peine de mort!'."

"Je fais mon travail, et celui-ci consiste à défendre la neutralité. On me traite aujourd'hui comme si mes positions étaient honteuses, comme si subitement je disais 'Rétablissons la peine de mort!'."

Derrière ce qu'elle pense être une erreur magistrale, c'est surtout la future neutralité de l'enseignement dont il s'agit. Diplômées, quid des étudiantes voilées? "Ne dira-t-on pas qu'on les discrimine, en leur demandant de retirer leur voile pour enseigner, alors qu'on les a pourtant autorisées à le faire durant toutes leurs études?", interroge alors Nadia Geerts. À l'heure où la société est de plus en plus imprégnée par la culture américaine du Woke (mouvement américain militant et combatif pour la protection des minorités et contre le racisme, NDLR), qui ne cesse de traquer tous les stéréotypes liés au genre, à l'origine ou aux préférences sexuelles, Nadia Geerts relève qu'il est piquant que personne ne veuille reconnaître que le voile est en soi "un énorme stéréotype de genre", outre sa signification politique. Pour elle, clairement "le voile pose problème".

"Diplômées, quid des étudiantes voilées? Ne dira-t-on pas qu'on les discrimine, en leur demandant de retirer leur voile pour enseigner, alors qu'on les a autorisées à le faire durant toutes leurs études?"

Ce n'est pourtant pas la première fois que Nadia Geerts, militante laïque et républicaine, est ainsi menacée et ce, en raison de ses positions prises en dehors de l'école. Mais c'est la première fois que ses détracteurs s'insinuent dans sa sphère professionnelle, d'ordinaire si étanche. C'est aussi la première fois qu'elle a vraiment peur, et qu'elle se sent 'trahie et abandonnée' par son école, isolée dans un combat qu'elle estime toujours nécessaire.

Et si elle a décidé de ne pas réintégrer l'enseignement, au moins son école, une chose est sûre: elle ne laissera pas tomber le combat en faveur de la neutralité pour autant. "Parce que, soupire-t-elle, à mon regret, il semble qu'il n'y ait personne d'autre pour le faire."

'No comment'

Contactée par L’Echo, la direction de HE2B n'a pas souhaité réagir aux propos de Nadia Geerts, en rappelant avoir déjà exprimé – comme expliqué dans l'article – son soutien à l'enseignante. Elle précise également "ne plus vouloir s'exprimer publiquement, dans un souci de sérénité et d'apaisement". En conséquent, nous n'avons pu obtenir de réponse à nos questions. Ni obtenu de commentaires concernant une communication adressée au personnel de l'école le 5 février, leur rappelant leur "devoir de réserve" quant aux propos qui pourraient "porter atteinte à l'image ou à la réputation de l'établissement ou de l'un de ses membres".

[1]  (Hautes Ecoles Bruxelles-Brabant)

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