chronique

Ne laissez personne décider de votre mérite

Co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

Dans nos démocraties, la méritocratie est un mythe: la réussite sociale ne va pas aux plus méritants. La notion de mérite n’en reste pas moins pertinente. Encore faut-il lui redonner sa juste place.

Michael Sandel est à la philosophie politique ce que Bruce Springsteen est au rock & roll: "the Boss". Professeur emblématique à Harvard, son cours sur la justice totalise 17 millions de vues sur Youtube. Il y a quelques mois, Sandel a publié "La Tyrannie du Mérite", un essai dans lequel il tente de comprendre la montée des mouvements populistes. Son livre, profondément interpelant, s’est vite imposé comme un best-seller.

"La croyance américaine selon laquelle on peut s’extraire de sa condition si l’on travaille dur ne correspond plus à la réalité empirique."
Michael Sandel
Professeur à Harvard

Ce n’est pas tous les jours qu’un prof d’Harvard, le temple de l’élite mondiale, livre une charge virulente contre une notion apparemment aussi inoffensive que la méritocratie (c’est-à-dire l’idée que la réussite sociale soit fondée sur le mérite individuel).

Pour Sandel, nos sociétés n’ont de méritocraties que le nom. "La croyance américaine selon laquelle on peut s’extraire de sa condition si l’on travaille dur ne correspond plus à la réalité empirique", dit-il. Quant au mérite, il constitue "la recette de la discorde sociale". Prends ça, American Dream!

Les meilleurs diplômes ne vont pas aux plus méritants

Sandel appuie son analyse sur un double constat. D’une part, posséder ou non un diplôme est le profond clivage qui divise les citoyens des démocraties occidentales. D’autre part, nos systèmes éducatifs alimentent le mythe que ce sont les plus méritants qui décrochent les meilleurs diplômes. Il n’en est rien. Alors que le score du SAT (le baccalauréat "made in USA") est censé refléter l’effort  de chaque enfant, les rejetons des milieux favorisés y surperforment notablement.

©Cartoonbase

Deux tiers des étudiants de Harvard et Stanford sont issus des 5% de foyers disposant des revenus les plus élevés.

 En cause, entre autres, une industrie de répétiteurs privés et autres tuteurs, que seuls les plus fortunés peuvent s’offrir. Quant aux admissions dans les grandes universités, elles sont tout aussi lourdement biaisées en faveur des plus fortunés. Deux tiers des étudiants de Harvard et Stanford sont issus des 5% de foyers disposant des revenus les plus élevés.

Est-ce une situation purement américaine? Absolument pas! Le constat décapant posé sur le système éducatif US vaut aussi pour la Belgique. Les études PISA montrent que notre enseignement (francophone et néerlandophone) est l’un des plus inéquitables d’Europe. Idem pour notre enseignement supérieur. 

En quoi ce mirage du mérite pose-t-il problème? Sandel met en évidence un double effet pervers. D’une part, la méritocratie triomphante humilie les "perdants", laissant entendre aux moins favorisés qu’ils n’ont pas fait les efforts nécessaires pour réussir à l’école et au-delà. D’autre part, les adolescents des familles aisées vivent dans l’angoisse de ne pas être admis dans les plus prestigieuses universités, à tel point qu'"une épidémie de maladies mentales sévit au sein de la jeunesse privilégiée".

Redonner au mérite sa juste place

Faut-il pour autant jeter le mérite à la poubelle? Pas forcément. Et si, au contraire, on essayait de lui redonner sa juste place?

Le mérite, c’est se comparer à soi-même et non pas aux autres.

Pour cela, à mon sens, il faut tordre le cou à un grand malentendu. Nos sociétés occidentales ont fait du mérite une valeur interindividuelle. Le mérite d’une élève est jugé par son enseignant ou son examinateur; le mérite d’un travailleur est jugé par sa supérieure hiérarchique. Il s’agit là d’une profonde erreur. Personne n’est mieux placé que soi-même pour juger de l’impact de son effort, par rapport à la chance, à des soutiens extérieurs ou à tout autre facteur exogène. Le mérite, c’est se comparer à soi-même et non pas aux autres.

Revaloriser les métiers à impact sur le bien commun

Que faire alors pour évoluer vers une authentique méritocratie? Voici trois pistes.

Laurent Hublet. ©SISKA VANDECASTEELE

Primo, nous devrions tous être formés, dès notre plus tendre enfance, à définir nous-mêmes nos objectifs. Quand pourrai-je m’estimer content de moi? À quoi ressemblera un succès ou un échec? Chacun peut (et on doit) apprendre à répondre à ces questions. Le jugement sur son propre mérite ne peut pas venir que de l’extérieur, comme le veut la norme aujourd’hui.

Secundo, l’auto-évaluation devrait être encouragée et développée. Je suis surpris de voir à quel point, même après plusieurs années de carrière, nombre de personnes ne se sentent pas en capacité ou en légitimité de s’évaluer. Peut-être ceci implique-t-il d’en finir avec le fétichisme des diplômes et, ainsi que le propose Sandel, de revaloriser les métiers qui ont un véritable impact sur le bien commun...

Osez fixer vos propres objectifs et osez juger, intimement et sereinement, si vous avez fait tout ce que vous pouviez pour les atteindre.

Enfin, il faut remettre de l’humilité au cœur de l’éthique méritocratique. Nos réalisations doivent autant à nos efforts qu’au hasard de la génétique, de notre milieu familial ou de circonstances inattendues. Personne ne mérite absolument ses succès, pas plus que ses échecs

Je croise à BeCentral le chemin de centaines de jeunes et moins jeunes qui en veulent, qui se battent pour construire leur projet de vie et trouver leur place dans la société. À eux, et à vous lecteur, j’ai envie de dire: ne laissez personne décider de votre propre mérite. Osez fixer vos propres objectifs et osez juger, intimement et sereinement, si vous avez fait tout ce que vous pouviez pour les atteindre.

Par Laurent Hublet, co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral.

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